A step away

A step away

Paris, 10h07, il pleut. Il pleure.

De toute manière la journée a mal commencé. Il ne s’est pas réveillé, s’est brûlé les yeux au shampooing, a vainement tenté de lisser ses cheveux rebelles pour paraître présentable, ce qu’il n’est pas. Bien sûr il a eu des relations, mais ça n’a jamais duré assez longtemps pour qu’il rencontre d’éventuels beaux-parents, peut-être parce qu’il n’est justement pas convenable : faute de temps, ou fautes de goût, donc.

Dans la rue, les gens marchent lentement. C’est la différence entre la ville et la banlieue : ce sont plus ou moins les mêmes personnes, quelques work addicts mis à part, qui font plus ou moins les mêmes choses et marchent plus ou moins de la même manière : seule la vitesse change. L’attitude un peu, également. Lui est déjà trop parisien, il lève la tête et tire la gueule, marche à cadence rapide au rythme de la musique qui, trop fort, filtre à travers le casque et se prend l’espace de quelques minutes, sur quelques centaines de mètres, pour quelqu’un d’important. Ce qu’il n’est pas.

Pourtant il y a des fêlures, des lacunes encore, qui sauvent le peu d’humanité qui reste dans sa démarche : il s’arrête trop longtemps au feu rouge, ou pour laisser passer une personne âgée, fixe intensément les vitrines lorsque quelque chose l’interpelle ou fait encore l’effort de sourire quand un commerçant le reconnaît. Ça l’empêche d’être un bon connard, ce qui ne serait pas un mal en temps normal, mais être gentil commence à l’user petit à petit. Être gentil, c’est parfois – souvent – l’être trop, et se laisse faire. C’est dire excusez-moi, je suis confus quand quelqu’un vous marche sur les pieds ou vous percute dans la rue. C’est accepter de trouver un intrus chez l’autre, à moitié nu, et faire semblant de ne pas comprendre, ou alors de ne pas s’en inquiéter.

Non, ça c’est être stupide.

Le RER le jeudi matin, alors qu’il a peu dormi et qu’il n’octroie que peu d’intérêt au cours auquel il se rend, prend des allures particulières de délire fantasmagorique. La dope s’appelle « Rêves brisés », « Chienne de vie » ou « Mais qu’est-ce que je fais ici ? », et impose la vision en cinémascope de gens qui parlent trop fort, de commissures de lèvres qui tombent trop bas et de discussions entre voisins de siège trop inintéressantes. Sous son effet les couleurs se brouillent, les voix se confondent, les visages se ressemblent tous ; sous son effet on n’a qu’une envie, fermer les yeux.

Ce qui répond en fait à la question que lui pose son professeur, quand il arrive avec 25 minutes de retard pour s’être retrouvé trois stations plus loin que ce qu’il avait prévu. En réalité il reste muet, comme d’habitude, à mi-chemin entre le gamin en pleine crise d’adolescence qu’il feint d’être et le jeune homme taciturne qu’il se plaît à jouer en présence de gens qu’il n’aime pas. Il se contente de hausser les épaules, puis d’aller s’asseoir au fond de la salle. Il y a mille raisons que se figurent les instituteurs quant au culte que vouent les étudiants, a fortiori les mauvais élèves, aux places du fond. Pour le radiateur chaud en hiver, ou la fenêtre ouverte en été ; pour ne pas faire trop sérieux, limite lèche-botte, en se mettant sous le nez de l’enseignant ; pour pouvoir discuter, ou dormir si l’on est seul, bien que le succès grandissant de l’échange de textos en cours ait donné une nouvelle raison de se cacher des regards. Si lui se met aux dernières tables, c’est pour pouvoir observer silencieusement les toits de Paris.

Paris exerce cette attraction sur toutes les personnes qui n’y vivent pas : rares sont ceux qui prennent encore le temps d’apprécier la capitale lorsqu’ils en sont eux-mêmes habitants. Mais touristes français comme étrangers, provinciaux comme banlieusards savent ce qu’elle vaut réellement, de même que les amoureux de culture, d’art, les poètes, les rêveurs, ceux qui ont des ambitions démesurées ou simplement peur de ne jamais être rien. Comme n’importe quelle chose de la vie, pierre précieuse, belle fille, mariage de princesse, voyage exotique ou cadeau de Noël, on passe bien plus de temps à fantasmer Paris qu’à vivre ce rêve une fois devenu réalité. Sans doute perd-t-elle de sa superbe une fois conquise, comme n’importe qui en somme…

Pour lui, Paris est plus qu’un refuge, c’est une fin en soi. Y vivre, y travailler, y retrouver ses amis : y finir, pour enfin tout commencer. Maintenant, ça n’est pas possible ? Plus tard alors, mais pas trop, s’il vous plaît, pas trop. En attendant il s’y balade, de jour comme de nuit, avec ou sans but, quel que soit le temps et les impératifs que suppose une vie estudiantine. Voire une vie tout court.

Paris, 10h08. Il pleut, il pleure.

C’est peut-être la chanson qui passe : elle est triste, mais pas tant que ça. Ou alors c’est ce qu’elle fait ressurgir dans sa mémoire : son visage, son prénom, son parfum et le vent dans ses cheveux, sa manière de rire, la lumière dans ses yeux. Le chemin devant eux. Le début, les promesses, les déceptions. La fin.

C’est peut-être juste la chanson qui passe, finalement.

Il se dit allez, allez, arrête de pleurer, ça ne te ressemble pas. Il se dit avance, marche, ne t’arrête pas, surtout pas là, pas maintenant, pas comme ça. Pas dans cet endroit. Il se dit ça, plein d’autres choses encore, de celles qu’on ne répète pas, de celles qui ne s’avouent pas. Il a les mains trempées, en même temps il s’est assis sur le rebord d’une fontaine, laissant courir ses doigts dans l’eau claire, froide, au rythme du clapotis aqueux. Il a les cheveux trempés, en même temps la pluie fine, crachin maladroit tantôt agressif tantôt apaisant, s’est abattue sur lui depuis plus d’un quart d’heure. Il a les yeux trempés, en même temps…

Il se redresse, un peu, juste assez. La rue est pavée sous ses pieds, et quand il se remet en marche il manque perdre l’équilibre, comme s’il avait à nouveau quelques mois et qu’il apprenait, patiemment, à se tenir debout. En ces temps rien ne pressait, car rien n’était véritablement important. Un pas, un autre, il les enchaîne comme il peut et c’est bancal, et c’est triste et c’est beau, aussi. Il a laissé sur le granit jauni de la fontaine des miettes de mémoire, les dernières en réalité, tombées dans l’eau lorsqu’il s’est relevé. Ses mains gelées extraient péniblement le baladeur qui gonfle sa poche droite, et son pouce ripe sur les touches pour passer à la chanson suivante. Encore. Encore. Lorsque enfin il tombe sur une dont ni le titre, ni la mélodie, ni la simple existence ne conditionnent sa journée, ne lui rappellent ses souvenirs passés, il monte le volume au maximum, découpe un sourire dans un furtif coin de ciel bleu qu’il aperçoit derrière les nuages gris, et se le colle sur la bouche.

Un pas, un autre, il les enchaîne comme il peut et c’est bancal, et c’est triste, mais déjà moins. Et c’est beau, aussi.

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7 Réponses to “A step away”

  1. Stevillon Says:

    Un refuge ..?

    Merci ..

  2. Ju Says:

    Très beau.

    Merci.

  3. Elodie Says:

    Jamais je n’ai été attirée par la capitale, immense et effrayante, mais ta façon d’en parler, de la décrire, ou peut-être même de ne pas la décrire, de simplement la suggérer, me donne envie d’y aller.
    Toujours le même plaisir à lire tes textes, cette sensation éthérée qui me laissera pensive quelques heures encore…
    Merci pour tes mots

  4. Louloute Says:

    Après presque un mois d’absence (conn**** d’internet) je retrouve tes mots intacts. Ils brassent toujours en moi une vague d’émotions.
    Avec du retard, bonne année à toi 🙂

  5. Pauline Says:

    Merci pour ce texte que j’ai pris plaisir à lire.
    Ton écriture est sensible et maitrisée à la fois. C’est agréable, ces moments, ces nouvelles, l’impression de suivre un instant coincé entre d’autres instants : pas besoin d’en savoir plus ! En tout cas, tes mots créent une musique, un peu comme un poème. Et surtout, beaucoup de toi. (Ou bien tu es plein d’empathie!)
    Au plaisir… !

  6. tinissou Says:

    Stevillon, Ju, Elodie, dire « De rien » me semble déplacé, moi qui n’estime n’avoir rien fait justifiant des remerciements, mais le coeur y est. Merci à vous de me lire, plutôt !

    Louloute, je suis content alors. Bonne année avec plein de retard.

    Pauline, reviens quand tu veux, surtout si tu es toujours aussi généreuse en compliments. 🙂

  7. Eddy Says:

    Joyeux anniversair !!!

    et felicitation pour garder intact ton envi de partagé meme apres un an et j’espere qu il en restera ainsi meme apres 60.

    je t’embrasse fort « chouchou »

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