Close to heaven

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Je fronce les sourcils quand il pleut. Ce n’est pas vraiment un tic, pas même une manie. Plutôt un réflexe je suppose – j’ai déjà vu d’autres le faire. Ca n’a pas de sens particulier, je crois : on essaye juste de se protéger de quelque chose, comme on peut, mais parce qu’on est impuissant face à ce que l’on ne décide pas on se contente d’avancer tête baissée. Et les sourcils froncés.

Les chaussures aussi, c’est chiant. Soit elles sont de mauvaise qualité, ou simplement fragiles, ou perméables, et alors l’eau passe à l’intérieur, plus vicieuse encore que lorsqu’elle alourdit et colle à la peau un pantalon devenu trop étroit, et soudain ça fait floc-floc. Floc-floc ne veut rien dire, comme poliopathe, mais tout le monde comprend. Même les poliopathes. Soit elles sont résistantes, parce que belles, parce que travaillées, et alors c’est simplement dommage de les maltraiter.

La mise à l’épreuve… La mise à l’épreuve ça n’est pas qu’une formule obscure, ou la sanction infligée à des chaussures par temps de pluie. C’est aussi – juste un exemple – retourner dans notre café, s’asseoir à notre table, commander notre bière sans que tu ne sois là. Sans toi. C’est voir ma mère pleurer et faire semblant de croire que oui, comme des générations de femmes avant elle, elle est allergique à la poussière et que non, ça n’a rien à voir avec « l’autre ».

Nerval disait « Je suis l’autre ». Rimbaud disait « Je est un autre ». Tous deux ont dit des choses intéressantes, certainement plus d’ailleurs, mais l’histoire et la mémoire ont gardé ce qu’elles ne comprenaient pas. C’est rassurant pour la postérité du reste de leur œuvre, ça l’est moins pour l’être humain. Surtout pour qui a lu Sartre.

L’enfer c’est toi, parce que tu es un autre, comme « lui » est l’autre de ma mère. Mais j’en suis un aussi, vraisemblablement. J’en suis arrivé à la conclusion – largement assisté par mes bien plus illustres prédécesseurs – qu’on vivrait tous dans un enfer permanent dont, en étant les éléments moteurs, on ne parvenait pas à s’extirper.

C’aurait pu s’intituler « Le jour où j’ai arrêté de réfléchir ». C’aurait pu se terminer là, parce qu’inévitablement tout concorde et j’aurais alors trouvé un moyen d’arrêter de me flageller pour tout ce qui va de travers. Comme une excuse, tu sais ? Comme lorsqu’on se trouve un bouc émissaire, qu’on pointe du doigt un innocent en se sachant coupable, parce qu’on est simplement terrifié. Mais je ne veux plus imputer à mes autres le poids de mes erreurs.

J’ai eu mille raisons de te haïr, je n’en ai qu’une pour t’aimer encore : tu m’as rendu heureux.
Tu n’es pas l’enfer : tu es juste trop proche du paradis. Surtout maintenant.

Je fronce les sourcils quand il pleut. Peut-être parce que moi aussi je suis fragile, moi aussi je suis perméable, et alors tout ce qui me passe à travers me pèse terriblement. Je fronce les sourcils, et leur courbe en rigole fait courir les gouttes le long de mes yeux, comme si je pleurais. Sauf que je ne pleure pas. Sauf que je ne pleure plus.

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6 Réponses to “Close to heaven”

  1. Marie-Line Says:

    Merci, merci, merci, merci. Je pourrais le dire en toutes les langues mais cela ne servirait a rien alors continu comme ça. Reviens avec n’importe quel texte de toi je pense que tu sauras toujours toucher quelqu’un. Comme tes morts me touchent.
    vouala bisou et
    MERKI encore pour ce très très très joli texte, aussi beau que les autres.

  2. Louloute Says:

    Toi aussi tu as été mis à l’épreuve des gouttes…

  3. Stef Says:

    Moi je suis imperméable. Sauf à tes écrits. Enfoiré.

  4. Elodie Says:

    Voilà, je ne sais même plus quoi te dire dans mes commentaires. Pour faire dans l’original, juste merci et bravo, une fois de plus. Parce que ce n’est pas tant l’évocation d’instants de ta vie (mais en est-ce vraiment ?) qui est touchante, mais plutôt le fait que chacun d’entre nous peut s’y reconnaître à un moment ou un autre. Oui, lire ton blog est un bonheur très égoïste… 😉
    Bref, sur ce je te dis à bientôt ou plutôt, au prochain article !

  5. Meurweeee Says:

    Quatre mailles à l’endroit une maille à l’envers
    Trois mailles à l’endroit une maille à l’envers
    Deux mailles à l’endroit une maille à l’envers
    Une maille à l’endroit une maille à l’envers

    C’est exactement ce qui m’est venu à l’esprit
    J’adore la façon dont ce texte est structuré, j’adore comme on prend le fond de la situation en pleine face même pas au détour d’un virage, juste en un battement de cil en marchant sur une ligne droite

  6. Loute Says:

    C’est dommage que tu n’écrives plus… C’est ce que je me dis chaque fois que viens te relire sur ce site… J’espère quand même que tu continues ailleurs que sur ce blog ! Tu es si talentueux ! *o* Tes mots coulent de source comme ces gouttes que tu décris si bien ! Tu as l’art de manier les mots, l’art de toucher le coeur des gens, de faire échos à leurs pensées ! *o* Bref, tout ça pour te dire: n’arrête jamais d’écrire ! Tu es bien trop doué pour abandonner !

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