Le jour où j’ai décidé de te faire mourir

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Je m’en souviens assez bien, je crois. Pourtant je n’ai pas une grande mémoire. L’autre jour Bulle m’a demandé ce que j’avais fait de mon week-end et j’ai eu beau chercher pendant dix minutes, j’ai été incapable de reconstituer correctement le déroulement de ces 48 heures. Je me suis contenté de la regarder, l’air mystérieux, un sourire difficilement perceptible au coin des lèvres, comme s’il y avait eu tant de choses à raconter qu’il m’était impossible de les résumer, et de les partager avec elle. Je ne lui ai pas dit que je n’avais fait que penser, penser encore et encore. Penser à toi. Je ne m’en suis rappelé qu’après coup, quand à nouveau ton visage s’est incrusté dans mon esprit, quand je t’ai fait vivre à nouveau, souvenir brumeux, pour quelques secondes.

Oui. Je me souviens du jour où j’ai décidé de te faire mourir.

Paris regorge de ces artères si grandes, si larges que l’on se persuade, à la manière des Champs-Élysées ou de la Cinquième avenue, qu’elles sont significatives pour tout le monde, et connues au-delà des frontières, là où elles n’évoquent quelque chose qu’aux riverains résidant aux alentours. Quand je marche dans une de ces rues, j’ai l’impression que chacun de mes pas compte, que je suis observé et que l’on attend de moi que j’ai une attitude. Avoir une attitude, cela peut vouloir dire des choses très différentes selon la personne concernée, mais ça revient immanquablement à souligner une gestuelle sinon singulière, au moins travaillée. Remarquable.

Je marche en croisant trop mes jambes, comme si les pavés étaient un podium et le soleil des flashs de photographes. Comme si ma gueule ravagée valait celle d’un mannequin, et que mes traits tirés et mes cernes mal dissimulées signifiaient une soirée branchée et un abus de cocaïne. Et non une nuit passée à penser à toi.

Et puis viennent les petits chemins, les rues moins peuplées, plus petites, plus étroites. De chaque côté les trottoirs rétrécissent, les façades se rapprochent, et parce que les immeubles sont désormais assez proches pour se parler, et que tu m’as appris que les murs avaient réellement des oreilles, je dresse les miennes pour tenter d’entendre leur conversation. Je lève mes yeux, la main en visière, et pour n’importe qui je suis un pékin curieux ou un touriste assidu, à scruter ainsi chaque pierre, chaque fenêtre, chaque géranium. Ou un pervers qui surveille sa proie.

Je suis entre deux eaux, entre le moins et le plus : je me sens moins obligé d’en faire plus. Les badauds ne me regardent plus, parce qu’ils sont rares à s’aventurer jusque là et qu’après tout, je ne fais rien d’intéressant. Je prends des photos, mentalement, des clichés jamais développés qui me serviront dans dix ans encore à me souvenir de ce qu’il s’est passé. Ma main dans la poche : je sens mon téléphone. Ces derniers temps, ces derniers mois, je n’ai fait que le regarder, guettant un appel ou un message de toi. Pestant contre ceux qui me contactaient, quand ce n’était pas ton prénom qui apparaissait. Qu’est-ce que je t’en ai voulu, quand tu me laissais seul dans ton silence, parfois des jours durant. C’est symbolique mais je l’extirpe de mon jean, le jette négligemment au fond de mon sac, comme s’il ne m’importait plus. C’est con, hein ? C’est con mais ma poche est plus légère, comme ça, et mon cœur aussi. Je sais que dans deux minutes je le ressortirai pour vérifier que je n’ai pas de nouvelles de toi. Je le sais. Mais laisse-moi du temps…

Les bougainvillées grimpent le long des grilles ; je marche. Je reconnais leur odeur, leur couleur, je ne sais même pas pourquoi. Je suis infoutu de choisir correctement un bouquet, je ne sais rien des couleurs des roses et leur signification, mais ça ce sont des bougainvillées et je le sais. Je les dépasse, m’attarde à peine sur les deux gosses qui jouent dans le minuscule jardin de cette propriété privée. Ils n’existent pas pour moi : pour l’instant il n’y a encore que toi.

Joni Mitchell chante Nothing can be done. Je t’ai dit qu’il n’y avait que River qui me faisait pleurer mais c’est faux. Dans ces moments-là je pousse le volume au maximum, j’appuie sur les écouteurs pour les enfoncer jusqu’au plus proche de mes tympans, que la musique me transperce et se répande en vagues désordonnées de sentiments, de notes et d’images dans mon corps. Coule dans mes veines. J’ai la chair de poule et il doit faire une quinzaine de degrés, il n’a quasiment jamais fait aussi beau pour un mois de février. Putain, qu’est-ce que j’ai froid.

On dit qu’on revoit le film de sa vie au moment de mourir, mais ça m’a toujours semblé stupide. Personne n’est jamais revenu de « là-bas » pour confirmer l’hypothèse. Pour l’infirmer non plus, mais si on commence à jouer à ça on ne s’en sort pas. Pourtant ce jour-là j’ai revu toute notre histoire dans chacun de ses moments, chacun de ses détails. Les scénaristes ne se sont pas moqués de nous.

J’ai décidé de te faire mourir. Pas de te tuer. Te tuer c’était me corrompre, devenir un assassin et te faire victime. Mais te laisser mourir, j’en ai le droit. Je n’en peux plus, je crois. Je m’efforce de m’accrocher, de penser à autre chose, à ceux qui m’aiment mais puisque tu n’en fais plus partie, qu’importe les autres ? Je réfléchis à mes projets, à mon avenir, mais le futur sans toi ça n’est jamais qu’un retour au passé, à une époque où je ne te connaissais pas. Je n’ai pas envie de revivre ça. Je ne veux pas finir comme ça. Je ne veux pas tout effacer, et même si oui, oui, j’ai une mauvaise mémoire je ne veux pas t’oublier. Je ne peux pas. J’ai juste… j’ai décidé de te faire mourir. C’est tout.

Si Dieu a voulu l’homme à son image, Il l’a voulu cruel et Il l’était Lui-même, par voie de fait. Je vois le soleil, le ciel bleu qui s’étend à perte de vue et ça me conforte dans mon idée. S’Il avait un peu de couilles, Il me laisserait chialer sous la pluie, mes larmes se mêlant aux gouttes sans que personne ne s’étonne de voir mon visage trempé. Je n’arrive pas à pleurer quand il fait beau : je trouve ça plus malsain que de rire dans un cimetière.

Je n’ai pas d’autre raison. Tu me manques, tu me manques atrocement, et il n’y a rien de plus. Seconde après seconde tu t’éloignes et je continue de me persuader que c’est pour mieux, un jour, te rapprocher de moi. Mais le fossé entre nous s’agrandit et mes pathétiques tentatives pour te garder à mes côtés ne font qu’empirer la situation. J’essaye de t’aimer plus qu’il ne t’aime, mais tu me dis que c’est impossible ; de te donner plus qu’il ne te donne, mais on ne se bat pas à armes égales. Lui a le droit de te passer la main dans les cheveux, de caresser ta peau et de te faire l’amour quand, la nuit venue, tu t’endors dans ses bras. Je voudrais que tu me regardes, que tu voies ce que tu provoques, ce que je ressens : j’essaye de te le dire, à ma manière, sur la pointe des pieds et les mots hésitant, trébuchant sur ta naïveté. Mais tu ne vois pas ; ou alors tu vois, et tu occultes. Ou alors tu vois et tu n’occultes pas, mais tu t’en sers. Et j’ai donc raison de te faire mourir.

Le soleil est descendu maintenant. L’hiver il se couche tôt, et je le vois rougeoyer par-dessus les toits de Paris. J’ai marché toute la journée, m’efforçant de faire mon deuil en nous faisant revivre une dernière fois. Je sais que malgré tout, malgré toi, tu appelleras et alors je devrai faire attention à ne pas répondre, à ne pas rappeler, à ne même pas écouter le message que tu laisseras sur mon répondeur. Je vais devoir composer avec ta colère d’abord, puis ton anxiété, tes questions auxquelles je ne répondrai pas. Tu apprendras que je ne suis pas mort, sans comprendre que c’est toi qui es mort, et tu te résigneras, progressivement, à ne plus penser à moi, à ne plus m’appeler. À m’oublier. Moi je n’y arriverai pas.

Oui, je me souviens de ce jour. Je revois la nuit qui se lève, sans nuages, sans étoiles ; les immeubles qui s’écartent, se disent bonne nuit, et les passants quitter même les plus grands boulevards. Je revois les bougainvillées se ternir, parce que dans la pénombre plus rien ne se distingue, plus rien ne se détache ; et la voix de Joni Mitchell qui chante Come in from the cold. Je suis là, sous ta fenêtre, à regarder en l’air même si je n’ai rien à regarder, parce que tu n’as rien à être pour moi. Tu vis tes derniers instants mais tu ne t’en doutes même pas. Je fais demi-tour ; je m’éloigne. J’ouvre mon parapluie, il fait une dizaine de degrés et la nuit est belle. Il ne pleut pas.

Quand la première larme se met à couler je comprends que c’est aujourd’hui, le jour où j’ai décidé de te faire mourir en moi.

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16 Réponses to “Le jour où j’ai décidé de te faire mourir”

  1. Louloute Says:

    De très beaux mots, comme toujours dirai-je…
    Avec le temps va, tout s’en va.

  2. Chaperon Rouge Says:

    Un texte d’une sensibilité profonde qui touche directement au plus proche des sentiments. Une balade lancinante dans Paris et toute la force et la justesse d’un deuil amoureux.
    Touché, et les larmes ont coulé.

  3. L'archange Says:

    Un tres beau texte qui valait bien que je m’attarde a mettre un commentaire…
    Des sentiments une bande son des image plein la tete … On reconnait ici l’oeuvre d’un grand ecrivain …espere avoir la chance de continuer à te lire

    Bravo d’un outsider du site qui reviendras.

  4. Kirsten Says:

    Des mots d’une telle beauté! dans tes textes, toujours de l’émotion à l’état pur, sans fioritures ni détours…
    Au plaisir de te relire

  5. Marie-Line Says:

    A chaque lecture je pleure, les larmes coulent, on a tous vécu un moment paril et il est dur a oublier. Bravo. J’espère te relire bientot car ces passages sans textes sont cruels. ^^ A bientot

  6. Stef Says:

    Mais merde, comment tu peux écrire des trucs tristes et criant de vérité comme ça quand tu files le parfait amour? C’est paradoxal! Je me répète, mais tu es bien la seule personne au monde (avec peut-être Amélie) qui me donne du plaisir à lire…

  7. tinissou Says:

    Encore une fois, je suis pourri gâté côté commentaires. Oui Marie-Line, il s’est passé du temps depuis le dernier texte, mais il y a eu pas mal de choses à faire dans ma « vraie » vie et puis plus on laisse filer les jours, plus on a peur de la manière dont on va revenir, avec quel texte, quel genre et comment celui-ci va être accueilli.

    Là, une fois de plus, je trouve des têtes connues et d’autres non qui partagent une chose : une gentillesse hallucinante et des mots qui touchent au coeur. Merci beaucoup pour ces impressions laissées ici et là, et moi aussi, au plaisir de vous faire revenir…

  8. choco Says:

    Bravo. tu as beaucoup de talent et beaucoup de potentiel. Ne le gâche pas.

  9. Cecilia Says:

    Ca fait quelques temps déjà que je passe ici lire tes textes, qui me touchent toujours beaucoup, et surtout, un talent incroyable. Jamais encore je ne t’avais laissé de commentaire, je n’avais rien de plus à te dire que ceux qui t’en laissent, mais aujourd’hui j’en ai besoin. Parce que tu as du talent. Parce que tu es toi, même si je ne te connais pas. Parce que tes mots je les comprends plus que je ne le voudrais. Merci, pour tout, pour rien, pour ces mots, si éphémères, mais si réels à la fois. Merci, simplement.

  10. doO Says:

    Très beau texte… C’est assez intriguant d’ailleurs avec un titre comme celui là, mais c’est vraiment très bien écrit! Continue comme ça.
    J’ai hâte de lire de nouveaux textes! =)

  11. Elodie Says:

    Bravo, tu as réussi à me saper le moral pour la soirée. Sans rancune bien sûr. C’est si joliment dit…
    Après une (si) longue absence, ça me fait plaisir de découvrir un nouveau texte sur ta page. J’avais à chaque fois un petit pincement au coeur en venant voir ton blog et constatant que rien n’avais changé.
    Je ne dirais jamais assez que j’adore ta plume.
    A bientôt.

  12. Sarah Says:

    Je t’aime !!!!!!!!!!!!!!!!!

  13. Alie Says:

    ahhhhhhh! Encore une fois: C’est beau , magnifique! ça touche là où c’est sensible et en même temps je ne t’en veux pas. ça touche et ça picote et en même temps ça fait du bien de lire ces mots.
    Encore une fois : Merci beaucoup.
    Je ne sais pas où tu trouves ces mots qui s’enchainent si bien mais ne perds pas ta source! Elle est précieuse.
    MERCI ENCORE . c’est VRAIMENT VRAIMENT BEAU (ça doit faire « redite » mais que peut-on dire d’autre!!)
    NathAlie

  14. tinissou Says:

    Cecilia, waouh, tu te rattrapes en un instant pour tous tes commentaires avortés !

    doO, toujours un plaisir, je ne me manifeste pas mais je suis ton blog également. 🙂

    Elodie, moi je ne me lasserai jamais de tes commentaires, on va dire « Bonne pioche », d’accord ?

    Sarah, moi aussi, merci encore pour ce magnifique dîner.

    Alie, il ne faut pas me remercier, ma source elle se trouve dans ton commentaire, dans ceux au-dessus, dans la vie de tous les jours, la mienne et celle des autres, celle que je mène et toutes celles que je ne peux pas mener. Mais si ça te plaît, si ça te touche c’est super alors. 🙂

  15. Emma Says:

    « Quand on les quitte, quand l’histoire est terminée et le point final posé, Rémy et Emma sont en train de se reconstruire. Chacun de leur côté. Ils ne veulent plus rien garder du passé, ça fait trop mal, les remords et les regrets. C’est un truc de petit vieux assis près de sa fenêtre une couverture sur les genoux. Eux sont jeunes, et pleins de rêves. Qu’ils ne vivront jamais ensemble.
    La cosse a éclaté et les petits pois ont valsé. Ils ne sont pas loin de se détester, mais depuis quand les gens qui se séparent protègent leur souvenirs ?

    On referme le livre avec douceur. Pour éviter de les bousculer. Le garçon est furieux, une fille pleine de larmes. Ne pas secouer.
    Il faut regarder cette histoire simplement comme ce qu’elle est : la complainte de mal-aimés. La vie est mal faite et chaque histoire le brouillon de la prochaine. Des gens se croisent, qui n’auraient jamais dû se connaître.
    Ils se sentiront, un moment certainement, tous les deux chenilles recalées à l’examen de papillon. Les ailes coupées, le coeur en miettes, un gout de sel dans la bouche.
    Ils ne mangeront plus jamais d’ail, car il faut être deux pour en manger.
    Deux aussi pour être amoureux.
    L’avantage avec le fait d’être malheureux, c’est qu’on peut l’être aussi bien tout seul qu’à deux.

    Ils ne se reverront jamais. »

    Une petite bribe de texte que j’ai écrit il n’y a pas si longtemps… des gens qui s’aimaient et ne s’aiment plus.
    Ton très beau texte m’a donné envie de laisser, pour une fois un petit billet.
    Merci pour tous ces mots, je les comprends tous, ils tombent sous mes yeux et sonnent juste…Terriblement juste.

    Alors je voulais te dire un grand Merci car ces lectures sur ton blog sont…comment dire…comme un baume. Ainsi, je ne suis pas seule avec le coeur lourd, et tes mots rendent presque la douleur poétique.

    Pardon pour ce post un peu long. Encore Merci

    Emma

  16. Katy Says:

    Je découvre ce site et je viens de passer des heures sur tes textes. C’est très touchant. Je laisse rarement des commentaires mais je voulais dire merci, je reviendrai… K.

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