S + T

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Elle n’avait rien d’extraordinaire, cette histoire. Un amour un peu banal, qui avait échappé à l’anonymat grâce à l’entaille profonde laissée sur le bois rugueux d’un vieux marronnier, probablement le plus vieil arbre du parc. D’autres avaient essayé, forcément, et le tronc était constamment recouvert de messages plus ou moins niais, plus ou moins poétiques : tantôt des initiales entrelacées, tantôt des déclarations enflammées, et même des idéogrammes japonais. Mais un seul résistait aux saisons, car un seul avait percé plus loin que l’écorce pour marquer à vie la chair même du marronnier : S + T étaient devenus tellement célèbres qu’ils avaient spolié dans l’esprit de beaucoup le nom officiel du jardin. On ne venait plus passer quelques heures à l’ombre paisible des platanes du Square Michelet, non, on se donnait des rendez-vous amoureux au Square S + T, car c’était ce qu’ils avaient été : des amoureux.

Évidemment, chacun avait sa version : S + T étaient deux hommes, ou deux femmes, bref un couple trop illégitime pour pouvoir prétendre à la révélation complète de leur identité. S + T étaient recherchés par la police, et divulguer des informations même sur un arbre centenaire coincé entre un bac à sable et un lac artificiel asséché signifiait pour eux se faire arrêter, et donc être séparés. S + T étaient deux enfants, si jeunes qu’ils ne savaient même pas écrire correctement leur propre prénom. Aucune ne devait être la bonne, et selon les capacités oratrices des narrateurs et la crédulité des auditeurs, S et T devenaient parfois des gamins pourchassés par le FBI pour crime homophobe. C’était rare, certes, mais ça pouvait arriver.

L’interrogation sur les origines de ces initiales disparaissait à mesure que les curieux grandissaient, donc mûrissaient : loin de leur imagination première, S et T n’étaient qu’un couple de bécoteurs transis, comme eux-mêmes prétendaient déjà l’être dans la cour de récréation du collège, quand seule comptait l’expérience sexuelle. Où, pourquoi, comment. C’était bien ?

Mais pour l’heure, la question était encore sur toutes les lèvres des jeunes élèves de l’école maternelle Picasso.

– Maîtresse, c’est qui S et T ? C’est un prince et sa princesse ?
– Bah non, idiote, si c’est une princesse elle n’a pas de prince, elle a un crapaud.
– Arrête de me traiter d’idiote, toi, d’abord !
– Hé, si ça se trouve c’est toi la princesse : tu t’appelles Sora. Avec un S. Ouh, Sora c’est la princesse, c’est qui ton crapaud ? Théo ? Théo !!
– Mais, arrête de traiter Théo de crapaud ! Maîtresse !!

Elle était assise à quelques mètres de là, surveillant anxieusement les aventuriers partis à la conquête de la structure de jeux en forme de bateau pirate, les uns sur les cordages, à l’abordage des autres, déjà debout sur le bastingage et prêts à se jeter dans la mer d’herbe quelques dizaines de centimètres plus bas. Elle avait constamment peur pour eux, les considérant comme ses propres enfants en attendant d’avoir les siens. Jeune, blonde et gracieuse, elle aurait de toute évidence joué la princesse dans un vrai conte de fées. Mais Cendrillon des temps modernes, elle se contentait de garder des enfants après la classe en attendant que leurs parents viennent les chercher : ils persistaient à l’appeler maîtresse mais ça ne la dérangeait pas. Surtout, ça lui permettait de gagner un peu d’argent pour financer ses études de stylisme, sans la contrainte d’un emploi peu sûr ou ennuyeux. Pourtant le rituel était chaque jour le même : elle les emmenait au parc, les laissait jouer un bout de temps seuls, tout en continuant de veiller sur eux, tandis que sa main courait le long du papier pour y laisser ça et là quelque histoire. Avec le temps, elle avait pris l’habitude d’emmener deux carnets, l’un comme journal intime dont elle noircissait consciencieusement plusieurs pages d’affilée, et l’autre comme recueil d’histoires courtes inventées sur le moment : elle rassemblait alors les bambins autour d’elle et leur narrait les aventures invraisemblables de chaussures parlantes, de voitures volantes ou de petits garçons et de jeunes filles aux pouvoirs magiques. Ce jour-là, les enfants étaient déjà réunis autour d’elle qu’elle finissait à peine de se livrer aux pages.

– Et si vous retourniez jouer un peu entre vous, hein, les enfants ? Je n’ai pas encore trouvé d’histoire pour aujourd’hui…

Elle se sentait gênée, presque prise en faute d’avoir tant pensé à elle plutôt qu’à eux. Ils se regardèrent tous plus ou moins, comme pour se concerter, puis Sora tendit timidement une main vers le ciel.

– Maîtresse, pourquoi vous ne lisez pas une de vos histoires ? Celles de l’autre carnet…

Elle aurait pu faire semblant de ne pas comprendre, ou ne pas avoir entendu ; c’aurait été leur manquer de respect. Elle aurait pu prétexter ne pas écrire de fictions dans « l’autre carnet », mais elle redoutait leur indiscrétion si elle ne se contentait pas d’ouvrir une page et de simplement simuler la lecture d’une histoire, qu’elle inventerait de toutes pièces. Malheureusement, elle ne se sentait pas de sauter dans le vide sans fils pour la retenir, et avec son manque d’imagination immédiat, se lancer dans une improvisation forcément maladroite revenait à un suicide professionnel : les enfants pouvaient être terriblement blessants lorsqu’on les décevait, ce qu’elle n’avait jamais fait depuis qu’elle les connaissait.
Alors elle y alla.

– D’accord… d’accord. Je vais vous raconter une histoire un peu spéciale : je n’ai pas besoin de la lire, celle-là… je la connais par cœur.

Elle se retourna, caressa du bout du doigt les lettres tatouées au canif dans le tronc épais. Puis fit face à nouveau à son jeune public, qui ne se doutait visiblement pas de l’étrangeté de la situation.

– S, c’est… Sarah. Sarah la souris. Un jour, elle rencontre Tom, le tigre, dont elle tombe amoureuse. Parce qu’elle est petite, discrète, rapide et surtout très mignonne, Sarah sait se rendre d’abord utile, appréciable dans la compagnie qu’elle procure, puis indispensable. Vous connaissez la fable du Lion et du Rat, les enfants ? Le tigre et la souris vivent sensiblement la même. Tom le tigre se prend d’affection pour Sarah la souris, et va lui permettre de vivre des choses extraordinaires que seuls les tigres peuvent vivre en théorie. Il est persuadé de tout faire pour son amie la souris, mais ce dont il ne se rend pas compte, c’est qu’il n’agit ainsi que parce que peu à peu, il est tombé amoureux d’elle. Elle occupe son esprit, sait être présente quand il a besoin d’elle, devine ses peurs, ses doutes et ses hontes. Elle le soutient, l’aide, le pousse vers l’avant, et en réalité c’est elle qui lui fait vivre des choses incroyables, parce que c’est elle la plus forte des deux. Au moins le croit-elle…

Elle reprit sa respiration, sans quitter son auditoire du regard. Ils avaient tous des yeux ronds, trop contents de connaître enfin la véritable histoire, trop pressés de la raconter à nouveau : à leurs parents, à leurs amis, ou simplement à eux-mêmes, ce soir en s’endormant.

– Vous voyez le S ? C’est une courbe, ronde, alors que le T est un angle tout droit. C’est un peu ce qui se passe, pour Sarah et Tom : elle courbe le dos, et lui se raidit. Au pays des animaux, les histoires d’amour ne finissent jamais bien quand on est aussi différent qu’une souris et un tigre. Peut-être… peut-être que si Sarah avait été un tigre, c’aurait été autrement. Sarah est une souris, elle ne peut être qu’une souris pour Tom : arrive donc le jour où Tom continue d’avoir besoin de Sarah, en lui demandant malgré tout d’être ce qu’elle n’est pas, et sans réellement voir tout ce qu’elle est et qu’il ne peut pas comprendre. Arrive aussi le moment où Sarah la souris a peur de Tom le tigre, non pas de ce qu’il peut faire mais de ce qu’il peut être pour elle. Un soir, il grave devant elle ce message, juste à l’endroit où nous sommes ; ensemble, ils passent ce qu’elle sait être leur dernière nuit à deux. Puis ils se disent adieu.

Elle savait que l’histoire était bancale, et laissait plein de questions en suspens ; elle n’avait jamais trouvé les réponses en trois ans. Quand ils les formulèrent, son cœur se serra. Pourquoi était-elle partie, pourquoi ne l’avait-il pas retenu, comment pouvait-on laisser l’amour s’enfuir, ou mourir, sans réagir. Elle rit entre ses larmes, et leur dit simplement que c’était ainsi que se comportait une souris : elle finissait toujours par se réfugier dans son petit trou.

L’après-midi s’achevait doucement au Square S + T et, de manière alambiquée certes, ils étaient désormais une poignée à connaître la vérité. Elle les rassembla, et ils se prirent tous la main pour quitter le parc en fil indienne, imaginant à qui mieux mieux comment narguer leurs proches en les assurant de connaître la véritable histoire. Ils se lançaient des rugissements, des cris d’animaux, tigres et souris d’un nouvel âge et à les voir deux par deux ainsi assemblés, petites menottes se tenant maladroitement, elle eut un pincement au cœur. Un jour, ils allaient découvrir l‘autre jungle, la vie et ses lois intrinsèques ; un jour, prédateur ou proie. Elle jeta un dernier regard vers le marronnier puis, serrant fermement la main gauche de Sora et la droite de Théo, esperluette humaine aux yeux brouillés, elle quitta le jardin sans plus se retourner.

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8 Réponses to “S + T”

  1. Marie-Line Says:

    Est-ce qu’un jour elle est revenue?
    J’aimerais que tu me dises oui et que se jour là TOm le tigre soit là. C’est bizarre j’aime ctte histoire elle est triste et pourtant si sincère j’aime beaucoup.
    Bonne continuation.
    A bientot

  2. Louloute Says:

    J’aime cette histoire… et au dela de mes mots qui n’expriment pas mes sentiments face à tout ça

  3. Sarah Says:

    Comment fais tu? Je reste certaine de ne pas t’en avoir parlé plus que cela. Alors comment fais tu pour écrire un texte si proche, qui touche pareillement au coeur… Ton histoire est malheureusement plus poétique que la réalité, mais je reste la gorge serrée. Je ne sais pas quoi dire, à part un merci. Pour ton écoute, pour tes paroles, et pour ce texte.
    Tu me l’écriras, lui aussi, que je garde une vraie trace?
    Il y a des rencontres que l’on chérit.
    Je t’embrasse…

  4. Vaan Says:

    J’ai les yeux mouillés… merci

  5. tinissou Says:

    Marie-Line > Merci pour l’encouragement, je vais évidemment occulter la question, l’absence de réponse en est une, en quelque sorte… 🙂

    Louloute > Peu de mots disent souvent plus de choses qu’on ne le croit. Tu es venue, comme je suis allé sur ton blog, tu y as laissé une trace, ce que moi je n’ai pas osé faire. Merci, donc, et bon courage de ton côté !

    Sarah >De rien, de rien, de rien. Oui je te l’écrirai, oui je te remercie également, oui il y a des rencontres qui marquent et oui, définitivement, tu en es une. Merci aussi pour le billet sur ta chrysalide… 😉

    Vaan > *gêne, gêne* Bah, euh… de rien ? *gêne, gêne*

  6. monsieur Says:

    Alors là, cette romance, et cette entrée en matière assez niaiseuse…
    Et puis, pas d’arithmétique avec des gens.

  7. tinissou Says:

    Je retiens, alors. Intéressant, ce blog. 😮

  8. adea Says:

    Merci beaucoup pour cette histoire et pour tout ton blog. Je pense que c’est mon histoire préférée ici, mais j’adore venir et lire tes textes. Parfois j’ai l’impression que déjà pour être capable de comprendre ce que tu écris ça valait le coût d’apprendre le français 🙂
    Encore merci et bonne continuation !

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