Rien

Rien

« C’est rien, presque rien, trois fois rien. Une simple fêlure, de celle qui écorche le verre de l’intérieur, bris discret mais bien présent qui n’agressera jamais la peau, mais sautera toujours aux yeux. C’est ce que l’on dit naturel, inné, implicite à toute relation, immuable et inaliénable, inéluctable et donc forcément, oui, forcément inévitable. Peut-être que je nous croyais différents, peut-être que je croyais cette histoire différente, mais j’ai peur et quand j’ai peur… je fuis.

Le toit du monde est noir, tout simplement noir. Je cherche une étoile à laquelle, sinon me raccrocher, au moins m’éclairer ; mais rien. J’avance, tout est silencieux, sur un chemin que je sais désert – personne n’aurait idée d’être ici à quatre heures du matin – et qui m’emmène quelque part où je ne suis jamais allé. Appelle ça le célibat, la solitude, l’abandon… ah si, l’abandon j’ai connu. J’ai déjà donné. Appelle ça un choix, mais ça n’en est pas un ; une rupture, mais ça n’est pas rien. Presque rien.

J’ai mes raisons, elles sont faibles, peu nombreuses, elles sont obsolètes mais ce sont les seules que j’ai trouvées quand j’ai dû les chercher. Parce que j’ai dû le faire : un capitaine abandonnerait-il son navire s’il n’était pas assailli ? Un roi abandonnerait-il ses sujets s’il n’était pas attaqué, assiégé ? Personne ne peut croire à une fuite rationnelle lorsque tout va bien et si j’en crois nos rires, tes sourires, mes soupirs, tout va bien, et si jamais un jour les mots courent, glissent hors de nos bouches, jaillissent au visage de l’autre pour le blesser en reproches acérés, on sait les éviter, mieux, les tuer avec d’autres, plus forts, plus beaux, bien que désolés. Parce qu’après tout ça n’était, oh… trois fois rien ?

Personne ne peut y croire, et je comprends ça, en tout cas j’essaye ; mais même assailli, le capitaine est le dernier à quitter le navire, comme le roi est le dernier à quitter son peuple. Comme tu attends de moi que je sois le dernier à quitter notre relation. Si tu es le « toi », je veux bien être le « moi », mais alors prouve-moi le « et ». Je le cherche depuis peu, je n’ai pas réussi à le trouver : je nous cherche également, et…

Quand je me sers contre toi, les draps sont froids et ta peau aussi ; quand je te vois le matin, je ne parviens plus à m’en attendrir ; et même sous la douche je ne t’entends plus chanter. Quand tu me tiens la main, j’attends que le frisson revienne, mais il est bien parti ; quand mon téléphone sonne, tu n’es plus la première personne à qui je pense ; quand je m’endors seul le soir, tu n’es plus la dernière à qui je pense.

J’ai mal, j’ai peur, et c’est presque pareil d’après ce qu’on m’a dit. Mais « on » est un déçu de la vie : avec lui l’amour est impossible, pas d’un bout à l’autre, pas vraiment. Pas comme ça. Pour « on », 2 se trompe s’il pense être la somme d’1 + 1. Pour « on », je te trompe si je pense savoir ce qui est bon pour toi. Dis-moi, toi, si je me trompe de penser ça.

Je n’ai rien, trois fois rien pour m’arrêter là, pour nous arrêter là. J’ai quelques puérilités, un ou deux rêves brisés, une certaine dose de réalité. J’ai la lucidité de ce qui ne va pas mais la conscience que ça n’est pas si important. Ca le serait encore moins si moi, je n’y attachais pas d’importance : comment t’expliquer ou pire, t’en vouloir que tout ne soit pas parfait si je recherche l’imperfection, si j’attends de toi que tu échoues pour me sentir moins seul dans ce cas, pour me sentir en mesure de te relever ? Comment te dire ce que, moi-même, je ne peux pas analyser correctement ?

J’ai envie que tu te blesses, comme ça je pourrais te soigner ; que tu saignes, pour que je puisse t’aider à cicatriser. J’ai envie de tes peurs, pour te rassurer, et qu’en toi quelque chose meure, quelque chose que je sois le seul à pouvoir ressusciter. J’ai envie que tu cries pour m’entendre crier plus fort, j’ai envie que tu pleures pour pouvoir pleurer encore. J’ai envie de ton absence, parce que la distance serait alors insupportable, j’ai envie de tes silences parce que les réponses, tu ne les as pas.

C’est rien, presque rien, trois fois rien.
Mais qu’est-ce que j’ai mal… »

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8 Réponses to “Rien”

  1. Alie Says:

    Depuis que je lis vos textes je me pose une question: comment fait-il pour écrire de la sorte? C’est tellement beau et j’ai la sensation de ressentir tout ce que disent ces textes… y’a qlqch de magique là dedans^^ qqch que je ne m’explique pas… Rhââ! c’est agaçant de ne pas savoir ce qui vous turlupine mais d’en être conscient!!!
    Merci encore en tout cas

  2. doO Says:

    « J’ai envie que tu te blesses, comme ça je pourrais te soigner ; que tu saignes, pour que je puisse t’aider à cicatriser. J’ai envie de tes peurs, pour te rassurer, et qu’en toi quelque chose meure, quelque chose que je sois le seul à pouvoir ressusciter. J’ai envie que tu cries pour m’entendre crier plus fort, j’ai envie que tu pleures pour pouvoir pleurer encore. J’ai envie de ton absence, parce que la distance serait alors insupportable, j’ai envie de tes silences parce que les réponses, tu ne les as pas. »

    C’est beau, tout le texte est beau, mais ça… c’est tellement ce qu’on peut ressentir parfois… c’est ça qui rend tes textes si vrais en fait.

  3. djé Says:

    « Quand on aime quelqu’un, on a toujours quelque chose à lui dire ou à lui écrire, jusqu’à la fin des temps. »Christian Bobin

  4. Sarah Says:

    Un jour, je saurai commenter chacun de tes textes, ici, ou de vive voix, en étant satisfaite de mes mots choisis, tout en étant persuadée d’avoir été à la hauteur de tes textes et de mes émotions. Je te le promets.
    Pour l’instant, je me contente de sourires, de regards brillants et de soupirs heureux. D’avoir cet homme dans ma vie…
    Tout en espérant qu’il ne s’en lasse pas.
    Joyeux Noël et bisous doux ❤

  5. monsieur Says:

    Moi, je sais! j’ai ça dans mes lunettes.

  6. Mathilde Says:

    Des regrets qui n’en sont pas réellement parce qu’on n’a pas eu véritablement le choix. Les douleurs profondes, à peine dicible, palpables et encore moins compréhensibles. L’âme lacérée (ou bien est-ce le coeur ? On ne sait plus trop). Trois fois trop en conséquence de trois fois rien. L’être humain n’est pas bon en calcul, encore moins en relations humaines, et c’est sans parler de sa vie…

  7. tinissou Says:

    doO, merci pour le lien, et avant tout pour avoir apprécié. Comme pour les autres d’ailleurs.

    Mathilde, tu es bien plus littéraire que moi, ne serait-ce que dans la forme : ta venue, ta lecture et tes réactions sont d’autant plus appréciables qu’elles sont motifs de fierté.

    Sarah, pas d’inquiétude à avoir. 🙂 monsieur par contre, toi, si…

  8. Lunva Says:

    Première trace de mon passage sur ton blog alors que cela fait bien des mois que je le fréquente et que j’attends – avec impatience – de nouvelles mises à jour. Cet article est le premier que j’ai lu (et j’espère que la liste s’allongera encore longtemps ^^) et je suis vraiment touchée à chaque lecture par tes mots et les émotions qui se dégagent de tes textes. Alors merci d’écrire aussi bien et vrai. Très bonne continuation, au plaisir de te lire encore =)

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