Memoria

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Bien sûr que les arbres ne sont pas moins verts ; bien sûr que l’eau n’est pas plus froide. Bien sûr.

Quand j’avais cinq ans, six peut-être, j’ai subi deux pertes successives et douloureuses, aujourd’hui encore brûlantes dans ma mémoire : mon doudou, et mon père. On était parti à Disneyland, le temps d’un week-end, et comme Dodo me suivait partout il avait naturellement atterri dans mon sac de voyage. Le reste de l’histoire importe peu : ni les souvenirs du monde magique de Mickey, ni l’image désormais presque illusoire de mes parents formant un couple, même bancal, ne sauvèrent mes yeux de la noyade. La douleur est d’autant plus vive maintenant que j’ai grandi, que ce qui m’avait paru une expédition exotique et incroyable n’était en fait qu’une destination ultra touristique à 30 minutes de RER ; or on m’avait fait valoir, alors que je suppliais mes parents entre deux sanglots, qu’il était hors de question de faire demi-tour tant l’objet de cette perte de temps était dérisoire par rapport aux complications routières que cela supposait. Ma mère m’avait promis de téléphoner à l’hôtel une fois arrivés à la maison, quand mon frère ne cessait de répéter que vu la laideur de Dodo, il aurait bien de la chance d’être recyclé en chiffon par les femmes de ménage.

 Mon père, lui, est juste parti vivre à l’autre bout du jardin.

Si je le revois de temps à autre, fantôme hélas réel hantant les méandres de ma mémoire quand ce n’est pas son pavillon isolé, je sais que Dodo, lui, ne me sera jamais rendu. La ressemblance entre ces deux anecdotes, bien que paradoxale, est troublante. C’est l’histoire d’un abandon. J’ai eu l’occasion, le temps d’un trajet en voiture, de changer une situation qui ne m’allait pas : au lieu de ça je n’ai trouvé que la force de pleurer, et me suis résigné à tirer un trait sur mon meilleur ami, mon confident, certes frappé de mutisme mais qui avait toujours été là pour moi. Lui – l’autre – a également eu l’occasion de bouleverser la donne, le temps de quelques années, de sauver une famille en décomposition. Sauf qu’il ne l’a pas fait, n’a même pas essayé. N’en a pas voulu. Et n’a pas pleuré. Là encore, c’est moi qui ai pleuré.

Les moments où je ne fais pas dire à d’autres, amis, famille, personnages, ce que je suis incapable de dire de ma propre bouche sont rares. Pourtant je suis honnête, je crois : simplement il est plus facile de se livrer lorsqu’on se persuade que, passant par le biais d’un tiers, on ne le fait pas vraiment. Les imitateurs, les transformistes, les humoristes, les acteurs ont ce pouvoir de transmettre un peu de ce qu’ils pensent, un peu de qui ils sont sans qu’on ne puisse jamais le leur reprocher sinon à travers ceux qu’ils incarnent. On a bien plus à apprendre de moi en dix pages de roman qu’en dix heures d’interview. Mais il y a certaines histoires qu’aucun être fictif ne pourra vivre et vous faire vivre mieux que moi. Parce qu’elles ne sont qu’à moi.

 J’ai perdu quelqu’un d’autre récemment. Qui, ça n’est pas important, pas tant que ça. Vous n’aurez pas d’indication de sexe, d’âge ou d’identité, et ça n’est pas intéressant parce qu’il ne s’agit pas d’amour, mais de vie. Sachez juste que cette personne, je l’ai perdue. Par choix. Mais la grosse différence avec tout ce que j’ai pu connaître auparavant, c’est qu’aujourd’hui encore je suis infoutu de savoir si je l’ai abandonnée, ou si c’est l’inverse qui s’est produit…

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5 Réponses to “Memoria”

  1. Kro Says:

    L’enfance nous rend souvent nostalgique, elle est magique, voire même poétique, mais jamais analgésique..

  2. Stef Says:

    Je croyais à un début de nouvelle, puis finalement ça se finit en une sorte de journal intime… Je suis tellement pris dans ma lecture quand tu écris que je me fais toujours avoir, je crois que tu pourrais m’emmener au bout du monde comme ça…

    Pour ce qui est de la perte, toutes mes condoléances, mais si tu as fais ce choix, c’est que c’est forcément mieux ainsi. Bateau, oui je sais, mais ici c’est le matin.

    La Big Apple te salut bien!

  3. Pattes Says:

    Est-ce que c’est vraiment important, de savoir si tu l’as abandonnée ou si c’est elle qui t’a quitté ?
    Et je ne suis pas sûre que la question de l’honnêteté soit la bonne… Honnête envers qui ? tu as le droit de dire ce que tu veux, personne ne peut t’en vouloir de passer par un tiers pour t’exprimer, c’est peut-être même plus agréable pour nous de penser que c’est un bout de toi qu’on déchiffre dans les mots d’un autre…

  4. Mathilde Says:

    « On a bien plus à apprendre de moi en dix pages de roman qu’en dix heures d’interview. »

    Mais l’écriture – oserai-je dire « littérature » ? – n’est rien d’autre que des bouts de soi. On les manipule, leurs donne plus de douceur ou bien de violence, on les ordonne comme on peut ou on les étale d’un seul et unique jet. L’écriture est don de soi, entier et plein de vie.

  5. tinissou Says:

    Kro > Ok. ^^’

    Stef > Veinard ! J’ai des choses à te demander alors, ne rentre pas tout de suite !

    Pattes > Je ne m’en fais pas trop pour l’honnêteté : cependant c’est quelque chose que l’on m’a déjà reproché, et même souvent, que ma capacité à ne pas dire les choses aussi directement, ou concrètement ou personnellement. Par contre pour l’autre question, je ne sais pas ; mais comme pour ce commentaire j’ai décidé de la laisser en suspens… 🙂

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