Anaël / Angel

Anaël

– Tout va bien ?

Il se retourna, chercha des yeux son interlocuteur, mais ne trouva que le vide laissé par la brume matinale. A quelques mètres de là, l’eau du lac, soumis aux aléas du vent, venait s’échouer en clapotis contre les pilotis en bois de la passerelle qui s’avançait, timidement, à trois, quatre mètres de la berge. Le parc était calme, le terrain de jeux des enfants du quartier pour un temps abandonné, jusqu’à ce que le soleil se lève, ou mieux encore, jusqu’à ce qu’arrive l’heure du goûter.

Jusqu’à ce qu’on le trouve.

Il reprit sa concentration, se tendant comme un arc à l’idée de ce qu’il s’apprêtait à faire. Il n’avait jamais fait ça auparavant – bien sûr, sinon il ne serait plus là pour en parler – et se demanda si le nœud était assez solide, si la corde était assez courte, si l’arbre était assez haut. S’il en avait vraiment assez. Mais il avait déjà passé trop d’années à se poser des questions, et à peine quelques secondes à essayer d’y répondre. Il n’abandonnait pas devant l’échec : il en refusait la simple éventualité. Alors comme tous les paresseux, les hypocrites de la vie, qui prétendent la mener bien, et haut et fort, la mener loin, mais qui n’en font rien, il n’avait pas tenté de réparer les choses et se préparait désormais à détruire ce qu’il en restait. Un cycle logique, inéluctable et – ô joie – forcément productif. Même si on parlait là de sa propre mort.

– Pardonnez-moi de me répéter, mais… tout va bien ?

Il n’avait donc pas rêvé. Il fit un tour sur lui-même, chercha au loin, dans les buissons, dans le lac, même, et regarda aussi son épaule pour voir si Jiminy Cricket ne s’y était pas installé en douce. Puis, après avoir examiné bêtement le sol, il leva les yeux au ciel : là, perché sur la branche qu’il s’apprêtait à utiliser pour… enfin, perché sur cette branche pourtant solitaire quelques minutes plus tôt, reposait désormais un simple garçon. Il devait avoir une quinzaine d’année, vu la taille de son corps et la finesse de ses traits, et pourtant son regard dur et le début de barbe qui lui mangeait délicatement les joues et le menton lui donnaient un air adulte, sage, presque irréel. – Qui êtes-vous ?– Et vous, qui êtes-vous ?

Cela ressemblait à une question rhétorique, quais philosophique plus qu’une simple volonté de décliner son identité, comme si ce garçonnet savait très bien qui il était. Machinalement, parce que plus rien n’avait réellement d’importance, parce qu’il ne s’offusquait même plus de voir un enfant prendre l’ascendant sur lui, il lui répondit.

– Etienne. Je m’appelle Etienne.

– Etienne. Enchanté, Etienne.

– Et vous ?

Le garçon lui lança un regard amusé puis, d’un geste de la tête il lui désigna la corde, qui gisait toujours dans ses mains moites.

– Cela a-t-il véritablement une importance… Etienne ?

Non, il avait raison. Il s’en moquait, ou en tout cas le prétendrait. Bien sûr, il était intrigué, mais rien de fondamental n’avait changé dans son existence ces cinq dernières minutes et il n’allait ni retarder, ni même laisser tomber ce qu’il avait décidé de faire. Pour une fois qu’il faisait un choix, et que personne ne le contestait…

– Laissez-moi tranquille. Je pense que vous feriez mieux de partir. Je compte bien aller jusqu’au bout…

– Ah… Et qu’est-ce que ça peut me foutre ?

Etienne en resta bouche bée. Il mit quelques secondes à récupérer ses esprits, faisant abstraction – ou en tout cas le simulant – du changement de ton, d’atmosphère, entre l’arrivée du jeune vieux garçon et la brutalité de sa dernière réaction.

– Non. Evidemment, vous n’en avez rien à foutre.

Puis, pour lui-même il marmonna dans un rictus amer. Vous n’en avez rien à foutre, non, bien sûr. Comme les autres.

– Ohhh, pauvre chéri. Le monde est méchant avec toi ?

Il sauta d’un coup de sa branche, et atterrit avec souplesse près d’Etienne, qui jura l’avoir vu flotter. Puis, se penchant vers lui dans un éclat de rire sarcastique, dilua sa sanction en une phrase soufflée du bout des lèvres.

– Et toi, tu as été gentil avec le monde ?

Etienne ne savait pas quoi dire. Alors il se tut, attendit. Le garçon commença à tourner en rond autour de lui, agrandissant progressivement les cercles. Faisant mine de se creuser la tête, tout en se caressant le menton, il adopta une posture travaillée, presque maniérée, signe de son intense réflexion.

– Tu as aimé ton prochain ? Tu n’as pas menti, n’a pas volé, n’a pas triché ? N’a pas éprouvé ni envie ni jalousie, n’a pas renoncé, ou toutes les autres conneries qu’Il a essayé de faire passer tant bien que mal dans ses messages ? L’imbécile, Il aurait mieux fait d’attendre les années 90 et envoyer un e-mail plutôt que de s’empêtrer avec un buisson en feu ou des miracles à la con…

Etienne ne bougeait plus, abasourdi et par l’apparition, et par le discours qu’elle tenait.

– Tu n’as pas tué, non plus ? Ah, bah non, pas encore : je peux repasser dans cinq minutes et voir où tu en es avec toi-même, si tu veux. J’ai autre chose à faire de ma vie.

Devant l’absence de réponse, ou même de réaction d’Etienne, le garçon commençait à éructer.

– Bon, écoute, mon garçon…

– Mon garçon ? Je suis plus âgé que vous… que toi !

– … Ouais, si tu veux. Alors écoute, Etienne, c’est pas tout ça mais on ne va pas y passer le réveillon, et si je dois te sauver il faudrait s’activer.

– Tu dois me sauver ?

– … et merde. J’en ai encore trop dit.

– Attends, attends, deux secondes. Tu es… un ange ?

Etienne se mordit les lèvres d’avoir dit ça. A raison : l’autre explosa de rire.

– Un ange ? Ben voyons. C’est marrant comment, avant de penser à un humain un tant soit peu charitable, un pauvre gosse se sentant concerné, un envoyé des services sociaux ou d’une association bidon, ou même simplement un dealer de crack ou un voleur n’attendant qu’une chose, te voir clamser pour te prendre ton portefeuille, tu penses à un ange. Est-ce que je ressemble à un ange ?

– Non.

– Parfait.

Il rit une nouvelle fois, puis attrapa de ses doigts étonnamment graciles la corde épaisse qu’Etienne tenait toujours, en fit une boucle de lasso qu’il laissa pendouiller en auréole au-dessus de sa tête.

– Et maintenant ?

– Non.

– Ok, génial. Donc on va admettre que je ne suis pas un ange.

Etienne commençait à ne plus comprendre, surtout, il en avait marre de la tournure que prenaient les évènements. Aussi le regard bleu acier de son compagnon d’infortune se radoucit.

– Hé, Cosette, je rigolais… Dis-moi ce qui ne va pas.

Ce fut au tour d’Etienne de rire. Il lui lança un sourire narquois, et laissa ses épaules s’affaisser.

– Il faut que je raconte tout ? T’es quoi, un psy qui travaille à l’aube et dans la rue? Et puis non, même, je ne suis pas du genre à me plaindre.

– Je vois ça. Se suicider, c’est sûr, c’est vachement plus intelligent.

– Ecoute, je ne sais pas qui tu es ni ce que tu fais là. Tu n’es clairement pas un ange, où alors t’as troqué tes ailes contre des réserves de cynisme, mais si tu pouvais également éviter d’être un simple branleur, que je ne meure pas malheureux ET énervé.

– Du calme, voyons. Je ne suis pas là pour te faire la leçon : c’est ton corps, c’est ta vie. Mais tu sais…

Il pointa du doigt le ciel.

– … ange ou pas, crois-moi, je sais que ça n’est pas le paradis là-haut.

Il sourit.

– Et ici, je t’assure, ça n’est vraiment pas l’enfer.

Il accompagna sa facétie d’un clin d’œil marqué,qui toucha au cœur Etienne. Peu importait finalement de savoir qui il était, il était tellement excentrique qu’il le faisait rire. C’était bon, chaud, ça coulait dans sa gorge comme du miel, le rire. Ca faisait mal aux poumons, aussi : manque d’habitude sans doute. Etienne se redressa, hésita quelques secondes puis regarda l’inconnu droit dans les yeux.

– Allez, si je dois mourir, tu ne veux pas me le dire, ton prénom ?

– Non, je ne peux pas justement parce que tu vas mourir. Si je te le dis, ça contrariera tes plans et je m’en voudrais de briser une si belle détermination. Et puis ça fait longtemps qu’il n’y a pas eu une vraie, grosse guerre. Les petits conflits de ci de là, la pauvreté, la sécheresse, les affrontements ethniques ou religieux, c’est sympa, ça fournit du monde m’enfin ça n’est pas Hiroshima, non plus.

Etienne déglutit avec peine. Malgré lui, les images qu’il connaissait, que tout le monde connaissait, vestiges des livres scolaires ou des archives télévisées, passaient à toute vitesse devant ses yeux, toutes les attaques, toutes les batailles. Tous les morts. Il pensa un instant que la croyance populaire voulait que ce soit la vie passée qui défile devant les yeux d’un homme sur le point de décéder. Il ne pensait pas revivre ainsi non pas sa vie, mais la mort et l’Histoire, si étroitement imbriqués, comme si on lui offrait là un ultime argument pour ne pas céder à la lâcheté. La facilité. Oui, abandonner maintenant, baisser les bras là où tant d’autres avaient persévéré, surtout quand lui n’avait jamais connu que de menus malheurs, c’était de la couardise, simplement.

Mais ça n’était pas le point où il était supposé arriver, la réflexion n’était pas bonne. Face à lui son exubérant compagnon sifflotait tranquillement l’air de la Marseillaise, les yeux levés au ciel.

– J’ai une question : comment pouvez-vous être sûr que je ne franchirai pas le pas ? En plus, sur la simple base de ce que vous allez me dire, sur un simple prénom ?

– Je le sais, c’est tout.

– Et je devrais accepter ?

– Je ne suis pas ta nounou : tu fais comme tu veux, c’est toi qui vois.

Etienne se tut quelques secondes, pour réfléchir. Puis leurs regards se croisèrent à nouveau.

– Dites-le moi. Votre prénom.

– Très bien. Mais tu l’auras voulu.

Ca n’était pas une menace et, vu son sourire, ça n’était pas un mauvais choix. Juste un choix. Rien de plus.

– Je m’appelle Anaël.

Tout à coup, ce fut un électrochoc. Maël, le nom de son père, qui était aussi le nom de son fils, mort trop tôt d’une maladie infantile rare ; Gwenaëlle, sa femme, qui n’avait pas supporté la peine et avait choisi de fuir, il y avait de cela trois ans, sans laisser d’autres indications ou même une adresse où la joindre. Nathanaël, l’homme qui l’avait pris en charge au centre de réadaptation dans la cellule psychologique de l’association vers laquelle il s’était tourné, pour remonter la pente. Les coïncidences, les jeux de mots, Enaël, le bouquin qu’il avait écrit sans jamais osé le proposer, parce que c’était son bébé, qu’il y avait sa vie dedans, toute son histoire et qu’on l’avait balayée par deux, trois lettres de refus, comme s’il s’agissait d’une fiction, ou pire encore, de rien. Rien du tout. Et Anaël, le pseudonyme qu’il s’était choisi pour signer cet ouvrage, emprunté à son identité sur Internet qui lui avait permis, par le biais d’un site de rencontre, de trouver sa femme. Sur son épaule, les lettres A.Ë tatouées en majuscules et, descendant le long de son dos, le reste des lettres formant les mots « Amour Ëternel ». Le cadeau de sa femme, alors qu’elle attendait leur bébé.

Emporté dans un tourbillon de souvenirs, véritable puzzle où toutes les pièces se mettaient finalement en place, et où ces mêmes lettres dansaient devant ses yeux fermés non pas pour le narguer mais pour le sauver, Etienne se laissa aller et s’effondra sur le sol.

*****

Quand il entendit la voix, il ne la reconnut pas. Il avait des visions d’un rêve très lointain, très profond, où les éclats de rire moqueurs lui serraient la tête, la gorge, le ventre. Comme s’il était ligoté par ce rêve. Jusqu’à ce qu’il sente une vraie corde commençait à l’étouffer. Il ouvrit les yeux, porta les mains à sa gorge, mais l’air lui manquait déjà. Ses sens s’amenuisaient tandis qu’il suffoquait, les larmes noyant son regard affolé. La voix, pourtant, se faisait de plus en plus insistante.

– Monsieur ! Monsieur !!

Il sentit une poigne ferme l’agripper, le soulever, le porter à bout de bras. Vit la lame d’un canif s’exciter vigoureusement près de son crâne, lacérant la corde qui le tuait rapidement. Et le soulagement, la bouffée d’oxygène qui emplit ses poumons alors qu’il tombait par terre, à peine retenu par son sauveur. Il lui fallut plusieurs dizaines de secondes pour reprendre son souffle, se débarrasser du nœud désormais sectionné et laisser s’échapper la terreur et le malaise qui l’avaient submergé.

– Tout va bien ?

Il en aurait presque oublié qu’il avait été secouru par quelqu’un. Quand il se tourna, il vit un adolescent aux traits affinés le regarder, sincèrement impressionné et inquiet de sa santé. Il lui disait vaguement quelque chose, mais quoi ? Son regard était doux, sucré et bien que rassurant, son visage parfaitement imberbe tremblotait encore de ce qu’il venait de se passer.

– Je m’appelle Etienne.

Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça, mais c’étaient les premiers mots qui lui étaient venus à l’esprit.

– D’accord. Moi c’est…

– Chut.

Il lui posa doucement un doigt sur la bouche, pour l’intimer au silence. Il savait, sans savoir, sans vouloir savoir. Sans oser vérifier : ça n’avait pas vraiment d’importance.

– Merci, en tout cas. Merci pour m’avoir sauvé.

Comme le garçon ne répondait rien, il se releva, épousseta son pantalon. Il était encore fragile, vacillant sur ses jambes incertaines, mais parvenait à se tenir debout. Instinctivement, il leva les yeux au ciel : au-dessus de lui, l’aube commençait à perler à travers les branches feuillues d’un arbre solitaire.

– Pardonnez-moi de me répéter, mais… tout va bien ?

Il sourit. Il regardait encore en l’air, sans comprendre réellement pourquoi. Ca non plus, ça n’avait pas d’importance.

– Non. Mais ça va aller mieux, je pense.

Il se retourna vers le garçon. Se retrouva face au néant. Autour de lui, le parc était désert, et pas un son ne filtrait dans la volupté épaisse du petit matin. Etienne ne s’en étonna pas : au lieu de ça il ramassa la corde, qu’il jeta au loin, dans le lac. Puit, sans un mot, il se mit à marcher, pour reprendre le chemin de sa maison et, pourquoi pas, retrouver peu à peu les bouts de son existence perdue. Il ne le vit pas, ne le verrait probablement jamais, mais tracées au canif à même l’écorce d’un arbre isolé, dont le vent faisait bruisser les feuilles, les lettres A.Ë brillaient ardemment.

Publicités

7 Réponses to “Anaël / Angel”

  1. E. Says:

    Quelle imagination débordante, Niels! Des anges-humains, un auteur qui n’assume pas ses écrits, « Enael » qu’il choisit comme titre de livre (quel manque de style d’ailleurs) … non mais franchement! qui pourrait y croire?….. moi, sans doute!
    Merci

  2. Amandine Says:

    Joli. Encore une fois.
    J’avais une image de Virgin Suicide dans la tête, même atmosphère, Cécilia assise sur la branche d’arbre, et les couleurs de soleil qui font tout l’univers de Sofia Coppola. J’suis en train de te comparer à elle là, si ça c’est pas du compliment…
    T’arrêtes pas d’écrire hein!

  3. Stef Says:

    Je ne suis pas trop d’accord avec les deux avis, j’ai dû passer à côté du texte pour une fois…^^’

  4. lorelei Says:

    cest avec hâte et empressement que je vais sur ton site pour voir tes articles. Ton texte m’a encore une fois emporté. Merci.

  5. doO Says:

    Une façon assez étonnante d’aborder la chose.
    Au début, je pensais que ça allait être encore dramatique et plein de mélancolie, et finalement non. Je suis donc surprise, mais ça m’altère pas mes sentiments face à ce que tu écris.

    J’ai aimé bien sûr, j’ai accroché tout de suite? non, mais une fois dedans c’est parti. On veux savoir la fin, et quelle fin.

    C’est finement mené et poétique en plus. Bravo quand même!

    Petite question quand même, tu t’inspires de quoi pour écrire tout ça?
    souvent les écrivains s’inspirent de la vie réelle ou de leur vie…
    C’est pas ton cas j’espère, ça implique bien trop de choses pour une unique personne tout ce que tu écris…

  6. tinissou Says:

    Doo > De ma vie, de celle des gens autour de moi, de celles que je fabrique dans ma tête. Ca peut partir de n’importe où, pour n’importe quelle raison, mais ça dénote toujours, en effet, d’un cheminement personnel ou d’un vécu, même emphasé, même transformé.

    Et puis parfois, c’est écrit pour quelqu’un d’autre, comme celui-là en l’occurence. ^^

    Merci en tout cas, aux autres aussi.

  7. djé Says:

    Anael est le mélange de toutes les personnes qu’il a perdu? Donc son propre inconscient l’a sauvé? Dslé pr les questions…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :