Rain

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Une goutte, puis deux. Cinq. Cent. Mille.

Et vient la pluie.

Un garçon quitte la gare, marche dans la rue, une dizaine de minutes, pour enfin arriver chez lui.

C’est là la fin de l’histoire, ce portail qui claque après s’être entrebâillé, légèrement, pour le laisser passer. Sans faire trop de bruit, sans le refermer trop violemment, pour ne pas les réveiller. Les autres, celles qu’il aime et qui dorment déjà, ses sœurs, sa mère. Et le fantôme, qui rôde au fond du jardin, qui se prétend être père quand vient l’heure d’asseoir son autorité. Ce pourrait être la fin du récit, en attendant la suite, car il y aura forcément une suite. Mais inconnue, mais volatile, impalpable. Parce qu’il ne peut se projeter dans le futur, l’Homme a toujours préféré revenir sur son passé.

***

Un presque homme, presque enfant, un garçon donc, marche seul dans la rue. Il vient de quitter la station de RER qu’il a pris l’habitude d’emprunter presque tous les jours depuis qu’il a 11 ans. Avant, c’était pour aller au collège, puis au lycée. Et puis à l’université. Désormais, s’il l’atteint tous les matins et la quitte tous les soirs, à des heures différentes après des journées forcément variées, c’est pour travailler. Aujourd’hui il a joué au serveur, manipulant avec de plus en plus de précision les assiettes et les commandes, le jargon technique et le vocabulaire social, à mesure que se forge son expérience. Aujourd’hui surtout il a vu des amis, des gens qu’il ne connaissait pas il y a quelques mois encore, le rejoindre pour le regarder de loin et lui prouver de près qu’ils étaient et seraient là pour lui. Ca n’était pas grand-chose, de venir manger dans son restaurant, comme pour lui de leur offrir une assiette de prosciutto. Et pourtant, pourtant… Après le service ils l’attendaient, même pour quelques dizaines de minutes, pour gagner un peu de temps sur la vie qui déjà, à 20 ans à peine, leur courait après.

Ce qu’il advint du reste de la soirée, de leur discussion qu’ils eurent, des mots échangés, tout ça leur appartient à présent. Ca n’a pas d’intérêt, car ça n’a pas de finalité, sauf de voir se construire des amitiés. Mais ce garçon, là, ne cesse d’y penser. Il réfléchit à la vie, ce qu’elle réserve comme surprises, ce qu’elle permet comme rencontres. Ce qu’elle offre comme cadeaux, qui ne sont pas que des motifs de joie, mais qui sont aussi et avant tout des remparts contre la morosité et la tragédie, qui à tout instant nous guettent. La tragédie, justement, c’est-ce qui lie ces nouveaux amis. Celle qui rythme leur vie, au son irrégulier et aux accents disparates des cris de douleur et des blessures que chacun a endurés, qui font qu’ils sont ceux qu’ils sont aujourd’hui. La tragédie sur scène, aussi, qu’ils ont joué, simulé pendant deux jours après l’avoir pratiqué, extériorisé, apprivoisé pendant neuf mois.

Une goutte, puis deux. Cinq. Cent. Mille.

Et vient la pluie.

Il marche ; la place de la gare est calme. Reste un groupe de jeunes, qui se réfugie dans le hall en criant et riant, alors que le débit augmente. Le dernier RER, c’était le sien, autant dire qu’il leur faudra bientôt un autre endroit où aller pour continuer leur insomnie collective. On est dimanche, pourtant, mais les grandes vacances sont déjà là : ils ne doivent pas avoir plus de seize ou dix-sept ans…

Il tourne la tête, tourne et se détourne pour retourner chez lui, sa maison qu’il a quittée tôt ce matin pour aller travailler. La main s’agite dans son sac, cherchant à happer qui, des écouteurs ou du lecteur en lui-même, se présentera le premier ; il tire sur un fil et se branche en quelques secondes sur un univers parallèle, où Aretha Franklin succède à Keziah Jones mais précède Norah Jones. Même nom, mais pas la même voix ; même talent, même pouvoir sur lui. Les notes l’emportent et le portent jusqu’au premier des deux virages qu’il a à effectuer durant sa traversée, jusqu’à la ligne presque droite qui constitue 90% de son parcours. C’est peu, c’est énorme, et la pluie qui ne cesse de s’intensifier semble allonger la chaussée, et rétrécir les stores des quelques enseignes qui ont pignon sur rue ici et là. Comme s’il lui fallait un but, et puisque sa maison n’est pas visible, il se fixe des paliers : d’abord, arriver à ce magasin, puis atteindre le rond-point, longer l’église, et puis apercevoir, enfin, les lumières du restaurant voisin.

Il se lance : tout est désert. Il n’y a pas d’orage, juste de l’eau qui se déverse à gros bouillons sur lui, fraîchement vêtu, sans manteau ni parapluie. D’abord il courbe le dos, grimaçant sans s’en rendre compte, oui grimaçant à force de sentir les pics aqueux lui perforaient la peau à travers son t-shirt. Puis se détendre : la pluie semble se calme, ou alors il s’est habitué, comme lorsque les yeux aveugles d’un homme plongé dans le noir finissent par cerner les contours des objets présents autour de lui. Mais non, c’est bien ça : la pluie est devenue bruine, une condensation épaisse qui ressemble étrangement à de la neige plus rapide, et plus humide, même si moins compacte. Il dépasse le seul bar encore ouvert, et continue de suivre le chassé-croisé d’arbres et de réverbères qui ornent le trottoir. Soudain il s’arrête : la lune est pleine ce soir-là, et se reflète dans les particules d’eau qui semblent flotter en l’air, aidée en cela par la lueur jaunâtre des lampadaires. C’est magnifique.

– C’est magnifique.

Il se retourne : un autre garçon lui sourit. Visiblement, il vient de sortir du bar, mais pas définitivement, juste pour fumer une cigarette. Qu’il allume, maladroitement, en continuant de regarder en l’air.

– Cette lumière. La lune. Et la pluie… C’est magnifique.

Peut-être que ces mots, prononcés bien tardivement, seraient anodins en temps normal. Ou peut-être que, parce qu’ils sont prononcés par quelqu’un qui sort d’un bar, ils perdraient de leur valeur de manière proportionnelle à la quantité d’alcool ingérée. Pas là, pas ce soir, car ce soir ils sonnent juste.

– Oui, tu… vous avez raison. C’est magnifique.

Ils restent là, tous les deux, à observer en silence. Dans l’immeuble en face, une télé continue de diffuser ses programmes de nuit, le son coupé, les lampes éteintes. Au loin, une voiture passe en roulant trop vite, sans pour autant faire de bruit. C’est étrange, car étrangement silencieux. Etrange, et magnifique, donc.

– Bon. Je vais y aller.

Il s’écarte du tronc d’arbre contre lequel, l’espace d’un instant, il s’est adossé. Fais un signe de tête à cet inconnu qui en restera un, dont il n’a ni distingué les traits, ni la place qu’il pourrait prendre dans sa vie. Comme dans la tragédie scénique : un petit rôle, même pas un second, mais juste un figurant qui n’a aucun but précis et qui pourtant rythme le récit. Il se retourne, encore une fois, une autre fois : Norah reprend là où s’était arrêtée quelques instants auparavant. Feels like home…

Il sourit, sans savoir pourquoi, sans vouloir le savoir d’ailleurs : comment, quand en est-on arrivé au stade où l’on s’étonne plus de quelqu’un qui sourit sans raison que de quelqu’un qui broie du noir sans plus de motifs ? Il est bien, simplement bien, et repense encore une fois aux rencontres, à la vie, à sa vie, si imparfaite et donc tellement idéale. Arrive le deuxième et dernier virage : il est devant chez lui. Prend une inspiration, voyant que le coupé de son père est là, comme pour se donner le courage de passer une fois de plus sous une fenêtre allumée et pourtant synonyme de néant, un vide qui a pris la place du fantôme dans son cœur. Il ne le verra pas : il ne le voit pas souvent, d’ailleurs, et refuse qu’il lui gâche plus encore sa vie. Alors il se raccroche sur les lèvres ce sourire qui, si naturellement, lui était venu quelques minutes plus tôt. Parce qu’être comédien, comme être vivant, c’est aussi feindre quand il le faut. Occulter, imaginer, mentir et se mentir, pour continuer d’avancer. Il pousse la porte, et avant de la refermer pense au reste de sa famille : le sourire n’est plus forcé. Le portail claque dans la nuit.

Une goutte, puis deux. Cinq. Cent. Mille.

Et vient la pluie.

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5 Réponses to “Rain”

  1. Guillaume Says:

    Salut Niels,

    un nouveau blog? Plus clair et aéré j’aime assez…

    J’aime toujours tes histoires qui le soir ou la nuit venue, sont agréables à découvrir.

    J’aurais bien voulu venir te voir au théatre de la colline le 29 et 30 juin; malheureusement je n’étais pas sur Paris. J’espère que tu as vécu une belle expérience, ressenti des émotions nouvelles.

    Au plaisir de te rencontrer peut-être enfin, je continuerai à suivre ton blog.
    Continue à vivre de ta passion. 🙂

    Guillaume

  2. luciole Says:

    La photo est parfaite !

    Et ces instants que tu écris aussi, conivences avec des inconnus et les sourires qui s’en suivent.

  3. Elodie Says:

    De blog en blog, on finit par tomber sur des petites merveilles. Ton blog m’a « scotchée »… Ta façon de décrire de petite anecdotes du quotidien comme ses grands bouleversements m’a beaucoup touchée. Ces petits moments qui font que « la vie est la vie »… Etre sous la pluie… ou lire cet article. Assurément, je reviendrai.

  4. Anonyme Says:

    Bonjour Niels. Une amie qui écrit et lit beaucoup -notamment sur la toile- m’avait donné l’adresse de ton blog il y a deux ans maintenant et plus précisément de cet article. J’avais ensuite écrit un petit texte s’inspirant de ta phrase des gouttes, mais non destiné à la publication à l’origine. Mais je l’ai récemment retrouvé et voulais le publier sur mon petit blog alors je l’ai fait. Je précise que j’ai donné un lien vers ton blog et ai souligné le fait que cette phrase tend vers le plagiat, et je m’en excuse. Je comprendrai parfaitement que tu me demandes de retirer mon article et je le ferai évidemment.

    Merci d’y jeter un coup d’oeil pour juger par toi-même. (et de supprimer ce commentaire).

    Ton blog est vraiment bien présenté et écrit!

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