Ensemble

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Quand le réveil sonne, quand il ouvre les yeux, l’ordinateur est encore allumé, tournant en boucle sur la même chanson depuis la veille au soir. Les notes s’étirent, la voix traîne, et la mélancolie qui l’avait poussé à se coucher tôt, très tôt hier le submerge à nouveau.

Il passe en revue l’ensemble de sa bibliothèque musicale, à la recherche d’un titre pour l’extirper de la nostalgie sirupeuse dans laquelle il se complaît depuis quelques jours, et met en route sans grande conviction la chanson qui, il n’y a pas si longtemps encore, le faisait danser et fredonner dans la rue même quand il y avait du monde. Même quand ils étaient ensemble.

Sortir du lit n’est l’affaire que de deux ou trois minutes, soit l’amélioration d’un score désolant depuis le début de la semaine. Le pas lourd, il se dirige vers sa salle de bains, conscient que la douche à venir sera une épreuve bien plus délicate. Il ouvre la porte de la cabine, et le joint qu’il s’était promis de recoller depuis des mois lui tombe sur le nez. L’espace d’un instant, il hésite à prendre ses outils et réparer ça rapidement, mais il est déjà en retard avant même d’avoir réellement commencé sa journée. Il le sent. Il le sait. De toute façon, c’est devenu un rituel que de tenir la bande de caoutchouc blanc pendant qu’il referme la porte, comme un exercice quotidien, une épreuve supplémentaire que bêtement il s’impose, au lieu de prendre cinq minutes pour régler ça. Il a toujours été comme ça : ce n’est pas de l’idiotie, ou du masochisme : c’est de la paresse. C’est la paresse qui le force à reporter les choses au lendemain, qui l’empêche aussi de donner un sens à sa vie. Lui qui s’est juré d’avoir une belle vie, un grand avenir, il laisse le temps et les occasions de prouver ce qu’il vaut lui filer entre les doigts, presque sans s’en rendre compte, et allant même jusqu’à croire que c’est là un fait inéluctable. Comme lorsque le sable s’échappe par les interstices entre les doigts d’une main pourtant bien fermée.

La douche, c’est son petit plaisir. Quand il était plus jeune, et bien… Bon, ça n’était pas une obligation, la douche. Il n’avait pas de problème d’hygiène, ou d’odeur, mais ne voyait simplement pas l’intérêt de se laver aussi régulièrement. En grandissant il avait compris la nécessité, et en grandissant encore, à l’âge où l’on commence à flirter, il y avait découvert de nouveaux attraits. Là il est seul, seul sous l’eau chaude qui tombe en cascade sur son corps pâle. Qu’est-ce qu’il est blanc… depuis combien de temps il n’a pas bronzé, déjà ? Hors vacances : les vacances ça ne compte pas, c’est trop loin, trop aléatoire quant au climat, à la destination, à l’envie aussi. Non, bronzer comme lorsqu’il allait, avec des amis, jouer au foot ou au rugby, même en nombre impair, même sans règle ni terrain, ni rien d’officiel d’ailleurs, mais juste pour se dépenser , puis s’effondrer, ivres de fatigue et d’un plaisir partagé, dans l’herbe humide d’un début d’été. L’été est là depuis longtemps, bien entamé, et cela fait quelques années qu’il ne joue plus à quoi que ce soit. En fait, quelques années qu’il a perdu l’habitude de s’amuser. Sauf quand ils étaient ensemble.

La fin de la chanson marque un signal : il est temps de sortir. A contrecoeur, il pousse le battant recouvert de gouttes qui se chamaillent, laisse choir le joint une nouvelle fois, pose les pieds par terre, trempant le tapis de douche encore humide de celle qu’il a prise hier soir. Il était alors resté quinze bonnes minutes, recroquevillé dans le baquet, pour que l’eau lave toute la tristesse qui s’était accumulée.

Devant la glace, sale des éclaboussures de dentifrice, de mousse à raser et de ses propres traces de doigts, il se regarde. Il a maigri, ce qui n’est pas un mal en soi, lui qui s’est toujours trouvé gros ; mais désormais il a cet aspect bizarre de l’ancien gros, où certaines parties sont vides de tout, muscles comme os, quand d’autres laissent saillir les côtes. Ses traits sont tirés, ses yeux fatigués, cernés, même si leur couleur, originale, belle, sauve un peu le tout. Ses cheveux en bataille, encore trempés, commencent à devenir longs, trop longs pour supporter les chaleurs mouvantes du mois d’août, quand cesse enfin la pluie et que le soleil se met à taper. Il tente un sourire, mais n’a jamais vraiment appris, et cache en vain des dents trop souvent négligées.

Il ouvre son armoire, tire les tiroirs de ses commodes, où reposent mille trésors : peu importe combien ça vaut, peu importe quelle marque est à la mode, il a amoncelé au fil des années une quantité astronomique de vêtements qui lui vont, qui lui plaisent et qui, ô joie, plaisent aussi aux autres. Voilà, c’est là tout l’art de compenser. Il prend son polo préféré, il se fait beau, enfin essaye, sans trop savoir pourquoi. Déjà, il a l’air mieux que tout à l’heure, quand la chair blanchâtre lui donnait des nausées. Il se brosse les dents, se coiffe ; une giclée de parfum, et le voilà courant après son portable, ses clés, son sac, surveillant nerveusement l’heure qui ne cesse de tourner.

Une fois encore, il lui faudra certainement courir. Il est toujours en retard. Même quand ils sortaient ensemble.

Dans le métro, les gens sont laids. Il s’en veut d’être intolérant, s’en veut de se croire plus beau, plus intelligent, plus grand, pourtant les gens sont vraiment laids. Ils sont laids quand ils font du bruit, et écoutent leur musique directement depuis le téléphone, sans utiliser d’écouteurs ; ils sont laids quand ils sont grossiers, parlent fort, parlent trop de choses qu’ils ne connaissent pas assez ; ils sont laids quand ils pestent, contre les gens debout, contre les gens assis, contre les gens qui veulent descendre, contre ceux qui veulent monter. Contre tous ceux qui font que la vie est la vie, et que la leur est si laide. Ils sont laids d’avoir oublié, perdu l’aptitude à sourire, à trouver en chaque petite chose, chaque minuscule détail une certaine forme de beauté.

Lui aussi est en train de devenir très laid.

Dans le reflet de la vitre, enfin, ce qu’il arrive à en capturer sous les néons fatigués de la rame, il voit tout ce qu’il est devenu, tout ce qu’il a toujours redouté. Et rejeté. Un graffiti, tailladé à la clé, lui mange la moitié du visage : l’autre moitié, fantomatique, le défie d’un œil noir en alternance, selon que le métro est ou non dans un tunnel.

Même arrêt, même course contre la montre, mêmes gestes à répéter. Marches, marches, marches. Ticket, tourniquet. Marches, marches, marches. Deux secondes pour s’y retrouver, se repérer, éviter le flux qui entre et sort de la bouche béante de sa station de métro. La musique dans ses oreilles, le pas pressé, pour ne pas perdre dix minutes de sa vie à se justifier d’en avoir eu deux de retard.

Et lutter contre l’armada de paradoxes qu’impose l’existence.

Ce chemin jusqu’au magasin, dans un sens ou dans un autre, il l’a fait des dizaines et des dizaines de fois. Au début très lentement, parce qu’il avait le temps, et alors il prenait le temps d’apprécier la vie qui commençait à s’agiter autour de lui, quand les cafés ouvraient et que les grilles des boutiques se relevaient. Aujourd’hui encore rien n’a changé : les rideaux de fer se rétractent les uns après les autres, alors que déjà certains matinaux envahissent les tables pour prendre un petit-déjeuner, plus ou moins équilibré. Il a simplement… perdu, perdu ça, et a appris à occulter tout ce qui peut le retarder. Il ne se souvient même pas de la dernière fois où il a pris un vrai petit-déjeuner. Probablement quand ils se sont réveillés ensemble.

Quand il arrive, les lumières sont allumées, les premiers clients patientent silencieusement devant les vitrines. Il sourit faiblement, fait un signe de tête à droite, à gauche, puis se glisse à son tour sous un de ces grillages métallisés, en attendant l’ouverture du magasin. A mesure qu’il approche du bureau du personnel son cœur bat la chamade, comme à chaque fois qu’il arrive au travail, espérant retrouver un sourire, son sourire juste derrière la porte. Ca ne sert à rien, évidemment, juste à se faire un peu de mal, un peu plus, mais c’est le seul espoir qui lui permet, encore et toujours, de ne pas craquer. De ne pas se laisser aller. Il sait déjà sur qui il va tomber en entrant : les plannings sont faits depuis des semaines, et désormais son nom n’apparaît plus sur aucun d’entre eux. Depuis sa démission.

La mâtinée s’étire paresseusement, il n’y a pas grand monde qui vient le déranger. Il range un peu, renseigne parfois, toujours poli, toujours utile, sans pour autant vraiment s’activer : plus pour se donner une contenance, l’impression de faire quelque chose, l’impression que… que rien n’a changé. Mais tout a changé. Une fois, mais une fois seulement, il s’éclipse discrètement pour aller s’asseoir, loin de tout, loin d’eux. Pour respirer. Il n’a pas pensé que ce serait si dur, de ne plus se voir, de ne plus se toucher. Malgré lui ses pensées vagabondent, ricochent sur les gens qui passent dans la rue, devant lui, sans s’arrêter. Il croit voir son visage vingt fois, entendre son rire au moins cinquante fois. Son odeur, elle, ne l’a jamais quitté.

– Vous rêvez encore ?

Il se retourne. C’est la cliente qu’il a salué, en arrivant. L’une des premières à qui il a eu affaire, en commençant à travailler, et qu’il connaît bien maintenant.

– Pardon ?

– Chéri, j’ai soixante-quatorze ans, c’est moi qui devrais être sourde !

Il rit de bon cœur.

– Alors ? Encore en train de rêver ?

Il ne répond pas, se contente d’un sourire discret, qu’il espère mystérieux

– Allons, pas à moi… Je vous connais. Je vous vois, je vous ai vu évoluer. Vous, vous deux. Je peux comprendre.

Elle peut comprendre : elle les connaît, tous les deux, en tant que deux. Parce qu’ils ont travaillé ensemble. Parce qu’ils ont été ensemble.

– Ca va aller, ne vous en faites pas. Je suis un grand garçon, j’ai juste besoin d’un peu de temps.

Elle hoche la tête, sans y croire. Mais comme il n’y croit pas non plus, ils trouvent dans le silence gêné qui suit une sorte de terrain d’entente.

– Vous avez trouvé ce que vous cherchiez, au fait ?

Elle acquiesce, puis sourit, pas tant pour la réponse positive que pour sa tentative de changer de sujet.

– Oui. Merci. Je vais y aller, je reviendrai d’ici une ou deux semaines voir ce que vous avez de nouveau.

– Oui, bien sûr. Bonne journée.

Elle tourne les talons, se dirige vers la sortie, puis se retourne : il est encore en train de l’observer.

– Vous aussi, hein ?

Il lève un sourcil interrogateur.

– Oui, vous aussi, vous avez trouvé. Ce que vous cherchiez.

Il la regarde, sans savoir quoi lui dire. Les larmes perlent dans ses yeux.

– C’est à vous. Cette histoire, elle est à vous, à vous deux. Ensemble. Peu importe ce qu’il en est, aujourd’hui, ce qu’il en sera demain. Ce n’est qu’à vous. Ce ne sera jamais qu’à vous.

Il renifle un coup, expire en saccades, pour ne pas ouvrir les vannes, pour ne pas replonger. Elle lui fait un dernier signe, et tout en passant la porte elle répète :

– A vous. Ensemble.

Ensemble.

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10 Réponses to “Ensemble”

  1. Stef Says:

    Ecrire un commentaire juste pour dire qu’on est passé, que l’on a lu, que l’on a aimé, adoré, été touché…Même si on ne sait pas trop comment le dire.

  2. Jilian Says:

    Passer de skyblog à wordpress… sacrée amélioration 🙂
    Mais je trouve qu’il fallait bien ça. Maintenant te lire est bien plus aisé, et toujours aussi agréable.
    Je suis retombé sur toi par Frodon, encore… Tu écris toujours des très beaux textes, vraiment ! Tu es excellent dans la brève, dans la nouvelle, dans l’évocation, dans le fugitif

    Oui, wordpress est décidement une excellente idée, maintenant ça me donne vraiment envie de revenir ^^

  3. doO Says:

    J’ai atteri ici grâce à frodon.
    Je m’attendais pas à ça, mais j’ai été un peu embarqué dans ce qui tu as écris, et l’ambiance de ce blog aussi, c’est calme, c’est beau, parfait pour écrire des choses aussi belles!
    Vraiment. J’ai aimé, bien sûr. Je pensais pas qu’on pouvait écrire comme ça, du moins ici, sur internet, c’est beau.
    La chose que tout le monde dit, j’en suis sûre, mais que je vais quand même la répéter : n’arrête jamais d’écrire, quand on a du talent, il ne faut pas le cacher et le gâcher en arrêtant.
    Voilà, c’est tout… oh nan j’ai oublié,

    MERCI.

  4. Sarah Says:

    Ca fait un moment maintenant que je viens lire ce blog, depuis que l’on se connait, je viens très régulièrement, avec l’objectif de te laisser un petit commentaire. Et je repartais, en colère contre moi-même de ne pas avoir su trouver les bons mots. Non, ce soir non plus, je ne les ai pas… ^^’ Mais je me lance. Parce qu’il faut bien oser le faire!
    Comme dit plus haut, c’est calme ici… On se sent en sécurité, et un peu chez nous… Et je le ressens d’autant plus que ce texte, j’aurais pu en penser chaque mot (mais certainement pas avec la même délicatesse, la même clareté) et pourtant, tout me semble évident. Je me suis particulièrement reconnue dans le passage du métro!
    C’est beau, c’est simple, et d’une douceur qui te caractérise bien, après tout!
    Je suis contente que notre cher Stef nous ait mis sur le même chemin. 🙂
    A bientôt!

  5. tinissou Says:

    Stef & Jilian > 🙂

    doO > Je ne sais pas, ou plutôt je ne pense pas avoir du talent mais si j’ai au moins la capacité de provoquer quelques chose chez quelqu’un rien que par les mots ou les histoires, alors je n’en demande pas, ou pas plus. Tant qu’il y aura des gens pour lire, il y aura des gens pour écrire. Ce qui, traduit, donne : tant que vous serez là, je serai là. ^^

    Sarah > Je suis heureux de te connaître. Au point que si tu voyais la photo en grand, tu verrais qu’il y a ton nom (ainsi que certains autres) à côté du petit tas sur la photo. J’y ai mis spontanément des gens importants pour moi, peu importe pourquoi ou depuis combien de temps, ou même la nature des liens qui les unissent à moi. Et j’ai la conviction que l’avenir nous donnera encore plein d’occasions de nous retrouver et de nous rapprocher, alors…
    Merci en tout cas d’avoir – enfin – posté. 🙂

  6. Une Humaine Says:

    je poste pour dire que je suis une autre qui est passée et qui a aimé . Une simple ado qui ame lire ,qui compte revenir et qui dit a bientot.
    Merci pour ces sentiments partagés

  7. Raph Says:

    Je crois qu’un simple merci suffira….les mots sont parfois pauvres face aux sentiments! ^^

  8. tinissou Says:

    🙂

  9. Alie Says:

    encore une fois c’est très beau…. mais que dire d’autre?! Merci

  10. Nin0u Says:

    Re-wohw… C’est vraiment magnifique tout ça, mais vraiment trop triste…
    Je vais repasser par là tiens…
    En tout cas, continue, c’est vraiment beau.

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