Lui, L et moi.

25 mars 2008 par tinissou

Pill

- Tu es en retard.
- Toi aussi, tu m’as manqué.

Elle se penche vers moi pour déposer un baiser sur ma joue, qu’elle fait durer une seconde de trop. Je sens son souffle difficile, ses tentatives pour se retenir de tomber. Sa peau contre la mienne. Elle s’effondre sur mon épaule, et ses cheveux sentent la fatigue, le tabac, la vanille et la peur, et toutes ces autres choses qu’aucun shampooing ne saura jamais capturer. Derrière elle, la porte est entrouverte mais pas un son ne s’échappe de la pièce. Je prends une profonde inspiration, que je sais inutile. On n’est jamais préparé à ce genre de choses.

Quand je pousse le battant, ça me fait l’effet d’une déflagration, qui part de mes chevilles et traverse mon corps en un instant. J’ai beau sentir sa main serrer la mienne, fort, tellement fort, j’ai l’impression d’être seul, laissé abandonné après la bataille, sur un champ de ruines et de cadavres. Sauf que je ne suis pas vraiment seul, que ce n’est qu’une chambre faiblement éclairée et qu’il n’y a pas de cadavre, car il n’est pas mort. Pas encore.

Je suis le diplômé qui se lève en entendant son nom, je suis la vedette qui s’apprête à rentrer sur le plateau de télévision, je suis le comédien qui compte dans sa tête, dans la pénombre, jusqu’au lever du rideau. Je suis tous ces gagnants, et j’ai la tête baissée parce que je sais que je vais le perdre. Je n’ose pas le regarder tout de suite en entrant, je m’attarde sur l’infirmière, si caricaturale qu’elle en est touchante, et sur ses parents. Sa mère observe la rue silencieuse depuis la fenêtre, se tourne en m’entendant, me fait un signe de tête qui veut dire merci d’être là, pardon de ne pas pouvoir parler. Désolée de t’infliger ça. Son père est resté les yeux dans le vide, dans son fauteuil, l’air volontairement absent. Il fait semblant de ne pas me remarquer tout de suite, mais ce n’est qu’une poussière de plus pour cet homme qui n’a cessé de simuler. Je murmure un vague bonjour, soucieux de ne pas troubler la solennité du moment. Moi aussi je simule : j’ai envie de déchirer l’air ambiant, trop lourd, trop factice, de le perforer comme s’il était un ballon et qu’il éclate pour nous libérer tous. Lui aussi doit détester ça, mais c’est trop tard pour acheter des cotillons et repeindre les murs. Le papier peint est sale, constellé de tâches, attaqué par le temps. Comme lui, sauf qu’il a trente-quatre ans, et qu’il ne porte pas le poids des années mais celui de la maladie.

J’arrache le courage des entrailles de mon ventre, saisi par l’anxiété ; en dilue suffisamment dans mes yeux et mon sourire faussement rassurant pour lui faire face. Il a les paupières fermées, et une partie de moi s’en veut de l’avoir voulu ainsi. Il n’a pas remarqué ma fuite en pénétrant la pièce, il n’a pas cherché tout de suite les regards que je ne pourrai pas lui donner. Ceux qui disent que tout va bien aller. Il émet un son étrange, entre l’inspiration haletante et le grognement, comme s’il émergeait d’une très longue sieste et se demandait combien de temps il avait pu dormir. Ses yeux se révulsent quelques fractions de secondes, interrogent la chambre du regard, cherchent un point d’ancrage. Ils me trouvent, et je lance la mascarade en pilote automatique.

- Hé, boy…

Il aimait… il aime bien que je l’appelle comme ça. Ça nous donnait l’impression d’être les héros artificiels d’une sitcom stéréotypée, j’ai trente ans, je suis beau, riche et seul et ma vie vaut un feuilleton. Il est loin d’être beau maintenant : il l’a été, tellement plus que moi, tellement plus que ce qu’il donne à voir aujourd’hui. Son visage est émacié, ses traits tirés sur des pommettes saillantes là où son front soucieux et ses tempes sont marqués par quelques petites rides. Il étire maladroitement un sourire sur ses lèvres fines et desséchées, décharnées par la vie qui commence à se retirer.

- Hé boy, dit-il en retour.

Sa main s’agite, se soulève lentement. Chaque geste désormais lui demande trop d’efforts, mais je comprends ce qu’il demande avec ses doigts affinés. Je lui tends les miens, qu’il essaye vainement de serrer, m’approche du lit et me penche sur sa bouche pour y laisser un baiser. Sa mère détourne les yeux, par pudeur, par honte. Par impuissance, peut-être. Son père, lui, ne semble toujours pas avoir compris que j’étais entré.

- Alors, comment tu te sens ?

Je m’en veux de jouer à ce jeu, mais il me l’a demandé. Quand il l’a appris, il est venu me trouver, sans pleurer, sans nier, et m’a fait promettre de ne jamais, jamais, jamais le considérer autrement que comme celui qu’il est : mon meilleur ami.

- Tu le vois, je garde la forme. Je n’ai pas encore déterminé la forme de quoi, mais…

Il ne finit même pas sa plaisanterie, mais je ris, un peu trop enthousiaste sans doute. Mais quelque chose me réconforte : il n’a jamais su raconter les blagues. Ses ratés, ses trébuchements, ses chutes sabordées au milieu de l’histoire, ça n’est pas le signe de la fin. Tout juste celui d’un affaiblissement. En temps normal je l’aurais charrié, mais on manque de temps et je suis loin d’être normal. Depuis quelques minutes les larmes tambourinent contre mes yeux, mais je les garde pour plus tard. Si je les laisse venir maintenant, je ne pourrai pas les arrêter. Alors je plonge mon regard ailleurs, dans la contemplation de cet ailleurs qui dépasse les quatre murs de cette chambre et s’étale de New York, qu’on avait piétiné deux mois durant l’été de nos seize ans, jusqu’à l’Ayer’s Rock qu’on avait contemplé au coucher du soleil australien l’hiver dernier. Notre ailleurs mesure cinq continents sur vingt ans, pour une taille totale d’une vie environ. Il n’en reste plus qu’un reflet dans deux paires d’yeux embués.

Soudain son père se lève, traverse la pièce à grandes enjambées et sort en claquant la porte. Je me tourne vers L, qui saisit mon regard et hoche la tête, avant de s’éclipser à son tour. Je sais qu’elle saura trouver les mots pour le ramener : elle a bien su trouver ceux qui nous ont remis sur le même chemin, quand il nous semblait qu’on n’avait plus d’autre choix, après cinq ans de mariage, que de continuer chacun de notre côté. Sur des voies parallèles mais séparées. Comme s’il s’agissait d’un signal, sa mère puis l’infirmière lui emboîte le pas, et je me retrouve en tête à tête avec la plus importante discussion de notre existence d’amitié. Parce que c’est la dernière et qu’elle devra contenir, dans ses quelques silences voilés, tout ce qu’on ne saura pas s’avouer.

- Alors, tout est rentré dans l’ordre pour vous deux ?

C’est lui qui parle le premier. Il désamorce la bombe – il l’a toujours fait – et m’envoie à des kilomètres de son mouroir, pour m’épargner. Il ne sait juste pas que ça représente autant de distance à rattraper avant qu’il ne s’éteigne. Je ne veux pas occulter, je ne veux pas éviter. Je veux lui donner tout ce que j’ai encore en moi pour lui, et que ça constitue son baluchon jusqu’au paradis.

- Ça va bien. Mieux. J’ai eu peur de la perdre.

Et j’ai peur de te perdre. Je ne le dis pas, il l’entend, et parce qu’il n’est plus question de sourire il me lance quelques éclats de malice dans ses pupilles fatiguées.

- Je suis content. Je ne crois pas vraiment aux histoires de fantômes, qui hantent les maisons et les hommes en quête de leurs actes inachevés, mais si j’avais dû me farcir votre connerie même après ma mort juste parce que vous n’auriez pas eu la courtoisie de vous rabibocher avant, je t’en aurais voulu, je crois.

Je tressaille quand il dit « mort », je fonds quand sa voix s’éteint. Je cherche des mots qui ne viennent pas, qui m’échappent pour mieux me piéger.

- C’est une fille bien.

Et dans sa bouche ça clôt le sujet. On n’est pas là pour parler de moi, mais il refuse de parler de lui. On évoque un peu de nous, alors, pour prétendre que ce n’est qu’une conversation comme les autres et que son importance sera remisée une fois la prochaine entamée. Ses anecdotes sont les miennes, ses sentiments diffèrent. Il a toujours été amoureux de moi, et m’a toujours permis d’être son ami sans me reprocher de ne pas pouvoir être plus. Je me suis senti abject, manipulateur, simplement cruel parfois, mais on a continué, on a tenu bon. Là où mon mariage s’est brisé, même pour un temps seulement, même pour les mauvaises raisons, rien ni personne n’a pu entraver ce que l’on avait. Ce qu’on continue d’éprouver, chacun à sa manière, mais avec la même intensité.

- Je t’aime, dis-je, et un frisson me parcourt l’échine une fois la phrase prononcée.

- Arrête ça, tu veux ? Tu fais tafiole à mort.

L’entendre une deuxième fois est encore plus éprouvant : je me raccroche à ses deux mains, et je vois s’évanouir dans sa gorge le trait d’humour qu’il allait tenter. Avec une force surprenante, il enlace ma tête qu’il serre contre sa poitrine, et sa peau sent les années de trithérapie comme autant de blessures de guerre. Je me laisse aller alors qu’il murmure « Moi aussi », et je n’arrive plus à me contenir. Les larmes inondent sa chemise et dessinent sur le tissu les sillons de tristesse qui lacèrent mes veines. Il répète « Moi aussi » en un souffle continu, qu’il doit reprendre fréquemment jusqu’à ce que je parvienne à me calmer. Je relève le menton, et le flou des sanglots travestit sa tête en un bonheur abstrait, comme s’il riait d’avoir attendu tant de temps trois putains de mots que je consentais enfin à lui donner. Je souris, lui aussi, et on éclate d’une hilarité forcée qui le fait hoqueter. Quand sa quinte de toux s’amenuise, mon visage est encore rouge des pleurs, des rires, des souvenirs qui nous sont montés à la tête, comme autant d’ivresse du grand crû de notre amitié bientôt passée.

- Je crois… Ne panique pas, hein ? Mais je crois que c’est l’heure… Tu veux bien appeler les autres.

C’est une question, mais il ne parvient même plus à y verser ce qu’il faut d’intonation pour le prouver. Ma main presse la sienne une dernière fois, et je lui embrasse le front avant de sortir chercher ses parents et L. L n’est pas un diminutif, une abréviation, c’est L pour « elle » même si c’est lui qui l’a trouvé. Surtout L n’est plus une option dans ma vie. Quand on s’est séparé il était venu me trouver pour me le dire. Il avait fallu qu’il se déplace, alors qu’il était déjà sous traitement, pour m’aider à réaliser ce que je risquais de laisser m’échapper. Le bonheur, disait-il, ça n’est pas facultatif : tu le trouves où tu veux, comme tu veux et quand tu veux, mais surtout avec qui tu veux. La seule règle étant qu’il devait obligatoirement y avoir un « qui » dont on voulait. Lui croyait l’avoir trouvé, s’était trompé parce qu’il s’était fait tromper ; avait développé le virus d’une maladie mortelle, qui était surtout la marque d’un adultère dont le prix avait été bien trop lourd à porter. Il ne l’avait pas voulu, mais avait toujours su qu’il allait mourir seul, et quelque chose dans l’étrange groupe que nous formons me rassurer sur le fait que pour une fois il avait tort. C’est bancal, c’est chargé d’émotion, de contradictions, de choses consenties quand d’autres n’ont jamais été dites, mais c’est là, ça existe, ça existera toujours pour lui.

Quand je referme la porte derrière moi, pour nous réunir tous ensemble une dernière fois, je songe au nombre de fois où je l’ai ouverte à la volée, pour annoncer une rumeur extraordinaire qui courait au lycée ou raconter mes premiers exploits sexuels ; pour me tenir au courant des siens ou simplement boire quelques bières en regardant la télé. Durant quelques morceaux de secondes, l’atmosphère devient nostalgie et l’image des deux adolescents qu’on a été, qu’on n’est plus vraiment s’inscrit en surimpression. Il a choisi de revenir ici, de finir sa vie en famille et la boule qui tombe dans mon estomac broie tout ce qu’il y a en moi quand je réalise qu’il a toujours été ma famille, mon monde, une autre vie dans ma vie. Et je suis fier de ça.

C’est L qui m’extirpe de mes pensées. Je vois son visage tremblotant, et des larmes qui recommencent à couler le long de ses joues ravagées, comme s’il en restait encore un peu à emporter ; je vois ses parents, agenouillés auprès de lui ; je vois son corps sans vie, paisible, abîmé, et le semblant de sourire qu’il a gardé pour terminer en beauté. Je comprends qu’encore une fois il avait raison, et je me persuade de voir inscrit à jamais sur son visage enfin tranquille un air amusé. Comme s’il me disait tu as vu, je te l’avais dit que j’allais mourir seul. Mais aussi comme s’il me disait je sais que vous étiez là alors ne t’en veux pas, et ne m’en veux pas non plus de t’avoir laissé. Et merci.

L se précipite dans mes bras, et je la serre comme un fou pour éviter de sombrer.

Miettes

10 mars 2008 par tinissou

Miettes

- Je t’aime.

Et voilà, c’était dit. Tout était dit. Je l’ai regardée, j’ai vu les mots franchir ses lèvres, comme s’ils existaient vraiment. Ce n’est pas les entendre qui les a rendus réels : ils étaient là avant. Dans sa tête, son cœur, dans sa manière de me toucher et de prononcer mon prénom. Je les ai vus, bulles de salive, éclore au bord de sa bouche et s’élever dans les airs, jusqu’à me heurter au front et s’écraser contre ma pensée.

J’ai analysé rapidement. Trois mois « ensemble », puisque ensemble est la convenance linguistique pour quiconque partage son quotidien avec quelqu’un d’autre. Même quand le quotidien est décousu, et qu’il est plus hebdomadaire que journalier. J’ai joué le jeu : trois mois, donc, à se voir, s’appréhender, se rapprocher. Baiser, puis faire l’amour, même si baiser durait des heures quand faire l’amour ne nous prenait désormais plus que quelques minutes. J’avais vu son petit monde – ses amis, sa famille, son travail – et elle s’était convaincue d’avoir vu le mien. J’avais envie de crier. Trop grand pour toi, mon ange, beaucoup trop grand. Mais j’ai fait l’homme, le petit garçon pris en flagrant délit ; et je me suis tu.

Est-ce que je pouvais lui reprocher ça ? Ça, ces mots, cette illusion… Lui dire non, tu te trompes, réfléchis-y et tu verras ? J’y ai pensé ; je n’en avais simplement pas le droit là où elle, légitimement, pouvait prétendre m’aimer.

Mes relations échouent, parce que j’échoue. J’essaye – je l’ai fait avec elle – et alors j’ai l’impression de pouvoir y arriver. Alors j’en fais plus, encore plus, pour me convaincre que c’est possible : je ne lui reproche pas d’y avoir cru, je m’en veux, à moi, de m’être forcé à le croire. Encore.

Le silence, on ne l’attend jamais. Il survient, et il est dérangeant, parce qu’on ne l’a pas convoqué mais qu’il s’immisce quand même ; parce qu’il ne dit rien, et qu’il contient tout. Or donc dans mon mutisme, même éphémère, même volatile, elle a tout compris. Mais je suis lâche, je l’ai été. Moi qui avais baissé les yeux, j’ai levé la tête, ébauché un sourire. J’ai pris ses mains, ai embrassé ses phalanges et je lui ai dit moi aussi.

- Moi aussi.

Ça ne voulait pas dire grand-chose ; en tout cas ça n’était vraiment pas pareil. Mais elle a entendu moi aussi je t’aime, et c’était bien, parce que c’était ce que je voulais dire sans avoir à le dire. Sans avoir à le penser. Elle m’a regardé un instant ; j’ai soutenu ses yeux. Les miens criaient, se débattaient ; hurlaient prends mes miettes, s’il te plaît prends mes miettes, sans tiquer, sans bouder ou t’effondrer, sans rien d’autre demander. Mes bulles à moi n’ont pas tenu : elles ont éclaté en plein milieu, dans l’infime espace qui séparait nos deux visages, qui représentait cet immense fossé entre nos sentiments. Puis elle a craqué la première. Elle a souri, s’est détournée et a changé de sujet. Le goût de victoire, amer, s’est évaporé comme il était venu, sans prévenir. Je ne m’en suis même pas voulu.

On a terminé notre café, on s’est embrassé, trop intensément peut-être ; comme si on avait conclu un pacte tacite que notre baiser venait sceller. Quand elle a quitté mes bras, qu’elle m’a fait un ultime signe de la main avant de s’éloigner, sans se retourner, j’ai compris que c’était la dernière fois. Elle aussi, je pense. On avait décidé d’être franc dans nos mensonges, dans le mien surtout : je faisais semblant de l’aimer, et elle faisait semblant de le croire.

Dans le métro, en rentrant, j’ai réfléchi à tout ça. A mes histoires passées. Ma constance dans l’inconstance en était probablement le trait le plus caractéristique. Je ne savais pas pourquoi – je ne le sais toujours pas, d’ailleurs. Pourquoi j’étais incapable d’aimer. J’ai soulevé le loqueteau, les portes du métro se sont ouvertes. J’ai fait comme j’ai toujours fait : j’ai choisi un strapontin, le plus éloigné de la foule, le plus éloigné des êtres humains. Parce que je n’en suis pas réellement un, si ? Je n’en suis pas réellement un…

Les couples s’embrassaient, les gens se tenaient par la main. Les regards s’échangeaient. Pourquoi est-ce que ça fait si mal ? J’avais envie de prendre ma jalousie des autres, pour ce qu’ils avaient et que je ne connaissais pas, et l’étouffer. Pour qu’elle arrête, elle, de m’empêcher de respirer. J’ai retrouvé quelques démons : je me suis réfugié dans des chansons, les plus tristes que j’ai pu trouver, en me persuadant que ceux qui les interprétaient étaient au moins aussi malheureux que moi. Même si je savais que ce n’était pas vrai.

Je suis descendu et le train est reparti, comme si je n’étais jamais monté dedans. Dans la rue j’ai fait quelques pas avant de m’effondrer. Je ne sais même pas combien de temps je suis resté là, dans la pénombre, à pleurer. Une main sur mon épaule, et je me suis retourné. J’ai vu son visage – belle, jeune -, la clé dans sa main et la porte contre laquelle je m’étais adossé. Et gentiment elle m’a souri, sans me connaître, m’a dit vous attendez quelqu’un et j’ai répondu oui. Et parce qu’elle continuait de sourire, sans me fuir, sans entrer et disparaître, j’ai souri à mon tour, je l’ai prise dans mes bras – elle s’est raidie, sans se dégager – et je lui ai dit, je le lui ai chuchoté.

- Oui. Quelqu’un à aimer.
Et je m’en suis allé.

Close to heaven

3 mars 2008 par tinissou

sky.jpg

Je fronce les sourcils quand il pleut. Ce n’est pas vraiment un tic, pas même une manie. Plutôt un réflexe je suppose – j’ai déjà vu d’autres le faire. Ca n’a pas de sens particulier, je crois : on essaye juste de se protéger de quelque chose, comme on peut, mais parce qu’on est impuissant face à ce que l’on ne décide pas on se contente d’avancer tête baissée. Et les sourcils froncés.

Les chaussures aussi, c’est chiant. Soit elles sont de mauvaise qualité, ou simplement fragiles, ou perméables, et alors l’eau passe à l’intérieur, plus vicieuse encore que lorsqu’elle alourdit et colle à la peau un pantalon devenu trop étroit, et soudain ça fait floc-floc. Floc-floc ne veut rien dire, comme poliopathe, mais tout le monde comprend. Même les poliopathes. Soit elles sont résistantes, parce que belles, parce que travaillées, et alors c’est simplement dommage de les maltraiter.

La mise à l’épreuve… La mise à l’épreuve ça n’est pas qu’une formule obscure, ou la sanction infligée à des chaussures par temps de pluie. C’est aussi – juste un exemple – retourner dans notre café, s’asseoir à notre table, commander notre bière sans que tu ne sois là. Sans toi. C’est voir ma mère pleurer et faire semblant de croire que oui, comme des générations de femmes avant elle, elle est allergique à la poussière et que non, ça n’a rien à voir avec « l’autre ».

Nerval disait « Je suis l’autre ». Rimbaud disait « Je est un autre ». Tous deux ont dit des choses intéressantes, certainement plus d’ailleurs, mais l’histoire et la mémoire ont gardé ce qu’elles ne comprenaient pas. C’est rassurant pour la postérité du reste de leur œuvre, ça l’est moins pour l’être humain. Surtout pour qui a lu Sartre.

L’enfer c’est toi, parce que tu es un autre, comme « lui » est l’autre de ma mère. Mais j’en suis un aussi, vraisemblablement. J’en suis arrivé à la conclusion – largement assisté par mes bien plus illustres prédécesseurs – qu’on vivrait tous dans un enfer permanent dont, en étant les éléments moteurs, on ne parvenait pas à s’extirper.

C’aurait pu s’intituler « Le jour où j’ai arrêté de réfléchir ». C’aurait pu se terminer là, parce qu’inévitablement tout concorde et j’aurais alors trouvé un moyen d’arrêter de me flageller pour tout ce qui va de travers. Comme une excuse, tu sais ? Comme lorsqu’on se trouve un bouc émissaire, qu’on pointe du doigt un innocent en se sachant coupable, parce qu’on est simplement terrifié. Mais je ne veux plus imputer à mes autres le poids de mes erreurs.

J’ai eu mille raisons de te haïr, je n’en ai qu’une pour t’aimer encore : tu m’as rendu heureux.
Tu n’es pas l’enfer : tu es juste trop proche du paradis. Surtout maintenant.

Je fronce les sourcils quand il pleut. Peut-être parce que moi aussi je suis fragile, moi aussi je suis perméable, et alors tout ce qui me passe à travers me pèse terriblement. Je fronce les sourcils, et leur courbe en rigole fait courir les gouttes le long de mes yeux, comme si je pleurais. Sauf que je ne pleure pas. Sauf que je ne pleure plus.

Nos moments interrompus

25 février 2008 par tinissou

mom.jpg

Je suis parti au milieu du dîner. Je ne l’avais pas prévu. Je ne planifie jamais grand-chose. Déjà, toi, je ne m’y attendais pas… Maman m’a dit qu’on n’était jamais préparé, elle m’a dit tu verras, ça te tombera dessus, juste comme ça. Avec son air mystérieux et ses mots parfum mûre. J’ai ri, par politesse pour réagir, par provocation pour ne pas acquiescer.

Ca m’est tombé dessus.

Ca fait combien de temps ? Un an, peut-être dix, je n’en sais trop rien. Tu es là – là, je veux dire, sur ma peau. Dans ma tête. Sur la langue j’ai le sel de la Méditerranée, et mes vacances de gosse de riche à Juan-les-Pins. J’ai du tabac froid, des cigarettes piquées dans le sac de ma sœur qu’on fumait mal, maladroitement, mes copains et moi, comme des voleurs. J’ai une part de gâteau d’anniversaire, dix-neuf en vérité, l’alcool enivrant de mes mauvaises cuites et la sueur de la première fois. Sur ma langue j’ai le goût de nos baisers.

Ca ne me ressemble pas. Pas vraiment. Je donne l’impression que si, je fais traîner l’apparence de la spontanéité parce que ça me plaît. Non – non : parce que j’ai le sentiment que ça te plaît. Mais en réalité ça n’est pas moi. Je ne planifie pas, d’accord, mais les coups de tête ça n’est pas mon genre. Peut-être plus celui de mon père – je n’ai pas envie de parler de ça. On change de sujet, d’accord ? D’accord ?

Les mains dans les poches, je marche. Qu’est-ce que je fais maintenant ? Je ne vais pas revenir comme si de rien n’était. Je ne peux pas. Pas si tu es là.

Il fait nuit. Parfois… parfois j’aimerais que ce soit aussi simple que ça. Qu’en fermant les yeux, qu’en quelques secondes tout change, comme la lune remplace le soleil et les étoiles les nuages. Le monde comme une table, une maquette en perpétuelle construction, et nos existences au rythme de la volonté de ces enfants qui, une lampe braquée sur nous, nous font nous rencontrer, nous séparer. Nous aimer. A la fin de la journée ils éteignent tout, laissent la veilleuse allumée, et nous on appelle ça la lune. Et on vit, enfin. Jusqu’au lendemain.

De toi je n’ai que nos moments interrompus. Nos semi moments où tes demi mots mentent.

Je ne me souviens pas très bien. Pas de tout en tout cas. J’ai ton regard, ton sourire gêné, tes éclats de rire et nos mains qui se frôlent. J’ai quelques feuilles de salade, de la mie de pain, quelques gorgées de vin et un je t’aime discret, déposé sur la nappe comme si c’était un des plats qu’on nous servait. J’ai cet instant suspendu, où je perds tes yeux, où je te perds je crois, où tu fouilles dans ta poche pour le retrouver au fond d’un texto. J’ai tes excuses à peine formulées, la distance que tu instaures, quelques mètres pour pouvoir lui téléphoner.

Je n’ai plus rien après.

Appelle-moi jalousie, appelle-moi puérilité. Appelle-moi ambiguïté et impossibilité. Notre histoire comme une image qui tressaute, comme un film aux multiples ellipses où tout se brouille quand on n’est pas ensemble. Ton absence en parasite, je me rejoue la scène de rencontre en appréhendant celle de rupture. Je ne suis pas un bon acteur. Jouer c’est feindre, et feindre c’est tricher. Tu y arrives peut-être mais pas moi, ou plus. La douleur… la douleur ça n’est pas le problème. Quand on se voit, quand on se quitte j’ai cette phrase d’Howard Buten qui me revient : ça n’est pas la douleur qui me fait mal, c’est l’absence de son contraire.

J’erre. J’erre dans ce que l’on vit parce que je n’ai pas de but, que ça n’en a pas non plus. Je continue d’attendre la signification de tout ceci mais ça n’est pas juste, parce que ce que j’attends en réalité c’est que tu me donnes cette signification. Que tu sois cette signification. Je me persuade que si je ne suis pas heureux, c’est parce que tu ne me rends pas heureux. Je suis juste trop fier pour admettre que si je ne suis pas heureux, c’est parce que tu ne l’es pas. Parce que je ne réussis pas. Simplement parce que ça n’est pas moi : je ne suis pas le bon.

Autour de moi des grilles, et derrière le parc de notre premier rendez-vous. J’escalade la barrière de fer forgé, retombe de l’autre côté, je nous rejoins sur un banc : on est là, à se découvrir, à se parler pour la première fois, et je regarde ça en silence, sans respirer pour éviter de trahir ma présence, retenant mon souffle à chaque mot que tu prononces. Je me vois, mon Dieu, je m’observe en train de t’observer, et je comprends pourquoi je suis tombé amoureux. Ca fait combien de temps ? Un an, peut-être dix, je n’en sais trop rien : je sais juste ce qui va se passer. Je te vois recevoir un message, froncer les sourcils, t’expliquer avant de t’excuser, je me vois paniquer, en ayant l’air d’aller bien, quand mes yeux te supplient de rester. Je me détourne pour nous laisser nous dire au revoir, embarrassés.

Notre premier moment interrompu.

Quand j’ouvre les yeux tout a disparu, il ne reste qu’un jardin abandonné, plongé dans l’obscurité. Ca fait des mois que ça s’est passé. La vibration me fait sursauter, et sans même regarder je sens à travers le tissu ta présence me brûler la cuisse. J’inspire – il me faut du temps pour te libérer. J’ouvre le message : désolé. Pas de reproche, pas d’incompréhension. Pas de négation. C’est aussi pour ça que c’est si difficile, je pense : comme si… comme si tu voulais être à ma place, comme si tu cautionnais. Comme si tu acceptais que je ne puisse plus tricher.

Mon cœur en coffre-fort, et entre tes mains la clé. Je pousse le battant, y range cet instant.
Et sur ma langue son goût d’inachevé.

Le jour où j’ai décidé de te faire mourir

9 février 2008 par tinissou

ruelle1.jpg

Je m’en souviens assez bien, je crois. Pourtant je n’ai pas une grande mémoire. L’autre jour Bulle m’a demandé ce que j’avais fait de mon week-end et j’ai eu beau chercher pendant dix minutes, j’ai été incapable de reconstituer correctement le déroulement de ces 48 heures. Je me suis contenté de la regarder, l’air mystérieux, un sourire difficilement perceptible au coin des lèvres, comme s’il y avait eu tant de choses à raconter qu’il m’était impossible de les résumer, et de les partager avec elle. Je ne lui ai pas dit que je n’avais fait que penser, penser encore et encore. Penser à toi. Je ne m’en suis rappelé qu’après coup, quand à nouveau ton visage s’est incrusté dans mon esprit, quand je t’ai fait vivre à nouveau, souvenir brumeux, pour quelques secondes.

Oui. Je me souviens du jour où j’ai décidé de te faire mourir.

Paris regorge de ces artères si grandes, si larges que l’on se persuade, à la manière des Champs-Élysées ou de la Cinquième avenue, qu’elles sont significatives pour tout le monde, et connues au-delà des frontières, là où elles n’évoquent quelque chose qu’aux riverains résidant aux alentours. Quand je marche dans une de ces rues, j’ai l’impression que chacun de mes pas compte, que je suis observé et que l’on attend de moi que j’ai une attitude. Avoir une attitude, cela peut vouloir dire des choses très différentes selon la personne concernée, mais ça revient immanquablement à souligner une gestuelle sinon singulière, au moins travaillée. Remarquable.

Je marche en croisant trop mes jambes, comme si les pavés étaient un podium et le soleil des flashs de photographes. Comme si ma gueule ravagée valait celle d’un mannequin, et que mes traits tirés et mes cernes mal dissimulées signifiaient une soirée branchée et un abus de cocaïne. Et non une nuit passée à penser à toi.

Et puis viennent les petits chemins, les rues moins peuplées, plus petites, plus étroites. De chaque côté les trottoirs rétrécissent, les façades se rapprochent, et parce que les immeubles sont désormais assez proches pour se parler, et que tu m’as appris que les murs avaient réellement des oreilles, je dresse les miennes pour tenter d’entendre leur conversation. Je lève mes yeux, la main en visière, et pour n’importe qui je suis un pékin curieux ou un touriste assidu, à scruter ainsi chaque pierre, chaque fenêtre, chaque géranium. Ou un pervers qui surveille sa proie.

Je suis entre deux eaux, entre le moins et le plus : je me sens moins obligé d’en faire plus. Les badauds ne me regardent plus, parce qu’ils sont rares à s’aventurer jusque là et qu’après tout, je ne fais rien d’intéressant. Je prends des photos, mentalement, des clichés jamais développés qui me serviront dans dix ans encore à me souvenir de ce qu’il s’est passé. Ma main dans la poche : je sens mon téléphone. Ces derniers temps, ces derniers mois, je n’ai fait que le regarder, guettant un appel ou un message de toi. Pestant contre ceux qui me contactaient, quand ce n’était pas ton prénom qui apparaissait. Qu’est-ce que je t’en ai voulu, quand tu me laissais seul dans ton silence, parfois des jours durant. C’est symbolique mais je l’extirpe de mon jean, le jette négligemment au fond de mon sac, comme s’il ne m’importait plus. C’est con, hein ? C’est con mais ma poche est plus légère, comme ça, et mon cœur aussi. Je sais que dans deux minutes je le ressortirai pour vérifier que je n’ai pas de nouvelles de toi. Je le sais. Mais laisse-moi du temps…

Les bougainvillées grimpent le long des grilles ; je marche. Je reconnais leur odeur, leur couleur, je ne sais même pas pourquoi. Je suis infoutu de choisir correctement un bouquet, je ne sais rien des couleurs des roses et leur signification, mais ça ce sont des bougainvillées et je le sais. Je les dépasse, m’attarde à peine sur les deux gosses qui jouent dans le minuscule jardin de cette propriété privée. Ils n’existent pas pour moi : pour l’instant il n’y a encore que toi.

Joni Mitchell chante Nothing can be done. Je t’ai dit qu’il n’y avait que River qui me faisait pleurer mais c’est faux. Dans ces moments-là je pousse le volume au maximum, j’appuie sur les écouteurs pour les enfoncer jusqu’au plus proche de mes tympans, que la musique me transperce et se répande en vagues désordonnées de sentiments, de notes et d’images dans mon corps. Coule dans mes veines. J’ai la chair de poule et il doit faire une quinzaine de degrés, il n’a quasiment jamais fait aussi beau pour un mois de février. Putain, qu’est-ce que j’ai froid.

On dit qu’on revoit le film de sa vie au moment de mourir, mais ça m’a toujours semblé stupide. Personne n’est jamais revenu de « là-bas » pour confirmer l’hypothèse. Pour l’infirmer non plus, mais si on commence à jouer à ça on ne s’en sort pas. Pourtant ce jour-là j’ai revu toute notre histoire dans chacun de ses moments, chacun de ses détails. Les scénaristes ne se sont pas moqués de nous.

J’ai décidé de te faire mourir. Pas de te tuer. Te tuer c’était me corrompre, devenir un assassin et te faire victime. Mais te laisser mourir, j’en ai le droit. Je n’en peux plus, je crois. Je m’efforce de m’accrocher, de penser à autre chose, à ceux qui m’aiment mais puisque tu n’en fais plus partie, qu’importe les autres ? Je réfléchis à mes projets, à mon avenir, mais le futur sans toi ça n’est jamais qu’un retour au passé, à une époque où je ne te connaissais pas. Je n’ai pas envie de revivre ça. Je ne veux pas finir comme ça. Je ne veux pas tout effacer, et même si oui, oui, j’ai une mauvaise mémoire je ne veux pas t’oublier. Je ne peux pas. J’ai juste… j’ai décidé de te faire mourir. C’est tout.

Si Dieu a voulu l’homme à son image, Il l’a voulu cruel et Il l’était Lui-même, par voie de fait. Je vois le soleil, le ciel bleu qui s’étend à perte de vue et ça me conforte dans mon idée. S’Il avait un peu de couilles, Il me laisserait chialer sous la pluie, mes larmes se mêlant aux gouttes sans que personne ne s’étonne de voir mon visage trempé. Je n’arrive pas à pleurer quand il fait beau : je trouve ça plus malsain que de rire dans un cimetière.

Je n’ai pas d’autre raison. Tu me manques, tu me manques atrocement, et il n’y a rien de plus. Seconde après seconde tu t’éloignes et je continue de me persuader que c’est pour mieux, un jour, te rapprocher de moi. Mais le fossé entre nous s’agrandit et mes pathétiques tentatives pour te garder à mes côtés ne font qu’empirer la situation. J’essaye de t’aimer plus qu’il ne t’aime, mais tu me dis que c’est impossible ; de te donner plus qu’il ne te donne, mais on ne se bat pas à armes égales. Lui a le droit de te passer la main dans les cheveux, de caresser ta peau et de te faire l’amour quand, la nuit venue, tu t’endors dans ses bras. Je voudrais que tu me regardes, que tu voies ce que tu provoques, ce que je ressens : j’essaye de te le dire, à ma manière, sur la pointe des pieds et les mots hésitant, trébuchant sur ta naïveté. Mais tu ne vois pas ; ou alors tu vois, et tu occultes. Ou alors tu vois et tu n’occultes pas, mais tu t’en sers. Et j’ai donc raison de te faire mourir.

Le soleil est descendu maintenant. L’hiver il se couche tôt, et je le vois rougeoyer par-dessus les toits de Paris. J’ai marché toute la journée, m’efforçant de faire mon deuil en nous faisant revivre une dernière fois. Je sais que malgré tout, malgré toi, tu appelleras et alors je devrai faire attention à ne pas répondre, à ne pas rappeler, à ne même pas écouter le message que tu laisseras sur mon répondeur. Je vais devoir composer avec ta colère d’abord, puis ton anxiété, tes questions auxquelles je ne répondrai pas. Tu apprendras que je ne suis pas mort, sans comprendre que c’est toi qui es mort, et tu te résigneras, progressivement, à ne plus penser à moi, à ne plus m’appeler. À m’oublier. Moi je n’y arriverai pas.

Oui, je me souviens de ce jour. Je revois la nuit qui se lève, sans nuages, sans étoiles ; les immeubles qui s’écartent, se disent bonne nuit, et les passants quitter même les plus grands boulevards. Je revois les bougainvillées se ternir, parce que dans la pénombre plus rien ne se distingue, plus rien ne se détache ; et la voix de Joni Mitchell qui chante Come in from the cold. Je suis là, sous ta fenêtre, à regarder en l’air même si je n’ai rien à regarder, parce que tu n’as rien à être pour moi. Tu vis tes derniers instants mais tu ne t’en doutes même pas. Je fais demi-tour ; je m’éloigne. J’ouvre mon parapluie, il fait une dizaine de degrés et la nuit est belle. Il ne pleut pas.

Quand la première larme se met à couler je comprends que c’est aujourd’hui, le jour où j’ai décidé de te faire mourir en moi.

A step away

11 janvier 2008 par tinissou

A step away

Paris, 10h07, il pleut. Il pleure.

De toute manière la journée a mal commencé. Il ne s’est pas réveillé, s’est brûlé les yeux au shampooing, a vainement tenté de lisser ses cheveux rebelles pour paraître présentable, ce qu’il n’est pas. Bien sûr il a eu des relations, mais ça n’a jamais duré assez longtemps pour qu’il rencontre d’éventuels beaux-parents, peut-être parce qu’il n’est justement pas convenable : faute de temps, ou fautes de goût, donc.

Dans la rue, les gens marchent lentement. C’est la différence entre la ville et la banlieue : ce sont plus ou moins les mêmes personnes, quelques work addicts mis à part, qui font plus ou moins les mêmes choses et marchent plus ou moins de la même manière : seule la vitesse change. L’attitude un peu, également. Lui est déjà trop parisien, il lève la tête et tire la gueule, marche à cadence rapide au rythme de la musique qui, trop fort, filtre à travers le casque et se prend l’espace de quelques minutes, sur quelques centaines de mètres, pour quelqu’un d’important. Ce qu’il n’est pas.

Pourtant il y a des fêlures, des lacunes encore, qui sauvent le peu d’humanité qui reste dans sa démarche : il s’arrête trop longtemps au feu rouge, ou pour laisser passer une personne âgée, fixe intensément les vitrines lorsque quelque chose l’interpelle ou fait encore l’effort de sourire quand un commerçant le reconnaît. Ça l’empêche d’être un bon connard, ce qui ne serait pas un mal en temps normal, mais être gentil commence à l’user petit à petit. Être gentil, c’est parfois – souvent – l’être trop, et se laisse faire. C’est dire excusez-moi, je suis confus quand quelqu’un vous marche sur les pieds ou vous percute dans la rue. C’est accepter de trouver un intrus chez l’autre, à moitié nu, et faire semblant de ne pas comprendre, ou alors de ne pas s’en inquiéter.

Non, ça c’est être stupide.

Le RER le jeudi matin, alors qu’il a peu dormi et qu’il n’octroie que peu d’intérêt au cours auquel il se rend, prend des allures particulières de délire fantasmagorique. La dope s’appelle « Rêves brisés », « Chienne de vie » ou « Mais qu’est-ce que je fais ici ? », et impose la vision en cinémascope de gens qui parlent trop fort, de commissures de lèvres qui tombent trop bas et de discussions entre voisins de siège trop inintéressantes. Sous son effet les couleurs se brouillent, les voix se confondent, les visages se ressemblent tous ; sous son effet on n’a qu’une envie, fermer les yeux.

Ce qui répond en fait à la question que lui pose son professeur, quand il arrive avec 25 minutes de retard pour s’être retrouvé trois stations plus loin que ce qu’il avait prévu. En réalité il reste muet, comme d’habitude, à mi-chemin entre le gamin en pleine crise d’adolescence qu’il feint d’être et le jeune homme taciturne qu’il se plaît à jouer en présence de gens qu’il n’aime pas. Il se contente de hausser les épaules, puis d’aller s’asseoir au fond de la salle. Il y a mille raisons que se figurent les instituteurs quant au culte que vouent les étudiants, a fortiori les mauvais élèves, aux places du fond. Pour le radiateur chaud en hiver, ou la fenêtre ouverte en été ; pour ne pas faire trop sérieux, limite lèche-botte, en se mettant sous le nez de l’enseignant ; pour pouvoir discuter, ou dormir si l’on est seul, bien que le succès grandissant de l’échange de textos en cours ait donné une nouvelle raison de se cacher des regards. Si lui se met aux dernières tables, c’est pour pouvoir observer silencieusement les toits de Paris.

Paris exerce cette attraction sur toutes les personnes qui n’y vivent pas : rares sont ceux qui prennent encore le temps d’apprécier la capitale lorsqu’ils en sont eux-mêmes habitants. Mais touristes français comme étrangers, provinciaux comme banlieusards savent ce qu’elle vaut réellement, de même que les amoureux de culture, d’art, les poètes, les rêveurs, ceux qui ont des ambitions démesurées ou simplement peur de ne jamais être rien. Comme n’importe quelle chose de la vie, pierre précieuse, belle fille, mariage de princesse, voyage exotique ou cadeau de Noël, on passe bien plus de temps à fantasmer Paris qu’à vivre ce rêve une fois devenu réalité. Sans doute perd-t-elle de sa superbe une fois conquise, comme n’importe qui en somme…

Pour lui, Paris est plus qu’un refuge, c’est une fin en soi. Y vivre, y travailler, y retrouver ses amis : y finir, pour enfin tout commencer. Maintenant, ça n’est pas possible ? Plus tard alors, mais pas trop, s’il vous plaît, pas trop. En attendant il s’y balade, de jour comme de nuit, avec ou sans but, quel que soit le temps et les impératifs que suppose une vie estudiantine. Voire une vie tout court.

Paris, 10h08. Il pleut, il pleure.

C’est peut-être la chanson qui passe : elle est triste, mais pas tant que ça. Ou alors c’est ce qu’elle fait ressurgir dans sa mémoire : son visage, son prénom, son parfum et le vent dans ses cheveux, sa manière de rire, la lumière dans ses yeux. Le chemin devant eux. Le début, les promesses, les déceptions. La fin.

C’est peut-être juste la chanson qui passe, finalement.

Il se dit allez, allez, arrête de pleurer, ça ne te ressemble pas. Il se dit avance, marche, ne t’arrête pas, surtout pas là, pas maintenant, pas comme ça. Pas dans cet endroit. Il se dit ça, plein d’autres choses encore, de celles qu’on ne répète pas, de celles qui ne s’avouent pas. Il a les mains trempées, en même temps il s’est assis sur le rebord d’une fontaine, laissant courir ses doigts dans l’eau claire, froide, au rythme du clapotis aqueux. Il a les cheveux trempés, en même temps la pluie fine, crachin maladroit tantôt agressif tantôt apaisant, s’est abattue sur lui depuis plus d’un quart d’heure. Il a les yeux trempés, en même temps…

Il se redresse, un peu, juste assez. La rue est pavée sous ses pieds, et quand il se remet en marche il manque perdre l’équilibre, comme s’il avait à nouveau quelques mois et qu’il apprenait, patiemment, à se tenir debout. En ces temps rien ne pressait, car rien n’était véritablement important. Un pas, un autre, il les enchaîne comme il peut et c’est bancal, et c’est triste et c’est beau, aussi. Il a laissé sur le granit jauni de la fontaine des miettes de mémoire, les dernières en réalité, tombées dans l’eau lorsqu’il s’est relevé. Ses mains gelées extraient péniblement le baladeur qui gonfle sa poche droite, et son pouce ripe sur les touches pour passer à la chanson suivante. Encore. Encore. Lorsque enfin il tombe sur une dont ni le titre, ni la mélodie, ni la simple existence ne conditionnent sa journée, ne lui rappellent ses souvenirs passés, il monte le volume au maximum, découpe un sourire dans un furtif coin de ciel bleu qu’il aperçoit derrière les nuages gris, et se le colle sur la bouche.

Un pas, un autre, il les enchaîne comme il peut et c’est bancal, et c’est triste, mais déjà moins. Et c’est beau, aussi.

Memoria

6 janvier 2008 par tinissou

memoria3.jpg

Bien sûr que les arbres ne sont pas moins verts ; bien sûr que l’eau n’est pas plus froide. Bien sûr.

Quand j’avais cinq ans, six peut-être, j’ai subi deux pertes successives et douloureuses, aujourd’hui encore brûlantes dans ma mémoire : mon doudou, et mon père. On était parti à Disneyland, le temps d’un week-end, et comme Dodo me suivait partout il avait naturellement atterri dans mon sac de voyage. Le reste de l’histoire importe peu : ni les souvenirs du monde magique de Mickey, ni l’image désormais presque illusoire de mes parents formant un couple, même bancal, ne sauvèrent mes yeux de la noyade. La douleur est d’autant plus vive maintenant que j’ai grandi, que ce qui m’avait paru une expédition exotique et incroyable n’était en fait qu’une destination ultra touristique à 30 minutes de RER ; or on m’avait fait valoir, alors que je suppliais mes parents entre deux sanglots, qu’il était hors de question de faire demi-tour tant l’objet de cette perte de temps était dérisoire par rapport aux complications routières que cela supposait. Ma mère m’avait promis de téléphoner à l’hôtel une fois arrivés à la maison, quand mon frère ne cessait de répéter que vu la laideur de Dodo, il aurait bien de la chance d’être recyclé en chiffon par les femmes de ménage.

 Mon père, lui, est juste parti vivre à l’autre bout du jardin.

Si je le revois de temps à autre, fantôme hélas réel hantant les méandres de ma mémoire quand ce n’est pas son pavillon isolé, je sais que Dodo, lui, ne me sera jamais rendu. La ressemblance entre ces deux anecdotes, bien que paradoxale, est troublante. C’est l’histoire d’un abandon. J’ai eu l’occasion, le temps d’un trajet en voiture, de changer une situation qui ne m’allait pas : au lieu de ça je n’ai trouvé que la force de pleurer, et me suis résigné à tirer un trait sur mon meilleur ami, mon confident, certes frappé de mutisme mais qui avait toujours été là pour moi. Lui – l’autre – a également eu l’occasion de bouleverser la donne, le temps de quelques années, de sauver une famille en décomposition. Sauf qu’il ne l’a pas fait, n’a même pas essayé. N’en a pas voulu. Et n’a pas pleuré. Là encore, c’est moi qui ai pleuré.

Les moments où je ne fais pas dire à d’autres, amis, famille, personnages, ce que je suis incapable de dire de ma propre bouche sont rares. Pourtant je suis honnête, je crois : simplement il est plus facile de se livrer lorsqu’on se persuade que, passant par le biais d’un tiers, on ne le fait pas vraiment. Les imitateurs, les transformistes, les humoristes, les acteurs ont ce pouvoir de transmettre un peu de ce qu’ils pensent, un peu de qui ils sont sans qu’on ne puisse jamais le leur reprocher sinon à travers ceux qu’ils incarnent. On a bien plus à apprendre de moi en dix pages de roman qu’en dix heures d’interview. Mais il y a certaines histoires qu’aucun être fictif ne pourra vivre et vous faire vivre mieux que moi. Parce qu’elles ne sont qu’à moi.

 J’ai perdu quelqu’un d’autre récemment. Qui, ça n’est pas important, pas tant que ça. Vous n’aurez pas d’indication de sexe, d’âge ou d’identité, et ça n’est pas intéressant parce qu’il ne s’agit pas d’amour, mais de vie. Sachez juste que cette personne, je l’ai perdue. Par choix. Mais la grosse différence avec tout ce que j’ai pu connaître auparavant, c’est qu’aujourd’hui encore je suis infoutu de savoir si je l’ai abandonnée, ou si c’est l’inverse qui s’est produit…

Rien

13 décembre 2007 par tinissou

Rien

« C’est rien, presque rien, trois fois rien. Une simple fêlure, de celle qui écorche le verre de l’intérieur, bris discret mais bien présent qui n’agressera jamais la peau, mais sautera toujours aux yeux. C’est ce que l’on dit naturel, inné, implicite à toute relation, immuable et inaliénable, inéluctable et donc forcément, oui, forcément inévitable. Peut-être que je nous croyais différents, peut-être que je croyais cette histoire différente, mais j’ai peur et quand j’ai peur… je fuis.

Le toit du monde est noir, tout simplement noir. Je cherche une étoile à laquelle, sinon me raccrocher, au moins m’éclairer ; mais rien. J’avance, tout est silencieux, sur un chemin que je sais désert – personne n’aurait idée d’être ici à quatre heures du matin – et qui m’emmène quelque part où je ne suis jamais allé. Appelle ça le célibat, la solitude, l’abandon… ah si, l’abandon j’ai connu. J’ai déjà donné. Appelle ça un choix, mais ça n’en est pas un ; une rupture, mais ça n’est pas rien. Presque rien.

J’ai mes raisons, elles sont faibles, peu nombreuses, elles sont obsolètes mais ce sont les seules que j’ai trouvées quand j’ai dû les chercher. Parce que j’ai dû le faire : un capitaine abandonnerait-il son navire s’il n’était pas assailli ? Un roi abandonnerait-il ses sujets s’il n’était pas attaqué, assiégé ? Personne ne peut croire à une fuite rationnelle lorsque tout va bien et si j’en crois nos rires, tes sourires, mes soupirs, tout va bien, et si jamais un jour les mots courent, glissent hors de nos bouches, jaillissent au visage de l’autre pour le blesser en reproches acérés, on sait les éviter, mieux, les tuer avec d’autres, plus forts, plus beaux, bien que désolés. Parce qu’après tout ça n’était, oh… trois fois rien ?

Personne ne peut y croire, et je comprends ça, en tout cas j’essaye ; mais même assailli, le capitaine est le dernier à quitter le navire, comme le roi est le dernier à quitter son peuple. Comme tu attends de moi que je sois le dernier à quitter notre relation. Si tu es le « toi », je veux bien être le « moi », mais alors prouve-moi le « et ». Je le cherche depuis peu, je n’ai pas réussi à le trouver : je nous cherche également, et…

Quand je me sers contre toi, les draps sont froids et ta peau aussi ; quand je te vois le matin, je ne parviens plus à m’en attendrir ; et même sous la douche je ne t’entends plus chanter. Quand tu me tiens la main, j’attends que le frisson revienne, mais il est bien parti ; quand mon téléphone sonne, tu n’es plus la première personne à qui je pense ; quand je m’endors seul le soir, tu n’es plus la dernière à qui je pense.

J’ai mal, j’ai peur, et c’est presque pareil d’après ce qu’on m’a dit. Mais « on » est un déçu de la vie : avec lui l’amour est impossible, pas d’un bout à l’autre, pas vraiment. Pas comme ça. Pour « on », 2 se trompe s’il pense être la somme d’1 + 1. Pour « on », je te trompe si je pense savoir ce qui est bon pour toi. Dis-moi, toi, si je me trompe de penser ça.

Je n’ai rien, trois fois rien pour m’arrêter là, pour nous arrêter là. J’ai quelques puérilités, un ou deux rêves brisés, une certaine dose de réalité. J’ai la lucidité de ce qui ne va pas mais la conscience que ça n’est pas si important. Ca le serait encore moins si moi, je n’y attachais pas d’importance : comment t’expliquer ou pire, t’en vouloir que tout ne soit pas parfait si je recherche l’imperfection, si j’attends de toi que tu échoues pour me sentir moins seul dans ce cas, pour me sentir en mesure de te relever ? Comment te dire ce que, moi-même, je ne peux pas analyser correctement ?

J’ai envie que tu te blesses, comme ça je pourrais te soigner ; que tu saignes, pour que je puisse t’aider à cicatriser. J’ai envie de tes peurs, pour te rassurer, et qu’en toi quelque chose meure, quelque chose que je sois le seul à pouvoir ressusciter. J’ai envie que tu cries pour m’entendre crier plus fort, j’ai envie que tu pleures pour pouvoir pleurer encore. J’ai envie de ton absence, parce que la distance serait alors insupportable, j’ai envie de tes silences parce que les réponses, tu ne les as pas.

C’est rien, presque rien, trois fois rien.
Mais qu’est-ce que j’ai mal… »

Merci

11 décembre 2007 par tinissou

S + T

5 décembre 2007 par tinissou

marronnier.jpg

Elle n’avait rien d’extraordinaire, cette histoire. Un amour un peu banal, qui avait échappé à l’anonymat grâce à l’entaille profonde laissée sur le bois rugueux d’un vieux marronnier, probablement le plus vieil arbre du parc. D’autres avaient essayé, forcément, et le tronc était constamment recouvert de messages plus ou moins niais, plus ou moins poétiques : tantôt des initiales entrelacées, tantôt des déclarations enflammées, et même des idéogrammes japonais. Mais un seul résistait aux saisons, car un seul avait percé plus loin que l’écorce pour marquer à vie la chair même du marronnier : S + T étaient devenus tellement célèbres qu’ils avaient spolié dans l’esprit de beaucoup le nom officiel du jardin. On ne venait plus passer quelques heures à l’ombre paisible des platanes du Square Michelet, non, on se donnait des rendez-vous amoureux au Square S + T, car c’était ce qu’ils avaient été : des amoureux.

Évidemment, chacun avait sa version : S + T étaient deux hommes, ou deux femmes, bref un couple trop illégitime pour pouvoir prétendre à la révélation complète de leur identité. S + T étaient recherchés par la police, et divulguer des informations même sur un arbre centenaire coincé entre un bac à sable et un lac artificiel asséché signifiait pour eux se faire arrêter, et donc être séparés. S + T étaient deux enfants, si jeunes qu’ils ne savaient même pas écrire correctement leur propre prénom. Aucune ne devait être la bonne, et selon les capacités oratrices des narrateurs et la crédulité des auditeurs, S et T devenaient parfois des gamins pourchassés par le FBI pour crime homophobe. C’était rare, certes, mais ça pouvait arriver.

L’interrogation sur les origines de ces initiales disparaissait à mesure que les curieux grandissaient, donc mûrissaient : loin de leur imagination première, S et T n’étaient qu’un couple de bécoteurs transis, comme eux-mêmes prétendaient déjà l’être dans la cour de récréation du collège, quand seule comptait l’expérience sexuelle. Où, pourquoi, comment. C’était bien ?

Mais pour l’heure, la question était encore sur toutes les lèvres des jeunes élèves de l’école maternelle Picasso.

- Maîtresse, c’est qui S et T ? C’est un prince et sa princesse ?
- Bah non, idiote, si c’est une princesse elle n’a pas de prince, elle a un crapaud.
- Arrête de me traiter d’idiote, toi, d’abord !
- Hé, si ça se trouve c’est toi la princesse : tu t’appelles Sora. Avec un S. Ouh, Sora c’est la princesse, c’est qui ton crapaud ? Théo ? Théo !!
- Mais, arrête de traiter Théo de crapaud ! Maîtresse !!

Elle était assise à quelques mètres de là, surveillant anxieusement les aventuriers partis à la conquête de la structure de jeux en forme de bateau pirate, les uns sur les cordages, à l’abordage des autres, déjà debout sur le bastingage et prêts à se jeter dans la mer d’herbe quelques dizaines de centimètres plus bas. Elle avait constamment peur pour eux, les considérant comme ses propres enfants en attendant d’avoir les siens. Jeune, blonde et gracieuse, elle aurait de toute évidence joué la princesse dans un vrai conte de fées. Mais Cendrillon des temps modernes, elle se contentait de garder des enfants après la classe en attendant que leurs parents viennent les chercher : ils persistaient à l’appeler maîtresse mais ça ne la dérangeait pas. Surtout, ça lui permettait de gagner un peu d’argent pour financer ses études de stylisme, sans la contrainte d’un emploi peu sûr ou ennuyeux. Pourtant le rituel était chaque jour le même : elle les emmenait au parc, les laissait jouer un bout de temps seuls, tout en continuant de veiller sur eux, tandis que sa main courait le long du papier pour y laisser ça et là quelque histoire. Avec le temps, elle avait pris l’habitude d’emmener deux carnets, l’un comme journal intime dont elle noircissait consciencieusement plusieurs pages d’affilée, et l’autre comme recueil d’histoires courtes inventées sur le moment : elle rassemblait alors les bambins autour d’elle et leur narrait les aventures invraisemblables de chaussures parlantes, de voitures volantes ou de petits garçons et de jeunes filles aux pouvoirs magiques. Ce jour-là, les enfants étaient déjà réunis autour d’elle qu’elle finissait à peine de se livrer aux pages.

- Et si vous retourniez jouer un peu entre vous, hein, les enfants ? Je n’ai pas encore trouvé d’histoire pour aujourd’hui…

Elle se sentait gênée, presque prise en faute d’avoir tant pensé à elle plutôt qu’à eux. Ils se regardèrent tous plus ou moins, comme pour se concerter, puis Sora tendit timidement une main vers le ciel.

- Maîtresse, pourquoi vous ne lisez pas une de vos histoires ? Celles de l’autre carnet…

Elle aurait pu faire semblant de ne pas comprendre, ou ne pas avoir entendu ; c’aurait été leur manquer de respect. Elle aurait pu prétexter ne pas écrire de fictions dans « l’autre carnet », mais elle redoutait leur indiscrétion si elle ne se contentait pas d’ouvrir une page et de simplement simuler la lecture d’une histoire, qu’elle inventerait de toutes pièces. Malheureusement, elle ne se sentait pas de sauter dans le vide sans fils pour la retenir, et avec son manque d’imagination immédiat, se lancer dans une improvisation forcément maladroite revenait à un suicide professionnel : les enfants pouvaient être terriblement blessants lorsqu’on les décevait, ce qu’elle n’avait jamais fait depuis qu’elle les connaissait.
Alors elle y alla.

- D’accord… d’accord. Je vais vous raconter une histoire un peu spéciale : je n’ai pas besoin de la lire, celle-là… je la connais par cœur.

Elle se retourna, caressa du bout du doigt les lettres tatouées au canif dans le tronc épais. Puis fit face à nouveau à son jeune public, qui ne se doutait visiblement pas de l’étrangeté de la situation.

- S, c’est… Sarah. Sarah la souris. Un jour, elle rencontre Tom, le tigre, dont elle tombe amoureuse. Parce qu’elle est petite, discrète, rapide et surtout très mignonne, Sarah sait se rendre d’abord utile, appréciable dans la compagnie qu’elle procure, puis indispensable. Vous connaissez la fable du Lion et du Rat, les enfants ? Le tigre et la souris vivent sensiblement la même. Tom le tigre se prend d’affection pour Sarah la souris, et va lui permettre de vivre des choses extraordinaires que seuls les tigres peuvent vivre en théorie. Il est persuadé de tout faire pour son amie la souris, mais ce dont il ne se rend pas compte, c’est qu’il n’agit ainsi que parce que peu à peu, il est tombé amoureux d’elle. Elle occupe son esprit, sait être présente quand il a besoin d’elle, devine ses peurs, ses doutes et ses hontes. Elle le soutient, l’aide, le pousse vers l’avant, et en réalité c’est elle qui lui fait vivre des choses incroyables, parce que c’est elle la plus forte des deux. Au moins le croit-elle…

Elle reprit sa respiration, sans quitter son auditoire du regard. Ils avaient tous des yeux ronds, trop contents de connaître enfin la véritable histoire, trop pressés de la raconter à nouveau : à leurs parents, à leurs amis, ou simplement à eux-mêmes, ce soir en s’endormant.

- Vous voyez le S ? C’est une courbe, ronde, alors que le T est un angle tout droit. C’est un peu ce qui se passe, pour Sarah et Tom : elle courbe le dos, et lui se raidit. Au pays des animaux, les histoires d’amour ne finissent jamais bien quand on est aussi différent qu’une souris et un tigre. Peut-être… peut-être que si Sarah avait été un tigre, c’aurait été autrement. Sarah est une souris, elle ne peut être qu’une souris pour Tom : arrive donc le jour où Tom continue d’avoir besoin de Sarah, en lui demandant malgré tout d’être ce qu’elle n’est pas, et sans réellement voir tout ce qu’elle est et qu’il ne peut pas comprendre. Arrive aussi le moment où Sarah la souris a peur de Tom le tigre, non pas de ce qu’il peut faire mais de ce qu’il peut être pour elle. Un soir, il grave devant elle ce message, juste à l’endroit où nous sommes ; ensemble, ils passent ce qu’elle sait être leur dernière nuit à deux. Puis ils se disent adieu.

Elle savait que l’histoire était bancale, et laissait plein de questions en suspens ; elle n’avait jamais trouvé les réponses en trois ans. Quand ils les formulèrent, son cœur se serra. Pourquoi était-elle partie, pourquoi ne l’avait-il pas retenu, comment pouvait-on laisser l’amour s’enfuir, ou mourir, sans réagir. Elle rit entre ses larmes, et leur dit simplement que c’était ainsi que se comportait une souris : elle finissait toujours par se réfugier dans son petit trou.

L’après-midi s’achevait doucement au Square S + T et, de manière alambiquée certes, ils étaient désormais une poignée à connaître la vérité. Elle les rassembla, et ils se prirent tous la main pour quitter le parc en fil indienne, imaginant à qui mieux mieux comment narguer leurs proches en les assurant de connaître la véritable histoire. Ils se lançaient des rugissements, des cris d’animaux, tigres et souris d’un nouvel âge et à les voir deux par deux ainsi assemblés, petites menottes se tenant maladroitement, elle eut un pincement au cœur. Un jour, ils allaient découvrir l‘autre jungle, la vie et ses lois intrinsèques ; un jour, prédateur ou proie. Elle jeta un dernier regard vers le marronnier puis, serrant fermement la main gauche de Sora et la droite de Théo, esperluette humaine aux yeux brouillés, elle quitta le jardin sans plus se retourner.