Audrey

Quand Audrey rentre dans la voiture, ce soir-là, elle tire sur ses chaussettes et ne prononce pas un mot. Pas même bonsoir. Paul l’observe dans le rétroviseur, et voit que son visage fermé est encore rouge des larmes qu’elle a versées. Ses yeux, bleus d’ordinaire, en sont encore brouillés. Bon, se dit Paul, relativisons : tu as 34 ans, tu es chef de ta propre entreprise et tu diriges une équipe de 23 personnes avec lesquelles tu discutes et interagis tous les jours. Ce n’est pas moins compliqué que de parler avec ta fille. Oui mais voilà, quand on a 34 ans, qu’on est divorcé et que la seule chose que l’on connaît de son enfant, ce sont ses mercredis après-midi et ses week-ends – et encore, un sur deux pense-t-il amèrement – ce n’est pas si simple. C’est même l’antithèse de la simplicité.

– Ça a été l’école, aujourd’hui ?

Pas de réponse. Premier bide. Audrey se couche sur le côté, chose périlleuse s’il en est lorsqu’on a la ceinture attachée. Sauf quand on a six ans, et qu’après un bref mouvement de contorsion ladite sécurité devient anecdotique.

– Audrey ? Chérie ?

À l’arrière, rien de nouveau. Elle garde les yeux rivés sur le toit ouvrant, les ferme parfois de toutes ses forces avant de les rouvrir, comme si elle cherchait à en expulser de l’énergie pour détruire la vitre, la voiture, son père et le monde entier, pourquoi pas. Foutus dessins animés.

– C’est à cause de ta copine, Morgane ?

Ou Manon ? Margaux ? Merde, il ne s’en souvient plus.

– Nan.

Et la lumière se fait. Elle a la voix rauque, déterminée. Blessées et provocante.

– C’est quoi alors ?

Silence. Mais il n’insiste pas, il sait qu’elle va répondre. Il a été gosse, et il connaît sa fille. Surtout elle a parlé tout à l’heure : techniquement, elle a déjà perdu.

– J’veux pas être comme Charlotte.

Charlotte. C’est qui, ça, Charlotte ? L’intellectuelle brimée ? La mini-pouffe du CP ? Ce ne serait pas celle qui pue, et qui n’a pas d’amis ? Et Audrey qui ne lui donne pas d’indices : Dieu que c’est compliqué.

– Je vois.

Elle se tourne vers lui, le regarde ; il le sent sans même se retourner.

– Nan, tu sais pas.

Elle marque un point.

– Je t’en ai pas parlé. C’est même pas ma copine, d’abord.

Adieu, culpabilité.

– Ah. Et qu’est-ce qu’elle a, Charlotte ?
– Ses parents, ils sont divorcés, eux.

Paul freine au dernier moment. Un peu trop brusquement. Il se retourne alors que le feu passe tranquillement au rouge.

– Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?
– Les parents de Charlotte, et bah ils sont divorcés et toi et Maman aussi vous allez vous divorcer !

Et ça y est : Audrey pleure. Or Audrey ne pleure jamais. Même quand elle n’était encore qu’un nourrisson , elle ne pleurait pas ; même après s’être écorché le genou à la piscine elle n’a pas pleuré. Les larmes de sa fille, ça, Paul ne connaît pas. Le mensonge, si : Paul est bien plus à l’aise avec le mensonge qu’avec la vérité.

– Voyons, chérie, c’est n’importe quoi. Maman et moi n’allons pas divorcer.
– T’es qu’un menteur !

Elle crie, maintenant. Entre ses sanglots, elle assassine son père du regard.

– T’es qu’un menteur, répète-t-elle plus calmement. Trop con.
– Audrey !

Cette fois c’est lui qui crie. Il redémarre, se range sur le bas-côté et coupe le courant. Il se retourne : Audrey a l’air terrorisé.

– Qui t’a appris ça ? Je veux savoir qui t’a appris ce mot !

Elle ravale un pleur. Renifle bruyamment. Son regard n’a pas changé, mais son visage est désormais déformé par la rage et la tristesse.

– C’est Charlotte. Elle m’a demandé pourquoi Maman et toi vous êtes arrivés séparés à la kermesse, et je lui ai dit, et elle m’a dit qu’en fait ça voulait dire que vous allez divorcer et que j’étais trop con.

Mentalement, Paul raye la fameuse Charlotte de la liste potentielle des futurs invités de l’anniversaire de sa fille. En passant, il l’aplatit sous un rouleau compresseur imaginaire, hurlant de douleur comme la petite peste qu’elle est. Ce qu’aucun père de famille de 34 ans, même divorcé, ne devrait songer à faire.
Aucun être humain d’ailleurs.
Il inspire profondément.

– Écoute, Audrey, on t’a déjà expliqué avec Maman. En attendant de trouver une grande maison, c’est plus économique pour nous de garder deux petits appartements pour y vivre. Le temps qu’on trouve. Tu ne crois pas qu’il vaut mieux pour Maman qu’elle dorme là-bas plutôt que dans le canapé, avec moi ?

C’est bien tenté ; mais il en faut plus pour tromper la vigilance d’une enfant de six ans.

– Mais Maman, elle a un lit dans l’appartement, elle.
– Oui, mais toi tu n’y as pas de chambre.

C’était mesquin : Paul savoure.

– Audrey, reprend-t-il plus calmement. Chérie. Regarde-moi.

Elle le regarde, et c’est lui maintenant qui résiste pour ne pas ciller.

– Tu sais, lui dit-il, des parents qui divorcent ne sont pas forcément des mauvais parents. Je ne dis pas que c’est notre cas…

Il marche sur des aiguilles.

– … mais s’ils le font, c’est surtout parce que c’est mieux ainsi.

Lentement, Audrey cesse de sangloter. Ses yeux sont redevenus bleus, mais conservent la lueur de défi qui les anime depuis qu’elle est entrée dans la voiture.

– Comment ça peut être mieux ainsi ?

Il ne dit rien : Audrey gagne du terrain.

– Pourquoi ça serait mieux qu’on a pas notre papa et notre maman avec nous ? Ensemble ?

Paul soupire. Comment expliquer à sa fille de six ans pourquoi, un jour, l’on cesse de s’aimer ? Comment dire la vérité, les mots justes, ceux qui rassurent et qui ne font pas souffrir ?

– Chérie, dans chaque couple… dans chaque couple il y a des problèmes. Des problèmes qui n’ont rien à voir avec les enfants, ajoute-t-il en voyant la mine renfrognée d’Audrey. C’est à eux de les régler, et s’ils n’y arrivent pas, alors ça ne sert à rien de continuer.

C’est faux une fois encore. Une fois de trop. Il sent ses yeux le piquer, et se contient comme il peut. Comme un grand, en somme. Ils se sont battus à cause d’Audrey, et pour Audrey. Pour d’autres choses également, bien sûr. Le travail, les horaires, les fréquentations. La conception d’un amour, de l’amour. De la vie. Toutes ces choses qui font qu’arrivés à un certain tournant, petits points en suspension d’une relation, on décide de s’arrêter ou de continuer d’avancer. Et ils se sont arrêtés.
Il redémarre. Le trajet se poursuit silencieusement et du bout des yeux, des regards qu’il jette au hasard dans le rétroviseur, Paul guette avec anxiété les craquelures sur le vernis qu’il a pris soin d’appliquer ; mais Audrey ne dit rien. Lorsqu’il coupe le contact, au pied de leur immeuble, il compte jusqu’à cinq avant de sortir de la voiture. Se donner le temps…

– Tu sais, papa…

Elle hésite, choisit ses mots avec application. Pour qu’ils contiennent plus que ce qu’ils n’expriment.

– Tu sais, reprend-t-elle, je t’aimerai toujours. Même si un jour tu aimes plus Maman.

Il sourit.

– C’est gentil, ma chérie. Moi aussi je t’aimerai toujours, je te le promets. Même si un jour tu ne m’aimes plus.

Elle rit. Il sort, ouvre la portière de sa fille et l’aide à descendre. Audrey lui attrape la main, de ses doigts fragiles mais assurés.

– Et, euh, Papa ?

Il s’immobilise, craint un instant d’être découvert.

– Oui ?

Elle lui fait un grand sourire, et sur son visage le soleil s’épanouit.

– On peut commander des pizzas ce soir, hein ?

Il la regarde, se penche vers elle ; l’embrasse là, sur le front, tendrement.

– D’accord. Des pizzas.

Elle sautille de joie, et part en courant composer le code du portail. Il l’observe, la boule au ventre.
Trop con.

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10 Réponses to “Audrey”

  1. must-have Says:

    D’habitude je suis toujours transporté par tes textes, là un peu moins. Cela sonne trop, comment dire… série tv familiale française de france 3…

    En revanche tu gardes un talent fou pour le rythme des dialogues, pour les répliques qui font mouche…

  2. Amrodan Says:

    bonjour
    toujours l’art d’amener le lecteur à être dans la scène, dans la voiture à côté d’Audrey. du vrai dans la situation, du vrai dans les mots, maux, et remèdes. de la vie dans ce court texte, même s’il est un peu édulcoré (mais ce n’est que mon goût)

    merci pour ce texte et sa légèreté, malgré le sujet.

    au plaisir!

  3. Mathilde Says:

    La difficulté de parler vrai à son enfant… Ça l’est tout autant dans le sens inverse : parler vrai avec ses parents, ceux-là même qui son censés ne pas avoir de faille…

    [Un peu en retard, mais il me semble que ce fut ton anniversaire il y a quelques jours :)]

  4. tinissou Says:

    Hé oui, le 11 juillet pour être exact. Mes 20 ans. 🙂
    Merci d’y avoir pensé en tout cas – comment tu l’as su, ça, c’est une autre question…

    Amrodan, merci beaucoup.

    Must-have, désolé alors, même si j’avoue que c’est toujours un peu compliqué pour moi de comprendre ce qui transporte ou pas les lecteurs de ce blog (un jour j’oserai dire « mes lecteurs o_O), quand un texte des plus « réalistes » sonne plus faux qu’une fantaisie légère ou une histoire invraisemblable. Mais la critique est toujours bonne à prendre, je tâcherai de te transporter à nouveau la prochaine fois ! 🙂

  5. Florent Says:

    Je passe, je lis, je pleure…

  6. Mathilde Says:

    Un tour sur ton ancien blog lors d’une de mes insomnies 🙂
    Tu y écrivais d’ailleurs ceci, à l’occasion de tes 18 ans : « Aujourd’hui j’ai 18 ans, et la seule chose qui a changé, ce sont mes priorités. Je crois pouvoir vivre sans connaître un jour le bonheur d’être publié ».
    Je ne peux m’empêcher de me demander ce qu’il en est aujourd’hui…
    Bien à toi.

  7. Steffie Says:

    Je suis tombée sur ce site par hasard; et c’est avec étonnement que je lis ce texte car il ressemble beaucoup à un de mes (piètres) essais d’écriture!

    J’ai dévoré tes textes de bout en bout. Je suis même allée traîner sur ton blog précédent. Beaucoup d’émotions et d’admiration. Quelle aisance dans ton écriture! (hmmm, une pointe d’envie? =P).
    Et je te souhaite aussi un bon anniversaire avec un peu de retard. Et au plaisir de te relire!

  8. Louloute Says:

    Bien, j’aime bien.
    Mais d’habitude j’adore.
    Qu’est ce que c’est casse-pieds des lecteurs exigeants ! lol
    Nan, je plaisante, c’est un très beau texte Tinissou.
    Avec du retard j’apprends que c’était ton anniversaire, bon anniversaire alors, moi je suis du 13 🙂
    Have a nice day/night

  9. daria0708 Says:

    Comme à chaque fois que je passe ici, je suis aspirée dans ton blog, tes textes, ton univers.
    Merci de nous faire partager ton habilité de la plume.
    ^^

  10. djé Says:

    « On donne tout à nos enfants y compris des peurs qui ne leur appartiennent pas. » Lyse Deroche

    Très beau texte, avec de bon dialogues mais je crois déceler une faute de frappe: « En passant, il l’aplatit sous un rouleau compresseur imaginaire, hurlant de COULEUR (DOULEUR?) comme la petite peste qu’elle est. »

    Merci de me faire penser à autre chose en ce moment!

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