Archive for the ‘Bribes de pensées’ Category

I miss you more than I knew…

10 novembre 2008

… but I never thought it would end like this.

 

Close to heaven

3 mars 2008

sky.jpg

Je fronce les sourcils quand il pleut. Ce n’est pas vraiment un tic, pas même une manie. Plutôt un réflexe je suppose – j’ai déjà vu d’autres le faire. Ca n’a pas de sens particulier, je crois : on essaye juste de se protéger de quelque chose, comme on peut, mais parce qu’on est impuissant face à ce que l’on ne décide pas on se contente d’avancer tête baissée. Et les sourcils froncés.

Les chaussures aussi, c’est chiant. Soit elles sont de mauvaise qualité, ou simplement fragiles, ou perméables, et alors l’eau passe à l’intérieur, plus vicieuse encore que lorsqu’elle alourdit et colle à la peau un pantalon devenu trop étroit, et soudain ça fait floc-floc. Floc-floc ne veut rien dire, comme poliopathe, mais tout le monde comprend. Même les poliopathes. Soit elles sont résistantes, parce que belles, parce que travaillées, et alors c’est simplement dommage de les maltraiter.

La mise à l’épreuve… La mise à l’épreuve ça n’est pas qu’une formule obscure, ou la sanction infligée à des chaussures par temps de pluie. C’est aussi – juste un exemple – retourner dans notre café, s’asseoir à notre table, commander notre bière sans que tu ne sois là. Sans toi. C’est voir ma mère pleurer et faire semblant de croire que oui, comme des générations de femmes avant elle, elle est allergique à la poussière et que non, ça n’a rien à voir avec « l’autre ».

Nerval disait « Je suis l’autre ». Rimbaud disait « Je est un autre ». Tous deux ont dit des choses intéressantes, certainement plus d’ailleurs, mais l’histoire et la mémoire ont gardé ce qu’elles ne comprenaient pas. C’est rassurant pour la postérité du reste de leur œuvre, ça l’est moins pour l’être humain. Surtout pour qui a lu Sartre.

L’enfer c’est toi, parce que tu es un autre, comme « lui » est l’autre de ma mère. Mais j’en suis un aussi, vraisemblablement. J’en suis arrivé à la conclusion – largement assisté par mes bien plus illustres prédécesseurs – qu’on vivrait tous dans un enfer permanent dont, en étant les éléments moteurs, on ne parvenait pas à s’extirper.

C’aurait pu s’intituler « Le jour où j’ai arrêté de réfléchir ». C’aurait pu se terminer là, parce qu’inévitablement tout concorde et j’aurais alors trouvé un moyen d’arrêter de me flageller pour tout ce qui va de travers. Comme une excuse, tu sais ? Comme lorsqu’on se trouve un bouc émissaire, qu’on pointe du doigt un innocent en se sachant coupable, parce qu’on est simplement terrifié. Mais je ne veux plus imputer à mes autres le poids de mes erreurs.

J’ai eu mille raisons de te haïr, je n’en ai qu’une pour t’aimer encore : tu m’as rendu heureux.
Tu n’es pas l’enfer : tu es juste trop proche du paradis. Surtout maintenant.

Je fronce les sourcils quand il pleut. Peut-être parce que moi aussi je suis fragile, moi aussi je suis perméable, et alors tout ce qui me passe à travers me pèse terriblement. Je fronce les sourcils, et leur courbe en rigole fait courir les gouttes le long de mes yeux, comme si je pleurais. Sauf que je ne pleure pas. Sauf que je ne pleure plus.

Memoria

6 janvier 2008

memoria3.jpg

Bien sûr que les arbres ne sont pas moins verts ; bien sûr que l’eau n’est pas plus froide. Bien sûr.

Quand j’avais cinq ans, six peut-être, j’ai subi deux pertes successives et douloureuses, aujourd’hui encore brûlantes dans ma mémoire : mon doudou, et mon père. On était parti à Disneyland, le temps d’un week-end, et comme Dodo me suivait partout il avait naturellement atterri dans mon sac de voyage. Le reste de l’histoire importe peu : ni les souvenirs du monde magique de Mickey, ni l’image désormais presque illusoire de mes parents formant un couple, même bancal, ne sauvèrent mes yeux de la noyade. La douleur est d’autant plus vive maintenant que j’ai grandi, que ce qui m’avait paru une expédition exotique et incroyable n’était en fait qu’une destination ultra touristique à 30 minutes de RER ; or on m’avait fait valoir, alors que je suppliais mes parents entre deux sanglots, qu’il était hors de question de faire demi-tour tant l’objet de cette perte de temps était dérisoire par rapport aux complications routières que cela supposait. Ma mère m’avait promis de téléphoner à l’hôtel une fois arrivés à la maison, quand mon frère ne cessait de répéter que vu la laideur de Dodo, il aurait bien de la chance d’être recyclé en chiffon par les femmes de ménage.

 Mon père, lui, est juste parti vivre à l’autre bout du jardin.

Si je le revois de temps à autre, fantôme hélas réel hantant les méandres de ma mémoire quand ce n’est pas son pavillon isolé, je sais que Dodo, lui, ne me sera jamais rendu. La ressemblance entre ces deux anecdotes, bien que paradoxale, est troublante. C’est l’histoire d’un abandon. J’ai eu l’occasion, le temps d’un trajet en voiture, de changer une situation qui ne m’allait pas : au lieu de ça je n’ai trouvé que la force de pleurer, et me suis résigné à tirer un trait sur mon meilleur ami, mon confident, certes frappé de mutisme mais qui avait toujours été là pour moi. Lui – l’autre – a également eu l’occasion de bouleverser la donne, le temps de quelques années, de sauver une famille en décomposition. Sauf qu’il ne l’a pas fait, n’a même pas essayé. N’en a pas voulu. Et n’a pas pleuré. Là encore, c’est moi qui ai pleuré.

Les moments où je ne fais pas dire à d’autres, amis, famille, personnages, ce que je suis incapable de dire de ma propre bouche sont rares. Pourtant je suis honnête, je crois : simplement il est plus facile de se livrer lorsqu’on se persuade que, passant par le biais d’un tiers, on ne le fait pas vraiment. Les imitateurs, les transformistes, les humoristes, les acteurs ont ce pouvoir de transmettre un peu de ce qu’ils pensent, un peu de qui ils sont sans qu’on ne puisse jamais le leur reprocher sinon à travers ceux qu’ils incarnent. On a bien plus à apprendre de moi en dix pages de roman qu’en dix heures d’interview. Mais il y a certaines histoires qu’aucun être fictif ne pourra vivre et vous faire vivre mieux que moi. Parce qu’elles ne sont qu’à moi.

 J’ai perdu quelqu’un d’autre récemment. Qui, ça n’est pas important, pas tant que ça. Vous n’aurez pas d’indication de sexe, d’âge ou d’identité, et ça n’est pas intéressant parce qu’il ne s’agit pas d’amour, mais de vie. Sachez juste que cette personne, je l’ai perdue. Par choix. Mais la grosse différence avec tout ce que j’ai pu connaître auparavant, c’est qu’aujourd’hui encore je suis infoutu de savoir si je l’ai abandonnée, ou si c’est l’inverse qui s’est produit…

Rien

13 décembre 2007

Rien

« C’est rien, presque rien, trois fois rien. Une simple fêlure, de celle qui écorche le verre de l’intérieur, bris discret mais bien présent qui n’agressera jamais la peau, mais sautera toujours aux yeux. C’est ce que l’on dit naturel, inné, implicite à toute relation, immuable et inaliénable, inéluctable et donc forcément, oui, forcément inévitable. Peut-être que je nous croyais différents, peut-être que je croyais cette histoire différente, mais j’ai peur et quand j’ai peur… je fuis.

Le toit du monde est noir, tout simplement noir. Je cherche une étoile à laquelle, sinon me raccrocher, au moins m’éclairer ; mais rien. J’avance, tout est silencieux, sur un chemin que je sais désert – personne n’aurait idée d’être ici à quatre heures du matin – et qui m’emmène quelque part où je ne suis jamais allé. Appelle ça le célibat, la solitude, l’abandon… ah si, l’abandon j’ai connu. J’ai déjà donné. Appelle ça un choix, mais ça n’en est pas un ; une rupture, mais ça n’est pas rien. Presque rien.

J’ai mes raisons, elles sont faibles, peu nombreuses, elles sont obsolètes mais ce sont les seules que j’ai trouvées quand j’ai dû les chercher. Parce que j’ai dû le faire : un capitaine abandonnerait-il son navire s’il n’était pas assailli ? Un roi abandonnerait-il ses sujets s’il n’était pas attaqué, assiégé ? Personne ne peut croire à une fuite rationnelle lorsque tout va bien et si j’en crois nos rires, tes sourires, mes soupirs, tout va bien, et si jamais un jour les mots courent, glissent hors de nos bouches, jaillissent au visage de l’autre pour le blesser en reproches acérés, on sait les éviter, mieux, les tuer avec d’autres, plus forts, plus beaux, bien que désolés. Parce qu’après tout ça n’était, oh… trois fois rien ?

Personne ne peut y croire, et je comprends ça, en tout cas j’essaye ; mais même assailli, le capitaine est le dernier à quitter le navire, comme le roi est le dernier à quitter son peuple. Comme tu attends de moi que je sois le dernier à quitter notre relation. Si tu es le « toi », je veux bien être le « moi », mais alors prouve-moi le « et ». Je le cherche depuis peu, je n’ai pas réussi à le trouver : je nous cherche également, et…

Quand je me sers contre toi, les draps sont froids et ta peau aussi ; quand je te vois le matin, je ne parviens plus à m’en attendrir ; et même sous la douche je ne t’entends plus chanter. Quand tu me tiens la main, j’attends que le frisson revienne, mais il est bien parti ; quand mon téléphone sonne, tu n’es plus la première personne à qui je pense ; quand je m’endors seul le soir, tu n’es plus la dernière à qui je pense.

J’ai mal, j’ai peur, et c’est presque pareil d’après ce qu’on m’a dit. Mais « on » est un déçu de la vie : avec lui l’amour est impossible, pas d’un bout à l’autre, pas vraiment. Pas comme ça. Pour « on », 2 se trompe s’il pense être la somme d’1 + 1. Pour « on », je te trompe si je pense savoir ce qui est bon pour toi. Dis-moi, toi, si je me trompe de penser ça.

Je n’ai rien, trois fois rien pour m’arrêter là, pour nous arrêter là. J’ai quelques puérilités, un ou deux rêves brisés, une certaine dose de réalité. J’ai la lucidité de ce qui ne va pas mais la conscience que ça n’est pas si important. Ca le serait encore moins si moi, je n’y attachais pas d’importance : comment t’expliquer ou pire, t’en vouloir que tout ne soit pas parfait si je recherche l’imperfection, si j’attends de toi que tu échoues pour me sentir moins seul dans ce cas, pour me sentir en mesure de te relever ? Comment te dire ce que, moi-même, je ne peux pas analyser correctement ?

J’ai envie que tu te blesses, comme ça je pourrais te soigner ; que tu saignes, pour que je puisse t’aider à cicatriser. J’ai envie de tes peurs, pour te rassurer, et qu’en toi quelque chose meure, quelque chose que je sois le seul à pouvoir ressusciter. J’ai envie que tu cries pour m’entendre crier plus fort, j’ai envie que tu pleures pour pouvoir pleurer encore. J’ai envie de ton absence, parce que la distance serait alors insupportable, j’ai envie de tes silences parce que les réponses, tu ne les as pas.

C’est rien, presque rien, trois fois rien.
Mais qu’est-ce que j’ai mal… »

Rain

5 juillet 2007

rain1.jpg

Une goutte, puis deux. Cinq. Cent. Mille.

Et vient la pluie.

Un garçon quitte la gare, marche dans la rue, une dizaine de minutes, pour enfin arriver chez lui.

C’est là la fin de l’histoire, ce portail qui claque après s’être entrebâillé, légèrement, pour le laisser passer. Sans faire trop de bruit, sans le refermer trop violemment, pour ne pas les réveiller. Les autres, celles qu’il aime et qui dorment déjà, ses sœurs, sa mère. Et le fantôme, qui rôde au fond du jardin, qui se prétend être père quand vient l’heure d’asseoir son autorité. Ce pourrait être la fin du récit, en attendant la suite, car il y aura forcément une suite. Mais inconnue, mais volatile, impalpable. Parce qu’il ne peut se projeter dans le futur, l’Homme a toujours préféré revenir sur son passé.

***

Un presque homme, presque enfant, un garçon donc, marche seul dans la rue. Il vient de quitter la station de RER qu’il a pris l’habitude d’emprunter presque tous les jours depuis qu’il a 11 ans. Avant, c’était pour aller au collège, puis au lycée. Et puis à l’université. Désormais, s’il l’atteint tous les matins et la quitte tous les soirs, à des heures différentes après des journées forcément variées, c’est pour travailler. Aujourd’hui il a joué au serveur, manipulant avec de plus en plus de précision les assiettes et les commandes, le jargon technique et le vocabulaire social, à mesure que se forge son expérience. Aujourd’hui surtout il a vu des amis, des gens qu’il ne connaissait pas il y a quelques mois encore, le rejoindre pour le regarder de loin et lui prouver de près qu’ils étaient et seraient là pour lui. Ca n’était pas grand-chose, de venir manger dans son restaurant, comme pour lui de leur offrir une assiette de prosciutto. Et pourtant, pourtant… Après le service ils l’attendaient, même pour quelques dizaines de minutes, pour gagner un peu de temps sur la vie qui déjà, à 20 ans à peine, leur courait après.

Ce qu’il advint du reste de la soirée, de leur discussion qu’ils eurent, des mots échangés, tout ça leur appartient à présent. Ca n’a pas d’intérêt, car ça n’a pas de finalité, sauf de voir se construire des amitiés. Mais ce garçon, là, ne cesse d’y penser. Il réfléchit à la vie, ce qu’elle réserve comme surprises, ce qu’elle permet comme rencontres. Ce qu’elle offre comme cadeaux, qui ne sont pas que des motifs de joie, mais qui sont aussi et avant tout des remparts contre la morosité et la tragédie, qui à tout instant nous guettent. La tragédie, justement, c’est-ce qui lie ces nouveaux amis. Celle qui rythme leur vie, au son irrégulier et aux accents disparates des cris de douleur et des blessures que chacun a endurés, qui font qu’ils sont ceux qu’ils sont aujourd’hui. La tragédie sur scène, aussi, qu’ils ont joué, simulé pendant deux jours après l’avoir pratiqué, extériorisé, apprivoisé pendant neuf mois.

Une goutte, puis deux. Cinq. Cent. Mille.

Et vient la pluie.

Il marche ; la place de la gare est calme. Reste un groupe de jeunes, qui se réfugie dans le hall en criant et riant, alors que le débit augmente. Le dernier RER, c’était le sien, autant dire qu’il leur faudra bientôt un autre endroit où aller pour continuer leur insomnie collective. On est dimanche, pourtant, mais les grandes vacances sont déjà là : ils ne doivent pas avoir plus de seize ou dix-sept ans…

Il tourne la tête, tourne et se détourne pour retourner chez lui, sa maison qu’il a quittée tôt ce matin pour aller travailler. La main s’agite dans son sac, cherchant à happer qui, des écouteurs ou du lecteur en lui-même, se présentera le premier ; il tire sur un fil et se branche en quelques secondes sur un univers parallèle, où Aretha Franklin succède à Keziah Jones mais précède Norah Jones. Même nom, mais pas la même voix ; même talent, même pouvoir sur lui. Les notes l’emportent et le portent jusqu’au premier des deux virages qu’il a à effectuer durant sa traversée, jusqu’à la ligne presque droite qui constitue 90% de son parcours. C’est peu, c’est énorme, et la pluie qui ne cesse de s’intensifier semble allonger la chaussée, et rétrécir les stores des quelques enseignes qui ont pignon sur rue ici et là. Comme s’il lui fallait un but, et puisque sa maison n’est pas visible, il se fixe des paliers : d’abord, arriver à ce magasin, puis atteindre le rond-point, longer l’église, et puis apercevoir, enfin, les lumières du restaurant voisin.

Il se lance : tout est désert. Il n’y a pas d’orage, juste de l’eau qui se déverse à gros bouillons sur lui, fraîchement vêtu, sans manteau ni parapluie. D’abord il courbe le dos, grimaçant sans s’en rendre compte, oui grimaçant à force de sentir les pics aqueux lui perforaient la peau à travers son t-shirt. Puis se détendre : la pluie semble se calme, ou alors il s’est habitué, comme lorsque les yeux aveugles d’un homme plongé dans le noir finissent par cerner les contours des objets présents autour de lui. Mais non, c’est bien ça : la pluie est devenue bruine, une condensation épaisse qui ressemble étrangement à de la neige plus rapide, et plus humide, même si moins compacte. Il dépasse le seul bar encore ouvert, et continue de suivre le chassé-croisé d’arbres et de réverbères qui ornent le trottoir. Soudain il s’arrête : la lune est pleine ce soir-là, et se reflète dans les particules d’eau qui semblent flotter en l’air, aidée en cela par la lueur jaunâtre des lampadaires. C’est magnifique.

– C’est magnifique.

Il se retourne : un autre garçon lui sourit. Visiblement, il vient de sortir du bar, mais pas définitivement, juste pour fumer une cigarette. Qu’il allume, maladroitement, en continuant de regarder en l’air.

– Cette lumière. La lune. Et la pluie… C’est magnifique.

Peut-être que ces mots, prononcés bien tardivement, seraient anodins en temps normal. Ou peut-être que, parce qu’ils sont prononcés par quelqu’un qui sort d’un bar, ils perdraient de leur valeur de manière proportionnelle à la quantité d’alcool ingérée. Pas là, pas ce soir, car ce soir ils sonnent juste.

– Oui, tu… vous avez raison. C’est magnifique.

Ils restent là, tous les deux, à observer en silence. Dans l’immeuble en face, une télé continue de diffuser ses programmes de nuit, le son coupé, les lampes éteintes. Au loin, une voiture passe en roulant trop vite, sans pour autant faire de bruit. C’est étrange, car étrangement silencieux. Etrange, et magnifique, donc.

– Bon. Je vais y aller.

Il s’écarte du tronc d’arbre contre lequel, l’espace d’un instant, il s’est adossé. Fais un signe de tête à cet inconnu qui en restera un, dont il n’a ni distingué les traits, ni la place qu’il pourrait prendre dans sa vie. Comme dans la tragédie scénique : un petit rôle, même pas un second, mais juste un figurant qui n’a aucun but précis et qui pourtant rythme le récit. Il se retourne, encore une fois, une autre fois : Norah reprend là où s’était arrêtée quelques instants auparavant. Feels like home…

Il sourit, sans savoir pourquoi, sans vouloir le savoir d’ailleurs : comment, quand en est-on arrivé au stade où l’on s’étonne plus de quelqu’un qui sourit sans raison que de quelqu’un qui broie du noir sans plus de motifs ? Il est bien, simplement bien, et repense encore une fois aux rencontres, à la vie, à sa vie, si imparfaite et donc tellement idéale. Arrive le deuxième et dernier virage : il est devant chez lui. Prend une inspiration, voyant que le coupé de son père est là, comme pour se donner le courage de passer une fois de plus sous une fenêtre allumée et pourtant synonyme de néant, un vide qui a pris la place du fantôme dans son cœur. Il ne le verra pas : il ne le voit pas souvent, d’ailleurs, et refuse qu’il lui gâche plus encore sa vie. Alors il se raccroche sur les lèvres ce sourire qui, si naturellement, lui était venu quelques minutes plus tôt. Parce qu’être comédien, comme être vivant, c’est aussi feindre quand il le faut. Occulter, imaginer, mentir et se mentir, pour continuer d’avancer. Il pousse la porte, et avant de la refermer pense au reste de sa famille : le sourire n’est plus forcé. Le portail claque dans la nuit.

Une goutte, puis deux. Cinq. Cent. Mille.

Et vient la pluie.