Je ne suis pas Marc Levy

18 septembre 2008 par tinissou

 

- Je ne t’ai pas tout dit.

Je la regarde, et mon cœur s’arrête. Elle se tord les mains, gamine prise en faute, victime face au bourreau, les yeux déjà humides et l’aveu au bout des lèvres. Dans ces prunelles, là, entre l’iris et la pupille, il y a quelque chose. Il y a un mariage, raté, qu’elle tente de sauver. Notre mariage. Il y a six ans de vie commune, un bébé de neuf mois, des hauts et des bas. Plus de bas. Il y a nos erreurs, les miennes surtout ; la mienne surtout. Il y a la vie, celle qu’elle avait avant, celle qu’elle mène maintenant, et il y a un peu de mort aussi, de la nôtre, juste à l’endroit où je l’ai trompée. Ça déborde légèrement, sur tout le reste. Dans ses yeux il y a ce que l’on se dit, ce que j’ai caché, caché, quel vilain mot ; ce qu’on a construit, ce qu’on a traversé. Ce qu’on tente de réparer. Dans son regard il y a celui des autres, sa famille, ses amis. Ceux qui savent. Ceux qui s’en doutent. Il y a un passé, certain, un futur improbable. À moins que… L’offre est soumise à conditions : ses conditions. Au plus profond de sa rétine il y a une femme meurtrie et une culpabilité, la mienne, qu’elle continue de porter malgré tout, malgré elle. Il y a un peu de sa haine, beaucoup de son amour. Un océan de déception. Ses yeux sont bleus. Ses yeux sont une mer et parce que j’ai plongé, parce que j’ai perdu pied et qu’elle rame pour venir me sauver, je bois la tasse jusqu’à ce que ça passe.

L’iode me pique les yeux, et tandis qu’elle guette ma réaction je refoule comme je peux les élans d’eau salée. Parce que dans son regard il y a aussi la nuit dernière, celle où elle n’est pas rentrée, et son explication hasardeuse le lendemain matin. Et peut-être qu’elle a l’impression que ça me ferait du bien, de l’entendre, que ça me libèrerait. Mais peut-être qu’elle se trompe, elle, à tenter de me tromper.

Mon cœur redémarre, lentement.

- Ce n’est pas grave, dis-je. Je n’ai pas à tout savoir.

Et cette légère brise marine, à nouveau de se lever.

Un incapable

5 septembre 2008 par tinissou

- Tu sais…

Elle repousse une mèche de cheveux, négligemment. Une des miennes.

- Tu sais, je t’aime vraiment bien.

Elle dégaine, je m’enfuis : je détourne les yeux, prétends n’avoir rien entendu, comme si elle n’avait jamais prononcé ces mots. Ils restent là, invisibles et trop voyants, volatiles mais bien pesants. Ils tournent dans ma tête, cherchent mon cœur, en vain, et par dépit remontent dans mon cerveau : oui, elle m’aime vraiment bien.

- Qu’est-ce que tu entends par « vraiment » ?

Je gagne du temps comme je peux, et elle le sent, probablement. Elle retire doucement ses doigts, laissant derrière eux quelques épis supplémentaires, et me fixe. Ce qui implique pour elle de pencher la tête sur le côté, et tenter ainsi de capter un brin de mon attention.

- Ça veut dire que ce ne sont pas des paroles en l’air. Que je le pense sincèrement.

J’hésite, j’hésite entre tirer sur la corde pour voir si elle résiste, ou me la passer directement autour du cou.

- Et par « bien » ?

Elle soupire, et un souffle d’amertume lui glisse entre les dents. L’air est glacial.

- Écoute, tu me fatigues. On peut jouer à ça, bien sûr, pendant des heures. Des semaines même. Ou alors on choisit de se parler franchement.

Je la regarde, m’excuse intérieurement. Pas pour mon attitude immédiate, non, mais pour ce qu’elle annonce d’imminent.

- Tu sais très bien ce que je veux dire. Je t’aime bien. Vraiment. Et dans la bouche d’une fille, de toutes les autres en tout cas, ça suppose que j’ai pour toi des sentiments et que j’attends désespérément un signe de ta part pour les exprimer.

Elle fait mine de détourner les yeux, les lève au ciel ; les repose sur moi, pour vérifier que je capte bien son manège, et les lève à nouveau. Je reste pensif, attendant lâchement qu’elle rompe seule le silence qu’elle a elle-même tenté d’instaurer. Au jeu du plus couard, peu de gens peuvent espérer me battre.

- Tu en dis quoi ?

Un couteau sous la gorge, les pieds à quelques centimètres d’un rebord affectif imaginaire, je joue mentalement à « sautera, sautera pas ».

- J’en dis que… qu’est-ce que tu entends par « désespérément » ?

- … Va te faire foutre.

Sautera pas.

***

 

La vérité, c’est que s’il faut être deux pour faire un couple, les histoires d’amour ne se vivent jamais simultanément. Il y a toujours une personne qui engage la conversation, une personne qui, la première, dit je t’aime. Une personne qui fait avancer les choses, propose d’abord de rencontrer ses parents ou de s’installer ensemble. Elle varie d’une histoire à l’autre, peut s’inverser au fil du temps, et devenir alors non plus initiatrice mais suiveuse, trop heureuse alors, peut-être, d’être enfin prise par la main pour qu’on l’emmène voir la suite de la relation. Mais c’est avéré, c’est là, dans chaque baiser, chaque étreinte, chaque regard complice. Et ce constat, si simple qu’il soit, si banal et bénin, ne fait réellement de mal qu’à l’instant où l’un des deux se rend compte qu’il est arrivé à la fin du parcours avant l’autre. Que j’ai cessé d’y croire alors qu’elle continue d’être amoureuse.

Je la regarde dans l’obscurité diffuse de la chambre, violée par un rai de lumière d’un réverbère environnant. Elle s’est tournée vers le mur, non vers moi, pour me faire comprendre que je l’avais blessée et signifier autrement que par des mots qu’elle boudait. Et puis elle s’est endormie, rapidement, comme on trouve le sommeil sans le chercher après s’être épuisé. Et sa respiration lente, discrète, ce drap qui glisse et remonte au rythme de son souffle régulier ne dit qu’une chose : qu’elle s’est vidée de ses espoirs, remplie de mon cynisme. Que mon incapacité à l’aimer l’a forcée à éprouver, pour une seule nuit sans doute, la même chose. Ou plutôt cette absence de choses. Je me tourne dans l’autre sens, fixant la fenêtre, et ce fossé gigantesque qui sépare nos deux corps dans ce lit n’en finit plus d’essayer de me happer. Je manque de tomber.

La vérité, c’est que je n’ai jamais été amoureux.

***

 

Je me réveille lorsqu’elle claque la porte. C’est un truc comme un autre : elle s’applique à soigneusement fermer la porte, sans faire le moindre bruit, pour me laisser dormir, jusqu’à cette fois où, il y a trois semaines, elle l’a sciemment claquée en partant. On avait été dîné la veille, une soirée agréable qui se terminerait très certainement de manière plus agréable encore. Dans le lit, elle a commencé à m’embrasser le torse, le cou, les oreilles, m’arrachant un léger gémissement de plaisir : elle a souri, s’est remise à m’embrasser et m’a murmuré : « Je me sens vraiment bien, ici ». J’ai vu s’enchaîner en quelques secondes tout le plausible que ces mots contenaient, quand ils ne signifiaient peut-être que ce qu’ils disaient. J’ai été incapable d’aller plus loin. Physiquement. Au lieu d’en rire, de se renfrogner ou simplement de prétendre que rien ne s’était passé, elle s’est assise face à moi et s’est appliquée à m’expliquer, avec condescendance (compassion) et hypocrisie (bonne foi), que ce n’était pas grave et arrivait naturellement. Rayez les mentions inutiles, de son point de vue ou de mien. Je l’ai écoutée débiter ces idées toutes faites, prêtes à l’emploi, dans la veine du « pas la taille, la manière de s’en servir » auquel j’avais heureusement échappé. Et je me suis braqué, ce qui s’apparente pour n’importe qui et surtout elle à m’énerver. Après ça, le scénario s’est révélé plus ou moins similaire à celui d’hier soir : l’espace entre nous s’est agrandi, encore un peu, et elle m’a réveillé le lendemain matin de la même façon. Elle a nié, évidemment.

Voilà le problème : elle dort là, relativement souvent, alors qu’elle bosse tôt et qui plus est près de chez elle, soit à quarante-cinq minutes d’ici. Je me lève plus tard et travaille à la maison. Et le fait est que je ne lui propose jamais de dormir chez elle : je l’ai fait, une fois, et elle est partie en me laissant ses clés, ainsi qu’un mot m’invitant à faire comme chez moi. Sauf que je ne voulais pas de ces clés. Sauf que ce n’était pas « chez moi ».

Je laisse mon esprit vagabonder une quinzaine de minutes, sur ce sujet et d’autres, avant de capituler et de comprendre que je n’arriverai jamais à me rendormir. J’enfouis ma tête sous l’oreiller pour endiguer le flot de pensées. J’étouffe. On m’appelle phobique de l’engagement, connard insensible, enfoiré affectif, handicapé des sentiments : a-t-on jamais imaginé que je puisse n’être qu’humain ? J’étouffe vraiment. J’ai les joues rouges et les cheveux trempés de sueur. Il faut que je me sorte de là et, sans accorder plus d’importance que cela à l’ironie de ce double sens, je saute dans un jean et me précipite dehors.

***

 

On a tous un refuge : le mien s’appelle déni. Ponctuellement, il prend la forme d’un parc, d’une salle de cinéma, d’une terrasse de cafés ou des rues de Paris, les yeux presque clos et quelques accords de musique que je distille consciencieusement dans mes oreilles, choisissant avec précaution les chansons qui rythment mes pas. Généralement, les plus tristes que je trouve. Ce n’est pas du masochisme, ou un moyen de me morfondre et de me complaire dans l’ersatz de vie qui constitue mon existence. D’accord, dit comme ça, ça fait un peu dépressif. Mais c’est plutôt un culte du paradoxe, de celui qui me pousserait à écouter du hard rock à un enterrement ou de m’esclaffer devant un drame. Je suis un bordel ambulant : je ramasse et compulse soigneusement dans un coin de ma tête toutes les odeurs, les images, tous les sons captés ça et là au fil de mes escapades solitaires. Car oui, j’ai beau la fuir du mieux possible, la lucidité finit toujours par me rattraper : je suis seul. Et la phrase n’est pas complète, car en réalité je suis seul et je ne le veux même pas. Certains pensent que des gens s’en contentent, qu’ils s’isolent volontairement. Mais d’eux, on n’entend jamais dire qu’ils sont solitaires : ils sont tour à tour exclus, asociaux, dépressifs antipathiques, vieilles filles, ermites ou sans amis, et aucun de ces termes ne porte en lui le minimum de compassion que cela appellerait. On pense souvent des gens seuls qu’ils ont choisi de l’être : on n’imagine jamais qu’ils n’attendent qu’une chose, une seule. Ne plus l’être, justement.

Je bois une gorgée d’un café trop allongé en regardant passer les gens, et je n’ai qu’une pensée en tête : comment font-ils ? Comment font-ils ceux qui, qu’importe le temps, qu’importe les problèmes ou les regards, avancent main dans la main dans un même mouvement ? Est-ce qu’il leur a suffi d’y croire ? Est-ce qu’ils se sont trouvés ? Se sont-ils seulement cherchés ? Est-ce que, de ces doigts entremêlés, certains sont venus chercher les autres ou ont-ils agi d’eux-mêmes, comme si c’était naturel ? Comme si c’était évident. Je les observe, je les observe et je crève de jalousie, des relents d’eau salée que mes yeux s’efforcent de bloquer. Je me nourris de ces amours qui ne sont pas les miennes, jusqu’à la nausée ; et me lève, pour éviter de craquer.

***

 

Chez moi, je récupère mon portable et y lit un message. Son message. Ses excuses, qu’elle ne devrait pas prononcer, l’apaisement qu’elle tente d’insuffler sans y arriver. Elle me prévient aussi qu’elle rentre pour déjeuner, et alors que j’entends l’ascenseur je vois déjà la suite se profiler. Je ferme les yeux, me repasse ces dernières semaines, ce couple que nous n’avons jamais été. Je n’anticipe même pas mes mots, ils viennent sans que je n’aie besoin de les préparer. Une petite bande d’habitués. Je m’intime l’ordre d’y réfléchir, me force à essayer, sans succès. Je sais que c’est peine perdue, que ce n’est pas elle, pas encore, pas maintenant. Peut-être un jour – peut-être. Mais pas celui-là. Et quand je lui ouvre la porte, elle lit sans doute déjà dans mes yeux tout le désarroi dans lequel je m’apprête à la plonger. Ce genre de choses se sentent. Elle tente de me déchiffrer, plus encore, plus que l’évidence qui semble s’annoncer.

- Qu’est-ce qui se passe ?

Elle sourit sans y croire, m’embrasse, pour la dernière fois, et je respire son parfum en évitant son regard. Et je cille, je craque, la fixe pour me l’approprier. Emprisonne pour toujours les traits de son visage, son odeur, ses formes. La laisse entrer, et referme doucement la porte.

- Rien, dis-je. J’ai juste… j’ai à te parler.

Le pommier

6 août 2008 par tinissou
 
 
 
- C’est bon, tu as tout pris ?
- Je ne sais pas. En même temps, on voyage léger, non ?
Ils se regardent, hésitent un peu. Rient.
- Non ?
- Si.
Elle s’appelle Léa, il s’appelle Tom : il ferme le coffre pendant qu’elle ferme la maison. Tous deux s’engouffrent dans la voiture. On est le 11 juillet.

***

- Tu l’as prévenue ?
- Qui ?
- Sa mère. Tu l’as appelée ?
- Ah. Oui, oui. Mais elle m’a dit qu’elle préférait rester seule, cette année.
- Elle t’a dit ça ?
- Non. Elle m’a dit qu’elle ne voulait pas venir.

Léa reste pensive, l’objection au bout des lèvres.

- Alors on fait quoi ?

Tom la regarde.

- On va la chercher, évidemment.

Évidemment.

***

Quand ils arrivent devant son immeuble, Judith attend déjà à la porte d’entrée. Elle a enroulé un plaid autour de ses épaules, et s’accroche désespérément à une enveloppe, qu’elle garde serrée contre son cœur. Tom s’arrête, et à son tour elle entre dans la voiture, non sans peine, fléchissant sur ses jambes désormais fatiguées par le poids des années. Dans le rétroviseur, Tom l’épie.

- Ça va ?

Elle savait qu’ils allaient venir, même si elle leur avait dit de ne pas le faire.
Eux savaient qu’elle serait là.

- Ne dites rien.

Tome et Léa se jettent un bref coup d’œil : alors d’accord, ils ne diront rien.

***

Judith se ronge les ongles, maintenant, s’arrêtant parfois pour lancer un gros soupir. Elle attend que l’un d’eux rompe le silence, se rappelle sa prérogative, foutu Alzheimer, et se décide enfin.

- C’est lourd.

Tom et Léa se concertent du regard.

- Quoi, l’enveloppe ?
- La peine ?

L’un est pragmatique, l’autre préoccupée. Judith, elle, est simplement blasée.

- Non, l’ambiance.

Tom tique, trop facilement.

- Mais enfin, Judith, c’est vous qui…
- Je sais, je sais. Mais en fait, ne rien dire, c’est pire.

Léa se tourne vers elle.

- Vous voulez qu’on en parle ?
- De quoi ?
- De lui.
- Ah. Non, non.
- D’autre chose, alors.

Ce n’est pas une question. Mais Judith acquiesce.

- Oui, d’autre chose.

Et ils se taisent à nouveau.

***

La route est bordée de chênes massifs, qui ombragent ponctuellement la voiture à mesure qu’ils avalent le bitume. La tête posée contre la vitre, Léa fait mine de les dénombrer : en réalité il y en a 39 sur ce segment, 38 dans l’autre sens depuis que la foudre en a terrassé un, il y a de cela deux ans. Elle le sait. Depuis cinq ans maintenant qu’ils empruntent ce chemin, toujours le même, toujours à la même date, elle a eu l’occasion de les compter encore et encore. Et encore.

A côté d’elle, Tom fait jouer ses doigts sur le volant, au rythme incertain de la chanson qui s’étire plaintivement à la radio. Il change de station, une fois, deux fois, cherche en vain un morceau plus entraînant. Comme si cela allait suffire à alléger le trajet.

Petit à petit, ils s’éloignent de la civilisation. Les villages, plus rares, atteignent une taille anecdotique, se limitant parfois à un commerce faisant tout à la fois office de presse, de café et de boulangerie, avec quelques maisons disséminées autour. Les champs s’étendent à perte de vue, baignés d’un doux soleil d’été. La route se rétrécit, se délabre, sinue paresseusement dans ce petit bout de n’importe où. Et au détour d’un virage, ils y sont. Ils sont arrivés. Tom gare la voiture, si l’arrêter sur le bas-côté signifie réellement se garer : de toute manière, personne ne viendra les déranger. Léa sort la première, aide Judith à descendre, et toutes les deux marchent lentement, la plus jeune calquant ses pas sur ceux, maladroits, douloureux, de la plus âgée. Tom les regarde à travers le pare-brise, regarde l’arbre aussi, seul au milieu de rien, du néant d’une campagne profonde qu’ils n’ont jamais explorée. Se mord le poing, inspire frénétiquement, puis plus posément. Et va pour les rejoindre.

***

Cinq ans auparavant, Baptiste est encore en vie dans cette même voiture. Ils sont tous les quatre là.

- Tu es sûr que c’est ce que tu veux faire ?

Tom se fait du souci, et Baptiste pense qu’il ne devrait pas : il est déjà condamné. Alors il lui sourit, le traite de petit con et répète que oui, bien sûr, c’est ce qu’il veut faire. Léa prend les choses en main.

- La mer ?
- Non, je ne supporte pas les poissons.
- La montagne alors.
- Tu penses sincèrement qu’on va avoir le temps de rejoindre les Alpes ?

Elle lui sourit pour ne pas pleurer ; se mord l’intérieur des joues, jusqu’à sentir des lambeaux de chair se détacher.

- Non. Où ça alors ?
- La campagne.
- La campagne ?
- La campagne.

Tom hésite.

- Et où ça exactement, monsieur je-sais-tout ?

Baptiste rit, s’étouffe à moitié. Essuie du revers de sa main des larmes imaginaires.

- Roule, mon grand. On verra bien où on devra s’arrêter.

***

Il n’y a pas de tombe au sol. Pas de croix, pas d’urne, pas d’indication quelconque qu’ici, un certain 11 juillet, il y a cinq ans, une vie s’est arrêtée. Il parlait de moins en moins, a aperçu l’arbre, a dit qu’il le trouvait joli. A fermé les yeux et… oui, une vie s’est arrêtée. Judith a refusé qu’on l’enterre ici, elle n’était même pas sûr qu’ils aient le droit. Et elle était contre l’incinération. Tom l’a toujours suspectée, et c’était compréhensible, d’avoir voulu le garder près d’elle, à ses côtés. C’est ainsi que ça s’est passé.

- Qu’est-ce qu’on fait ?
- Ce qu’on fait tous les ans, non ? Une petite incision dans l’écorce, quelques instants de recueillement…

Le ton de Léa est méthodique, presque froid. Tom la laisse faire : il sait comment elle est.

- Judith, vous en pensez quoi ?

Judith touche le bois rugueux, lève les yeux au ciel, vers les branches épanouies qui semblent toucher le soleil.

- J’aimerais bien rester seule un moment, si ça ne vous dérange pas. Ici.

Tom la regarde, puis Léa. Réfléchit un instant, et se tourne vers elles.

- Moi aussi. Moi aussi, j’aimerais bien un instant à moi, enfin à nous. A lui et moi.

Léa soupire, ou fait semblant.

- Bien. On va tous se regarder un par un parler à un arbre. C’est ridicule, on devrait dire quelque chose tous ensemble.
- Léa, s’il te plaît.
- Non, Tom. Pas cette fois. Pas de reproche.

Il se tait. Tous trois observent leurs pieds, l’air embarrassé. Léa explose.

- Bien ! Puisque c’est comme ça, moi aussi je veux un moment seule avec lui. Je passe la première. Mais je persiste à dire que c’est ridicule.

Tom ébauche un sourire.

***

- C’est ridicule.

Elle touche le tronc, pose sa paume à plat jusqu’à se convaincre d’entendre le cœur de l’arbre vibrer.

- Tu m’entends, Baptiste ? C’est complètement ridicule.

Un souffle de vent fait bruisser les feuilles, et Léa se raccroche à ce signe comme elle peut.

- Un pommier… Ca aussi c’est ridicule, sérieusement. Tu n’aurais pas pu choisir de mourir au niveau des chênes, ou devant un peuplier ? Un marronnier ? Un pommier, franchement, Baptiste…

Lentement, elle laisse filer sa main le long du bois, comme on caresse le dos de l’être aimé.

- C’est bizarre avec Tom, tu sais ? Bizarre… bizarre d’avoir été avec toi, d’être avec lui. De n’être plus qu’à lui. De me persuader de l’aimer.

D’un geste, elle ramène son autre main au niveau de la première, se laissant aller de tout son corps contre l’arbre, cherchant la chair d’un homme dans ses aspérités.

- C’est si dur sans toi, Baptiste. C’est trop dur de faire semblant, de dire que tout va bien, que c’est du passé. Moi je veux aimer à nouveau. Je veux aimer encore.

Elle essuie une larme, amère, hargneuse, de celles qui ont le plus de mal à couler.

- Moi je veux arrêter de t’aimer, Baptiste. Juste arrêter de t’aimer.

Elle donne un coup de poing, s’affale lamentablement sur le pommier. Recule de quelques pas, et se met à courir. Sans se retourner.

***

Du coin de l’œil, Tom la voit s’éloigner. Il ne songe même pas à la rattraper.

- Judith, vous préférez que je passe avant, ou vous voulez y aller ?
- Tu veux qu’on fasse ça à la courte paille, Tom ?

Elle s’est assise à la lisière d’un champ de blé, et dans sa voix neutre, implacable, il n’arrive pas à percevoir si elle se moque de lui. Elle le défie du regard, de son regard bleu acier qu’il soutient sans ciller.

- Je vais y aller d’abord. Vous êtes sa mère : je pense qu’il est plus juste que vous terminiez.

Elle lui sourit, hoche la tête. Vas-y, mon garçon, se dit-elle : tu as plus de choses à lui raconter.

***

Il se sent bête, au début, les bras ballants et la tête vide d’idées.

- Salut, Baptiste.

Mentalement, il se gifle : si jamais il voit ça, de là-haut, il n’a pas fini de le charrier.

- C’est con de dire salut. Surtout si tu ne m’entends pas. Mais si tu ne m’entendais pas…

Il cherche ses mots.

- … si tu ne m’entendais pas on ne serait pas là. Si tu ne m’entendais pas, ça ne servirait à rien de faire tout ce trajet, d’y croire encore. De te faire vivre, encore un peu.

Il se tourne, voit que depuis son champ de blé, Judith l’observe, amusée. Il hausse les épaules, pose à nouveau son regard sur le pommier.

- C’est dur, tu sais ? J’ai du mal avec Léa. En fait j’ai du mal avec tout, mais Léa… Léa tu la connais. Elle n’a pas changé.

Il se mord les lèvres.

- C’est peut-être ça d’ailleurs, le problème : depuis que tu n’es plus là, elle n’a pas changé. Si, tu lui manques, évidemment, mais dans ses sentiments tout est pareil : elle continue de penser à toi, et continue de faire semblant de m’aimer.

Il sourit.

- Elle croit que je ne le vois pas, ou que je ne comprends pas. Mais quand on aime quelqu’un qui ne vous aime pas, il n’y a rien qui fait plus mal. Rien. C’est avec elle que j’ai appris ça.

Lui aussi laisse une larme couler.

- Et ça, c’est toi qui le lui as appris le premier.

Il renifle comme il peut, pour endiguer le flot salé.

- Je crois qu’une partie de moi t’en veut, sans doute. Je crois que le jour où tu es mort, même si tu ne l’aimais pas, tu as emporté son cœur avec toi et moi, et bien… jamais je ne pourrai le récupérer. Une partie de moi t’en veut pour ça, oui. Et l’autre… l’autre partie est encore ton meilleur ami. Le con, il n’arrête pas de pleurer.

Il rit, faiblement.

- Remarque, j’ai qu’à envoyer la partie qui t’en veut le tabasser.

Il pose sa tête sur les incisions qui ornent désormais le tronc abîmé.

- Me voilà schizophrène, maintenant. Mais tu m’auras compris, hein ? Tu as toujours compris ce que je ressentais.

Doucement, il sort de sa poche arrière un petit canif. Et consciencieusement, la vue brouillée, il ajoute une entaille à celles déjà alignées.

***

- Qu’est-ce qu’elle fait ?
- Rien.

Tom plisse les yeux.

- Comment ça, rien ?
- Rien. Elle ne parle pas, elle ne bouge pas. Elle reste juste là, les yeux baissés.
- Elle n’est quand même pas…

Léa soupire.

- Ne dis pas de conneries, Tom. Elle ne serait pas debout, sinon.

Tom la regarde, hésite. La déteste, l’aime, la trouve belle. Et ravale sa fierté.

- C’est vrai. Pardonne-moi.

Elle se tourne vers lui, le détaille un long moment. Soupire à nouveau.

- Non, c’est moi. Depuis ce matin, c’est moi. Tous les ans je suis comme ça. Je suis désolée.
- C’est normal, mon ange. Je comprends tout à fait.

Il lui prend la main, elle tressaille. C’est toujours aussi désagréable, pour elle, de le voir s’écraser, de le sentir la toucher. Non, tu ne comprends pas, a-t-elle envie de crier.

- Je vais voir ce qu’elle fait.
- On ne devrait pas la laisser seule ?
- Tom, ça n’apportera rien de plus. Rien de bien. Il est temps de rentrer.

Elle s’éloigne et, de dos, sent le regard de Tom la brûler.

***

- On y va, Judith ?

Elle s’arrête à quelques mètres d’elle, de l’arbre aussi, et frissonne à nouveau. D’un autre genre de sensation. D’une autre sorte d’amour. Judith acquiesce, se penche et dépose au pied du pommier l’enveloppe qu’elle a apportée. Accorde au lieu un dernier regard, et se tourne vers Léa.

- C’est bon. On peut y aller.

***

« Mon prince, mon ange. Mon Baptiste.

Dieu que je suis sotte de t’écrire. Je m’en veux, bien sûr, mais on pardonne tout aux vieilles dames. Tiens, rien que la semaine dernière on m’a fait passer devant tout le monde au Monoprix, et j’ai toujours de la place dans le bus. Toujours. Mais je suis sotte de t’écrire ça aussi.

J’ai beaucoup pensé à toi depuis quelques jours. Oh, mon garçon, je pense toujours à toi, mais dès que je sens ce jour arriver… je ne sais pas, l’air en est chargé, ça sent la mort partout, la mort et la tristesse. Je déteste ce jour. Je déteste ton absence.

Geneviève, tu sais, celle chez qui tu allais tondre la pelouse plus jeune ? Tu ne la remets peut-être pas, mais elle a perdu son fils, elle aussi. C’est elle qui ne s’en remet pas. Elle est venue immédiatement me trouver pour m’en parler, pour que je lui parle surtout. Lui dire que c’était injuste, oui Geneviève, c’est injuste, il était encore jeune, oui Geneviève, bien sûr qu’il était encore jeune… L’entendre parler de son fils mort, « lui aussi », a été perturbant. C’est comme ça qu’elle me l’a dit : « moi aussi ». Je l’ai réconfortée, enfin je pense, puis je l’ai raccompagnée chez elle, et je suis rentrée après. En chemin je n’ai pas arrêté de tourner ça dans ma tête : mais pourquoi m’avait-elle dit ça ?

Les médecins m’ont diagnostiqué cette nouvelle maladie, tu sais, Alzheimer ? Tout le monde en parle mais moi je crois que ce ne sont que des sornettes : on vieillit, on oublie certaines choses, c’est tout. Mais moi je n’ai pas oublié que tu étais parti, non, pas du tout. Simplement tu es encore bien là, pour moi.

Attends un instant, je me relis un peu (je n’ai pas envie de faire des fautes, tu te moquerais encore de moi). Mon dieu, je raconte vraiment n’importe quoi. Bref, j’ai beaucoup pensé à toi, et Geneviève… Geneviève m’a dit qu’elle voyait quelqu’un, un spécialiste ou je ne sais trop quoi, pour surmonter l’épreuve. Ce sont ses termes : surmonter l’épreuve, comme s’il s’agissait d’un marathon et qu’elle s’entraînait à ne pas perdre son souffle. Moi je suis arrivée au bout du mien. Bref, il lui a conseillé de lui écrire quelque chose, comme une lettre d’adieu, comme s’il n’était pas parti subitement mais qu’il l’avait prévenue et qu’en quelques mots, elle condensait tout ce qu’elle n’avait pas pu lui dire avant sa mort. Je crois que c’est pour ça que je t’écris.

Mes derniers mots à moi ont été « C’est un pommier, mon ange ». Tu vois que je me souviens bien de tout, hein ? Quand j’ai dit ça à Geneviève, elle s’est effondrée en larmes et m’a dit qu’elle avait dit une bêtise du même acabit, très certainement, elle aussi. « Elle aussi » : à mon avis, elle a un problème avec ça. J’y ai réfléchi, et en effet, ce n’était peut-être pas la meilleure chose à dire à son fils quand on est sur le point de le perdre. Puis j’y ai réfléchi encore, et la vérité, c’est que mes vrais derniers mots ont été « mon ange ». Et ça me va. Je peux encore vivre avec ça. Pas trop longtemps, j’espère – il me tarde de te rejoindre – mais je peux vivre avec ça. Tu es mon ange. Tu es là, quelque part, autour de moi et en moi. Tu n’es pas totalement parti, et du coup, je ne suis pas totalement folle. Je t’aime, je t’aime aussi fort qu’une mère peut aimer son fils. Les deux zigotos aussi, là, ils t’aiment : je leur ai dit que je ne voulais pas y aller, te voir, je leur ai bien dit. Mais ils viendront, je le sais. Alors je serai là, prête, à les attendre, pour pouvoir te porter ça et te dire encore une fois combien tu vis en moi. Prends soin d’eux de là-haut, mon ange : je crois qu’ils ont encore besoin de toi. Moi ça va.

Moi je peux vivre sans toi, tant que je sais que tu es avec moi.

Je t’aime, je t’aime, mon ange. Je t’aime.

Maman. »

Audrey

15 juillet 2008 par tinissou

Quand Audrey rentre dans la voiture, ce soir-là, elle tire sur ses chaussettes et ne prononce pas un mot. Pas même bonsoir. Paul l’observe dans le rétroviseur, et voit que son visage fermé est encore rouge des larmes qu’elle a versées. Ses yeux, bleus d’ordinaire, en sont encore brouillés. Bon, se dit Paul, relativisons : tu as 34 ans, tu es chef de ta propre entreprise et tu diriges une équipe de 23 personnes avec lesquelles tu discutes et interagis tous les jours. Ce n’est pas moins compliqué que de parler avec ta fille. Oui mais voilà, quand on a 34 ans, qu’on est divorcé et que la seule chose que l’on connaît de son enfant, ce sont ses mercredis après-midi et ses week-ends – et encore, un sur deux pense-t-il amèrement – ce n’est pas si simple. C’est même l’antithèse de la simplicité.

- Ça a été l’école, aujourd’hui ?

Pas de réponse. Premier bide. Audrey se couche sur le côté, chose périlleuse s’il en est lorsqu’on a la ceinture attachée. Sauf quand on a six ans, et qu’après un bref mouvement de contorsion ladite sécurité devient anecdotique.

- Audrey ? Chérie ?

À l’arrière, rien de nouveau. Elle garde les yeux rivés sur le toit ouvrant, les ferme parfois de toutes ses forces avant de les rouvrir, comme si elle cherchait à en expulser de l’énergie pour détruire la vitre, la voiture, son père et le monde entier, pourquoi pas. Foutus dessins animés.

- C’est à cause de ta copine, Morgane ?

Ou Manon ? Margaux ? Merde, il ne s’en souvient plus.

- Nan.

Et la lumière se fait. Elle a la voix rauque, déterminée. Blessées et provocante.

- C’est quoi alors ?

Silence. Mais il n’insiste pas, il sait qu’elle va répondre. Il a été gosse, et il connaît sa fille. Surtout elle a parlé tout à l’heure : techniquement, elle a déjà perdu.

- J’veux pas être comme Charlotte.

Charlotte. C’est qui, ça, Charlotte ? L’intellectuelle brimée ? La mini-pouffe du CP ? Ce ne serait pas celle qui pue, et qui n’a pas d’amis ? Et Audrey qui ne lui donne pas d’indices : Dieu que c’est compliqué.

- Je vois.

Elle se tourne vers lui, le regarde ; il le sent sans même se retourner.

- Nan, tu sais pas.

Elle marque un point.

- Je t’en ai pas parlé. C’est même pas ma copine, d’abord.

Adieu, culpabilité.

- Ah. Et qu’est-ce qu’elle a, Charlotte ?
- Ses parents, ils sont divorcés, eux.

Paul freine au dernier moment. Un peu trop brusquement. Il se retourne alors que le feu passe tranquillement au rouge.

- Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?
- Les parents de Charlotte, et bah ils sont divorcés et toi et Maman aussi vous allez vous divorcer !

Et ça y est : Audrey pleure. Or Audrey ne pleure jamais. Même quand elle n’était encore qu’un nourrisson , elle ne pleurait pas ; même après s’être écorché le genou à la piscine elle n’a pas pleuré. Les larmes de sa fille, ça, Paul ne connaît pas. Le mensonge, si : Paul est bien plus à l’aise avec le mensonge qu’avec la vérité.

- Voyons, chérie, c’est n’importe quoi. Maman et moi n’allons pas divorcer.
- T’es qu’un menteur !

Elle crie, maintenant. Entre ses sanglots, elle assassine son père du regard.

- T’es qu’un menteur, répète-t-elle plus calmement. Trop con.
- Audrey !

Cette fois c’est lui qui crie. Il redémarre, se range sur le bas-côté et coupe le courant. Il se retourne : Audrey a l’air terrorisé.

- Qui t’a appris ça ? Je veux savoir qui t’a appris ce mot !

Elle ravale un pleur. Renifle bruyamment. Son regard n’a pas changé, mais son visage est désormais déformé par la rage et la tristesse.

- C’est Charlotte. Elle m’a demandé pourquoi Maman et toi vous êtes arrivés séparés à la kermesse, et je lui ai dit, et elle m’a dit qu’en fait ça voulait dire que vous allez divorcer et que j’étais trop con.

Mentalement, Paul raye la fameuse Charlotte de la liste potentielle des futurs invités de l’anniversaire de sa fille. En passant, il l’aplatit sous un rouleau compresseur imaginaire, hurlant de douleur comme la petite peste qu’elle est. Ce qu’aucun père de famille de 34 ans, même divorcé, ne devrait songer à faire.
Aucun être humain d’ailleurs.
Il inspire profondément.

- Écoute, Audrey, on t’a déjà expliqué avec Maman. En attendant de trouver une grande maison, c’est plus économique pour nous de garder deux petits appartements pour y vivre. Le temps qu’on trouve. Tu ne crois pas qu’il vaut mieux pour Maman qu’elle dorme là-bas plutôt que dans le canapé, avec moi ?

C’est bien tenté ; mais il en faut plus pour tromper la vigilance d’une enfant de six ans.

- Mais Maman, elle a un lit dans l’appartement, elle.
- Oui, mais toi tu n’y as pas de chambre.

C’était mesquin : Paul savoure.

- Audrey, reprend-t-il plus calmement. Chérie. Regarde-moi.

Elle le regarde, et c’est lui maintenant qui résiste pour ne pas ciller.

- Tu sais, lui dit-il, des parents qui divorcent ne sont pas forcément des mauvais parents. Je ne dis pas que c’est notre cas…

Il marche sur des aiguilles.

- … mais s’ils le font, c’est surtout parce que c’est mieux ainsi.

Lentement, Audrey cesse de sangloter. Ses yeux sont redevenus bleus, mais conservent la lueur de défi qui les anime depuis qu’elle est entrée dans la voiture.

- Comment ça peut être mieux ainsi ?

Il ne dit rien : Audrey gagne du terrain.

- Pourquoi ça serait mieux qu’on a pas notre papa et notre maman avec nous ? Ensemble ?

Paul soupire. Comment expliquer à sa fille de six ans pourquoi, un jour, l’on cesse de s’aimer ? Comment dire la vérité, les mots justes, ceux qui rassurent et qui ne font pas souffrir ?

- Chérie, dans chaque couple… dans chaque couple il y a des problèmes. Des problèmes qui n’ont rien à voir avec les enfants, ajoute-t-il en voyant la mine renfrognée d’Audrey. C’est à eux de les régler, et s’ils n’y arrivent pas, alors ça ne sert à rien de continuer.

C’est faux une fois encore. Une fois de trop. Il sent ses yeux le piquer, et se contient comme il peut. Comme un grand, en somme. Ils se sont battus à cause d’Audrey, et pour Audrey. Pour d’autres choses également, bien sûr. Le travail, les horaires, les fréquentations. La conception d’un amour, de l’amour. De la vie. Toutes ces choses qui font qu’arrivés à un certain tournant, petits points en suspension d’une relation, on décide de s’arrêter ou de continuer d’avancer. Et ils se sont arrêtés.
Il redémarre. Le trajet se poursuit silencieusement et du bout des yeux, des regards qu’il jette au hasard dans le rétroviseur, Paul guette avec anxiété les craquelures sur le vernis qu’il a pris soin d’appliquer ; mais Audrey ne dit rien. Lorsqu’il coupe le contact, au pied de leur immeuble, il compte jusqu’à cinq avant de sortir de la voiture. Se donner le temps…

- Tu sais, papa…

Elle hésite, choisit ses mots avec application. Pour qu’ils contiennent plus que ce qu’ils n’expriment.

- Tu sais, reprend-t-elle, je t’aimerai toujours. Même si un jour tu aimes plus Maman.

Il sourit.

- C’est gentil, ma chérie. Moi aussi je t’aimerai toujours, je te le promets. Même si un jour tu ne m’aimes plus.

Elle rit. Il sort, ouvre la portière de sa fille et l’aide à descendre. Audrey lui attrape la main, de ses doigts fragiles mais assurés.

- Et, euh, Papa ?

Il s’immobilise, craint un instant d’être découvert.

- Oui ?

Elle lui fait un grand sourire, et sur son visage le soleil s’épanouit.

- On peut commander des pizzas ce soir, hein ?

Il la regarde, se penche vers elle ; l’embrasse là, sur le front, tendrement.

- D’accord. Des pizzas.

Elle sautille de joie, et part en courant composer le code du portail. Il l’observe, la boule au ventre.
Trop con.

Parce que la vie

2 juillet 2008 par tinissou

J’ai été serveur, plus jeune. Ca ne m’intéressait pas vraiment. Je ne sais même pas pourquoi je l’ai fait : je crois que je marchais dans les traces de mon frère, essayant une nouvelle fois d’être quelqu’un que je n’étais pas. J’ai gardé de cette expérience quelques automatismes qui me sont toujours restés depuis : laisser systématiquement un pourboire, vérifier la propreté des couverts et être au moins aussi patient avec le garçon qu’il ne l’est avec certains clients. Depuis dix minutes je suis donc assis là, à cette table bancale en alu brossé, attendant de passer une commande que j’ai cogitée un dixième de seconde. Un jour, un client s’est assis à la terrasse : quand je lui ai demandé ce qu’il buvait, il m’a répondu « Un Perrier, avec un fond de sirop de pêche s’il vous plaît ». J’ai docilement obéi, et lorsqu’il s’est agi de faire l’addition j’ai demandé à mon supérieur ce que je devais exactement compter. Il s’est avéré que puisqu’on ne proposait pas de sirop à la carte, et qu’on ne pouvait décemment pas faire payer deux boissons alors qu’il n’y en avait qu’une, seul le Perrier est apparu sur la note. Peu après, alors que je faisais une de mes pauses rituelles, le client était toujours là à contempler le vide. On a parlé brièvement : il m’a expliqué que partout où il allait, il commandait la même chose, parce que c’était bon et que personne ne lui avait jamais fait payer autre chose qu’un Perrier. Ce soir-là, je suis allé prendre un verre avec des amis. J’y ai commandé mon premier Perrier avec un trait de sirop de pêche. C’était il y a deux ans.

Quelques instants plus tard, je sirote tranquillement mon souvenir en regardant passer les gens. Il y a ceux qui partent, scrutant les panneaux d’affichage ou déjà lancés à la conquête de leur train, doucement pour les plus prévoyants, en courant pour les autres. Il a ceux qui reviennent, qui avancent en fixant fermement leurs pieds ou cherchent du coin de l’œil un parent, un ami. Il y a ceux qui attendent, justement, et leur excitation charge l’air de ce sentiment étrange que seules les gares et les aéroports peuvent véhiculer. Ceux qui trépignent. Ce sont des amoureux, de la famille, des copains d’école ou des collègues de travail. Ce sont des jeunes, des vieux, des femmes et des hommes. C’est un brassage d’âge, de culture, d’origine et de raisons différentes d’être ici, qui m’étouffe et m’apaise en même temps ; qui surtout me renvoie au vide de ma propre existence, et de mon illégitimité à être ici. Parce que je ne pars pas, ni ne reviens ni n’attends. C’est à peine si j’espère.

- La place est prise ?

Il a une vingtaine d’années, des cheveux courts et bruns et un sac de voyage dans la main ; de l’autre, il tient le dossier de la chaise voisine et son regard m’interroge comme si la réponse n’était pas si évidente que ça. Et ça me rassure, quelque part. Je lui souris, lui fais signe que non et replonge dans mon observation, trop absorbé par la vie qui bouillonne autour de moi pour me concentrer sur celle qui s’installe à mes côtés. Il s’absorbe dans la contemplation de la carte, cherchant peut-être quelque chose en particulier ou feignant sans doute de ne pas savoir ce qu’un café de gare peut bien proposer. Le serveur arrive presque immédiatement, et je réprime un petit rire ironique.

- Vous avez choisi ?
- Euh, pas encore, non.

Je ne peux m’empêcher d’écouter, et facilement je lâche « Vous feriez mieux de commander maintenant ; qui sait quand notre ami reviendra ? ». Ca le fait rire ; pas le serveur.

- Très bien, ce sera… tiens, un Perrier, ce sera très bien.

Le serveur lève les yeux au ciel.

- Avec un fond de sirop de pêche ?
- Pardon ? Non, pourquoi ?
- C’est ce que votre ami a commandé.
- Ah ? Dans ce cas… oui, s’il vous plaît.

Il n’a pas relevé notre pourtant très soudain lien d’amitié. Le serveur s’éloigne, et quelques secondes flottent dans l’air, comme un décompte avant d’engager la conversation. C’est lui qui rompt le silence.

- Un ami à vous, je suppose ?
- Pas encore. Ca m’a l’air mal engagé, ceci dit.

Il rit encore.

- Lucas. Enchanté.
- Vraiment ? Lucas. Enchanté aussi.
- Et vous, vous appelez comment ?
- Je viens de le dire. Lucas.
- Oh.

Il semble réfléchir quelques instants.

- Et bien, ça nous fait déjà pas mal de choses en commun.

A mon tour de rire.

***

- Vous partez, ou vous revenez ?
- On se tutoie ?
- Si tu veux. Alors ?

Il sourit.

- Je pars. Enfin je rentre, plutôt.
- J’avais cru comprendre.
- C’est l’accent qui m’a trahi ?
- La gentillesse. Où ça ?
- A Limoges. Les parisiens ne sont pas gentils ?
- Je ne sais pas, mais j’en suis un.
- Il y a de l’espoir, alors.
- C’est gentil.
- Mais pas parisien.
- C’est sûr.

Les balles s’échangent à toute vitesse. Après quelques minutes, je sais qu’il étudie le droit, qu’il est en troisième année, qu’il est fils unique et qu’il aimerait se spécialiser en droit des affaires. Lui a découvert que j’étais en lettres, en troisième année également, que j’étais du genre repas de Noël à quinze et que je voulais devenir écrivain.

- Laisse-moi deviner… Policier ?
- Non.
- Science-fiction ?
- Non plus.
- Mais des romans, quand même ?
- La vie.
- Vaste sujet.
- Le néant de la vie.
- Le néant reste quand même vague. Je t’assure.

Au jeu des questions, je perds rapidement. Ce n’est pas que je ne m’intéresse pas aux autres, je suis simplement incapable de déterminer ce qu’il est bon d’aborder ou non avec quelqu’un. Encore moins lorsque cette personne m’est complètement étrangère. Mais je m’accroche.

- Alors, Lucas… Ca fait bizarre. Je me rends compte que je ne connais aucun autre Lucas. Bref, Lucas, qu’es-tu venu faire à Paris ? Si ce n’est pas indiscret, évidemment.
- Non, ça ne l’est pas. J’aime cette ville, c’est plus ou moins la seule raison.
- Bien tenté. Mais encore ?

Il esquisse un rictus, se passe la langue sur ses lèvres. Il tord ses mains comme un gamin pris en faute, et soudain j’ai peur d’avoir été trop loin.

- Pardon. C’est un motif tout à fait valable. Passons.
- Non. Non, tu as raison… je suis venu pour autre chose. Mais c’est un peu bizarre. Ridicule, plutôt.
- Je ne jugerai pas. Promis.

Alors il me raconte. Aujourd’hui est un jour anniversaire, mais pas le sien. Non, le sien c’est le 05 Novembre, me précise-t-il pour se donner un peu de répit en changeant un instant de sujet. Mais il y a trois ans, il s’est séparé ici même d’un amour de jeunesse, et depuis il revient ici chaque année en espérant le retrouver.

- Ridicule, hein ?
- Non, je ne dirai pas ça. Un brin masochiste, peut-être. Et alors, résultat des courses ?
- Et bien, comme tu peux le constater c’est un franc succès.

Je ris. Je sens qu’il a envie d’en parler sans le vouloir réellement, comme s’il s’intimait l’ordre de ne pas le faire mais sauterait sur l’occasion si elle se présentait. Alors je lui tends la perche.

- Et comment s’appelait-elle ?

Il lève les yeux vers moi, me regarde profondément, inspire une grande bouffée qu’il expulse en soupirs désordonnés.

- Nicolas.

Oh.

- Oh. Je vois.
- Désolé.
- Désolé de quoi ?
- Si je t’ai choqué.
- Hein ? Non, non, ça va.

Puis, bêtement, je rajoute « J’ai vu Six Feet Under ».

- Et toi ? Je ne vois ni billet, ni bagages, donc je suppose que tu ne pars pas. Que tu ne reviens pas non plus, d’ailleurs. Tu attends quelqu’un ?
- Non. Enfin, si on veut. Quelque chose, plutôt.
- La vie ?

Je souris.

- La vie.

***

- Allez, sérieusement, dis-moi. Tu attends quelqu’un ?
- Sérieusement ? Non, je n’attends personne. Je me suis posé là parce que cet endroit me plaît. Voilà tout.
- Bien tenté. Mais encore ?

J’explose de rire.

- Fort. Très fort. Je ne gagnerai pas, avec toi, hein ?
- Je ne pense pas, non.

Il se tait, attendant manifestement que je lui raconte. Alors je le fais : je lui raconte. Je lui raconte Mélanie, nos sept mois ensemble, notre rupture quelques jours plus tôt, mon incompréhension, ses certitudes, notre incompatibilité. Je lui raconte au passage Claire, Johanne – « Une fille, malgré ce que le prénom laisse penser » et il sourit encore – et Margaux, jusqu’à Charlotte, la première fille, en CE1. Je lui raconte tout ça parce que je ne parle jamais, et que mes mots dans quelques heures seront emportés loin de moi, gardés au secret par quelqu’un que je ne reverrai plus jamais. Il me parle de Yann et Thibault, les deux seuls, et de Julie, la première, « parce qu’il fallait bien essayer ». Il me parle de son père absent, sa mère compréhensive, je lui dis pour mes parents décédés. Il me parle des émissions stupides à la télévision qu’il ne peut s’empêcher de regarder, de sa passion pour la cuisine et de ses tentatives de groupe de rock quand il avait seize ans. Je lui parle de mes chats, du roman que j’ai commencé et que je n’ai jamais réussi à achever et de mes insomnies.

- Mais qu’est-ce que tu fais alors, pour t’endormir ?
- Ah, je suis content que tu me poses la question. J’ouvre la fenêtre, qu’on soit en été ou en hiver, et je mets mon oreiller sur le rebord. Mon lit est juste en dessous, alors je reste là, allongé, sous les étoiles et à moitié dehors. Pendant des heures.
- Des heures ?
- Des heures.

Il se tait, et moi aussi. Mais quelque chose dans ce soudain silence me panique, parce que je comprends ce qu’il annonce. Et je provoque ce qu’il annonce.

- D’ailleurs, en parlant d’heure…
- Oui ? Oh merde, mon train !
- Il est à quelle heure ?
- Attends, je regarde… dans cinq minutes. Où est le serveur ?
- Laisse, c’est pour moi.
- Non, non, ça ne va pas ? On vient à peine de se rencontrer. On ne se connaît même pas.
- Moi si.
- Pardon ?
- Moi si. Maintenant. Maintenant, je te connais.

Il sourit, hésite quelques secondes.

- Tu es sûr ?
- Certain.
- … D’accord. Merci beaucoup, alors. Et qui sait, à dans un an peut-être !
- Compte sur moi.

Il se lève, moi aussi. On se regarde. Puis il se penche vers moi et dépose un baiser sur mes lèvres. Je ferme les yeux, ne dis rien, ne le repousse pas. Parce que j’en avais envie, et que lorsque j’ouvre à nouveau les yeux il est déjà parti. Parce que c’est bien ainsi. Le serveur arrive, je me rassieds précipitamment.

- Désolé, mais je vais vous encaisser, j’ai fini mon service.

Il jubile en me tendant la note. J’y jette un rapide coup d’œil. Supplément sirop : cinquante centimes. Il me toise, triomphant. Je le regarde, lui souris ; me lève.

- Tenez, dis-je en lui tendant un billet de vingt, bien plus que les douze euros demandés. Gardez la monnaie.

Il se décroche la mâchoire, et je me mets à courir. Parce que c’est la vie, et que j’en ai marre de l’attendre.

***

Au-dessus de ma tête, les étoiles. J’ai l’impression qu’il y en a plus que d’habitude, ou qu’elles brillent plus fort, peut-être. Je remonte le drap sur mes épaules, la nuit est fraîche, et me perds dans la contemplation de ce ciel infini. Un bruit m’arrache à ma rêverie : je me redresse sur les coudes. Lucas articule un « Désolé » silencieux.

- C’est le bazar ici, non ?
- Oui, tu noteras néanmoins que ce n’est pas de ma faute.
- C’est ça. Encore un petit jeune qui s’offre son indépendance sans n’avoir jamais appris à ranger sa chambre…
- Oui, c’est ça, de toute évidence. Ca n’a rien à voir avec le fait qu’on ait déplacé tous les meubles pour mettre le lit sous la fenêtre.
- Bien sûr.
- Bien sûr. Tu ne serais pas parisien, toi, par hasard ?

Je souris.

- Plus maintenant ?

Il tombe dans mes bras, s’allonge à mes côtés. On ne parle pas pendant quelques minutes, le rythme de nos respirations synchronisées perçant mollement la nuit d’été. Il tourne son visage vers moi.

- Dis, tu es sûr de ce que tu fais ?
- De quoi ?
- Ca. Changer d’existence, de ville. De bord. Si rapidement, et avec moi surtout.
- Ah. Non.
- Ca ne me rassure que très moyennement.
- Et toi ?
- Quoi, moi ?
- Tu es sûr de ce que tu fais ? Me proposer de vivre ici, m’accepter comme ça, sans te poser plus de questions, sans t’inquiéter de ce qu’il pourrait se passer…
- Je pense que oui. Je le sens.
- Oui ? Et bien dis-toi que moi, c’est pareil.

Je lui écarte une mèche de cheveux. Je n’arrive toujours pas à réaliser la rapidité avec laquelle ces gestes sont venus. Comme s’ils avaient toujours été là mais ne se manifestaient que maintenant, car pour la première fois j’étais à ma place. Et c’est aussi pour ça que je n’ai pas peur. Que j’y crois.

Il se replonge dans les étoiles, et je ne peux m’empêcher de le regarder. Il le sait, me prend la main, serre fort, comme s’il avait peur qu’elle puisse lui échapper.

- C’est peut-être ça que tu attendais.
- Quoi, la vie ?
- Moi.

Je réfléchis

- La vie avec toi.

Et c’est si bon de l’entendre rire.

Dishes

14 mai 2008 par tinissou

 

Voilà, ils étaient tous là. La mère, Catherine, dans la cuisine, était en train de lécher le chocolat fondu du bout de ses doigts fins, parfaitement manucurés, laissant des traces grossières sur les parois du saladier, une ceinture abdominale de renforcement musculaire autour de la taille. Le père, Georges, rentrait du travail dont il avait été licencié deux mois plus tôt, ou le simulait donc, en poussant de forts grognements que quiconque dans un périmètre d’environ cinq kilomètres pouvait entendre. Cela rassurait la petite famille – il était là, donc vivant, et râlait comme d‘habitude, donc en bonne santé – mais lui permettait surtout de s’asperger de parfum pour couvrir celui de sa maîtresse, Lindsay, vingt-cinq ans et américaine, qui avait compris rapidement comment grimper les échelons dans une entreprise, à ceci près qu’elle ignorait tout comme le reste de la tribu que Georges était chômeur. Elle n’apparaîtra pas dans cette histoire, évidemment, pas plus qu’au dîner d’ailleurs. Mais soit ; Paul et Samuel, les deux garçons, jouaient chacun dans leur chambre, chacun avec un joujou différent. Paul, le plus jeune, ne feignait même plus de faire ses devoirs et faisait chauffer le joystick jusqu’à parfois trois heures du matin ; Samuel, lui, et bien… il s’essuyait les doigts. Lucile, la petite dernière, la plus sage peut-être, avait de quoi être atterrée : Ken venait de mettre pour la troisième fois Barbie en cloque, et personne dans son entourage, pas même sa mère qui avait eu trois enfants, n’avait su lui expliquer comment une femme, une poupée de surcroît, pouvait avoir trois bébés successifs en même temps dans son ventre et toujours rentrer dans du 36. Et continuer de lever la gambette au-dessus de sa tête.

La tradition voulait qu’à l’instant précis où leur père passait le seuil de la porte, les enfants Brénard courent en bas le saluer et se mettre à table en attendant que leur mère serve le repas. Cela avait assez bien fonctionné jusqu’à ce que Samuel ait 16 ans, Paul 12 et Lucile quinze mois. Même si, dans son cas, elle se contentait de rester assise sur le plan de travail où l’avait négligemment posée sa mère, entre le mixeur Braun et les couteaux de cuisine, puisque après tout elle ne savait pas encore marcher. Puis ils avaient grandi, tous, et ce soir-là encore Paul cria pour couvrir le son de la télévision et prévenir qu’il descendait. Dans cinq minutes, peut-être. Samuel ne daigna même pas répondre et seule Lucile faisait de la résistance. Elle sauta au cou de Georges, lui demanda – adorable – si sa journée s’était bien passée et si, accessoirement, elle pouvait aller à l’anniversaire de sa copine Myriam, boulotte rigolote aux dents gâtées qui gavait toute l’école primaire de bonbons aux heures de récréation. Mais bien sûr.

Georges pénétra la cuisine et embrassa mollement sa femme, brassant l’air pour que s’étiole l’effluve chargée de son parfum bon marché. De deux parfums bon marché, en fait. Paul débarqua à son tour, et Georges, qui fuyait plus ou moins le cadet de ses fils depuis quelques temps, s’empressa de s’allonger dans le canapé du salon en attendant que le dîner soit prêt. Catherine se retourna, cacha coupablement ses mains pourtant désormais immaculées derrière son dos, et avisa son fils du regard.

- Ah, Paul, tu tombes bien. Tu veux bien préparer la salade de tomates ?

De bonne grâce, Paul sortir les tomates fraîches du réfrigérateur, ôta délicatement la grappe après avoir lavé les fruits mûrs, un conseil prodigué par tous les cuisiniers débonnaires du petit écran pour éviter que les tomates ne se gorgent d’eau, et entreprit de les couper. Sa mère le surveillait du coin de l’œil : il attrapa un couteau, qu’il commença à manier avec dextérité pour couper de parfaites lamelles à l’exacte similitude. Catherine poussa un « tss tss » intolérant, poussa du bassin son fils et lui prit la lame des mains.

- Pour l’amour de Dieu, Paul, je t’ai déjà montré ça vingt fois. Tu ne m’écoutes donc jamais ?

Le « non » lui brûlait les lèvres, mais il se retint et regarda posément sa mère maltraiter les tomates, les découpant en cubes approximatifs qu’elle jetait avec nonchalance dans un saladier au goût douteux, un cadeau de mariage d’une amie indigne qui avait négocié le plat pour six dinars lors d’un précédent voyage en Tunisie.

- Tu vois, tu fais comme ça, d’accord ? Je te montre encore une fois.

Elle s’acharna sur la deuxième, puis la troisième tomate, et finalement termina le jeu de massacre en persiflant sur son benêt de fils.

- Franchement, je n’arrive pas à comprendre : je te demande un service, un seul, et c’est comme si je demandais la lune. Ça t’aurait tué de m’aider ?

Paul pensa « Non, mais pour toi on peut peut-être s’arranger ». Il s’excusa faiblement : il fuyait les querelles familiales depuis déjà bien longtemps, même si le mot meurtre était inscrit sur sa pupille gauche, et vengeance sur la droite. Le repas semblait prêt, la cavalcade des pas de son frère dans l’escalier confirma ses soupçons, et il prit donc le chemin de la salle à manger en poussant un long soupir : ce soir, il leur dirait.

Georges éteignit le son du téléviseur, qui diffusait un journal de 20h qu’il regardait somme toute assez rarement, mais dont la simple présence à l’écran suffisait selon lui à le faire paraître suffisamment intelligent pour écraser les autres de son ignorance crasse, quand il affirmait catégoriquement des vérités qui n’en étaient pas. Une sorte de faire-valoir, une preuve supplémentaire d’une culture que sa famille n’avait même plus le courage de remettre en question dès qu’il se fourvoyait. Il se leva prestement, héla Lucile qui jouait non loin de là et lui intima l’ordre de venir à table.

- Oui papa.

Elle termina de déshabiller Ken et Barbie, qu’elle allongea sur le canapé, et éteignit la lumière en faisant « chut » dans un sourire gourmand.

Voilà, ils étaient tous là, tous les cinq et bien que caricaturaux, ils étaient malgré tout une famille dans ce que l’on pouvait appeler, malgré tout, une situation initiale.

*****

Dans le petit monde des Brénard, le repas était souvent composé d’une salade chic, histoire de, d’un plat surgelé et occasionnellement, comme aujourd’hui, d’un dessert ; mais surtout de silence. Le cliquetis des couverts était le rare bruit toléré, personne n’ayant rien à raconter ou tout à cacher ; et quand cela n’était pas le cas, alors la personne concernée se gardait bien de partager avec sa famille le moindre sursaut d’intérêt dans son existence. C’en était à un tel point que Georges fermait souvent les yeux, passant la majorité de son temps à piquer sa fourchette au hasard dans l’assiette avec l’espoir d’y dénicher une denrée à ingurgiter. Cela avait d’ailleurs valu la grande scène dite du ketchup aveugle où il avait tenté à trois reprises, les yeux clos, de se servir de la sauce en tapotant la bouteille sur le bord de son assiette avant de se rendre compte que le bouchon était toujours vissé. Mais il flottait ce soir-là dans l’air quelque chose d’indescriptible, comme la promesse qu’une annonce fracassante allait perturber sous peu leur fragile équilibre.

- J’ai quelque chose à vous annoncer.

Catherine arrêta de mastiquer, ce qu’elle ne faisait que pour déglutir après avoir donné une centaine de coups de dents dans le moindre aliment ; Lucile stoppa sa construction en haricots verts, Paul referma la bouche qu’il avait ouverte depuis cinq minutes, dans l’espoir que les mots qu’il répétait dans sa tête depuis quelques jours sortent d’eux-mêmes, probablement dans l’idée de se jeter sur sa cuisse de poulet. Quant à Georges, il mit quelques secondes une fois les yeux rouverts à comprendre que c’était Samuel qui avait parlé.

- Pardon ?
- J’ai quelque chose à vous annoncer.

Tout le monde le regarda de travers, certains avec un sourcil relevé : ah bon, il a quelque chose à nous annoncer.

- Moi aussi.

Cette fois c’était Paul. C’en était trop d’un coup : Georges soupira et sa femme se signa, et même si ses mains n’avaient jamais retenu l’ordre et se mélangeaient dans les directions, c’était l’idée. Samuel prit une profonde inspiration.

- Julie et moi, nous allons avoir un bébé.

Georges dit « Quoi ? ». Catherine dit « Quoi ? ». Lucile ne dit rien, parce que Barbie aussi, trois même, et elle n’en faisait pas tout un plat ; d’ailleurs elle ne comprenait pas pourquoi ça échappait à ses parents. Paul, lui, dit « Je suis gay ».

- C’est exact. Julie et moi allons devenir parents.

Puis, comme si ça n’était pas encore assez clair – Lucile était une fois de plus abasourdie par la lenteur avec laquelle ses parents réfléchissaient – il ajouta :

- Elle est enceinte.

Georges s’exclama « Mais comment ? », et Lucile leva le doigt parce qu’elle, elle savait. Catherine s’exclama « Mais tu as 19 ans ! ». Lucile s’exclama « Ça veut dire quoi gay ? ». Et Paul ne dit rien.

- C’était un accident, enfin… disons qu’on était pressé parce qu’on avait peur de se faire gauler et donc on n’en a pas utilisé. Elle est allée voir sa gynécologue, qui lui a confirmé, et voilà. On a décidé de le garder.

Georges s’étouffa.

- Vous avez décidé de le garder ? Vous, vous, qui n’avez même pas vingt ans et n’avez pas pu vous retenir pendant une séance de cinéma ou en traversant un parking, ou que sais-je encore, vous qui ne travaillez pas et ne savez même pas si vous allez avoir votre première année de licence, vous allez le garder ?
- Oui.
- Oh.

Oh. Ce fut tout ce qu’il put prononcer. Catherine s’irrita, à en juger par la frénésie avec laquelle, du bout de sa serviette, elle tamponna ses lèvres pincées.

- Mais enfin Samuel, qu’est-ce que tu racontes ? Elle vient d’avoir dix-huit ans. Il y a deux mois cette pauvre fille ne savait même pas qu’elle avait un vagin !
- Et bien, elle l’a trouvé.
- Toi aussi, visiblement !

Georges s’ébroua, puis quitta silencieusement la table.

- Tu vois ce que tu as fait ? Ton père n’a même pas supporté.

Du salon, il s’écria « Tout va bien chérie, je reviens, j’ai juste un coup de fil à passer ». Il s’isola dans son bureau, composa un numéro sur son téléphone portable et attendit en se rongeant les ongles, l’air apeuré. Répondeur.

- Yes, Lindsay, it’s moi. Tu te souviens, euh, remember, last time we make quick fuck ? Without capote ? Tu, euh, tu… tu n’as pas de retard sur tes règles, hein ?

 

*****

 

Quand il revint s’asseoir, toute la table était plongée dans le silence. Il hésita quelques instants, ferma les yeux, tâtonna pour trouver sa fourchette et se remit à manger. Et les autres firent de même. Seul Paul ne bougea pas : c’est lui qui brisa la glace.

- Vous avez entendu ?

Personne ne réagit.

- Je suis gay.

Sa mère explosa.

- Bon sang, Paul, ne sois pas ridicule !
- Maman, ça veut dire quoi, gay ?
- Rien, ma chérie, ça signifie se rendre intéressant pour qu’on nous porte un peu d’attention.
- Ah. Comme papa quand il dit des trucs compliqués dont il ne connaît rien ?

Silence de mort sur l’assemblée. Catherine gronda des yeux sa fille, et glissa un regard vers son mari, craignant sa réaction. Mais Georges était trop concentré pour avoir entendu ce que Lucile disait : il espérait secrètement que, après l’américaine, les Anglais avaient eux aussi débarqué.

- Maman…
- Depuis combien de temps tu le sais ?
- Écoute, depuis toujours je crois. C’est quelque chose qu’on comprend rapid…
- Oh, Paul, pas toi voyons. Tais-toi donc, et mange un peu, t’es pire qu’une fille avec la nourriture. Samuel, depuis combien de temps tu le sais ?

Samuel fit mine de réfléchir en comptant sur ses doigts. Lucile lui mit les mains devant les yeux.

- Tiens, tu peux te servir des miens si tu n’en as pas assez.
- … Merci, ma puce, mais ça va aller. Ça doit faire neuf jours, mais elle en est déjà à six semaines.

Catherine poussa un petit cri.

- Neuf jours !
- Six semaines.
- Mais pourquoi tu ne nous l’as pas dit plus tôt ?
- J’attendais le bon moment.
- Et c’était ce soir ?
- Non, idéalement jamais, mais bon…
- Quand même, Samuel, neuf jours…
- Six semaines.

Catherine était effondrée. Elle s’affaissa, gémit, se redressa, enleva sa ceinture musculaire et s’affaissa de nouveau. Georges ne pipa mot.

- De toute façon, il fallait bien que je vous en parle, puisque je vais déménager…

Samuel laissa sa phrase en suspens, comme si c’était à quelqu’un d’autre de la terminer. Une mère pragmatique aurait certainement demandé comment, ou cherché à savoir où. Mais Catherine Brénard n’était pas de ces femmes-là.

- Quand ?
- Quand, quoi ?
- Quand est-ce que tu comptes déménager ?
- Ah. Le plus tôt possible, j’imagine. On a trouvé un chouette appartement hier, bon, c’est un peu cher mais puisque les affaires de papa marchent si bien, j’ai pensé que peut-être, enfin…

Il hésita.

- … peut-être vous pourriez nous aider.
- Vous aider ?
- À nous installer.
- À vous installer.
- Julie et moi… et le bébé.
- Julie et toi. Et le bébé.
- Oui.
- Évidemment.

Catherine chercha un soutien du regard. Elle s’attarda sur Paul, mauvaise pioche, puis sur Lucile qui faisait des pattes en haricots verts à son poulet, et enfin sur son mari.

- Georges, enfin, dis quelque chose. Réagis, bon sang !
- … Je me suis fait licencier.

Tous se tournèrent vers lui.

- Pardon ?
- J’ai été licencié.
- Tu plaisantes ?
- Non, Catherine. J’ai perdu mon emploi.
- Mais quand ?
- Il y a neuf jours.

Samuel ricana.

- C’est une blague ?
- Mais oui, chérie, rassure-toi.

Puis, penaud :

- C’était il y a deux mois.

Catherine blêmit, se leva et quitta la salle à manger. Au milieu des escaliers, elle fit demi-tour, contourna la table dignement, ramassa sa ceinture de renforcement et leur fit face. Elle regarda Samuel, évita Lucile, passa rapidement sur son mari pour finalement s’arrêter sur Paul.

- Je… je n’arrive pas à croire que mon fils soit homosexuel. Vraiment, Paul, tu m’auras tout fait.

Puis disparut à nouveau. Samuel lui emboîta le pas pour aller s’enfermer dans sa chambre ; Georges acheva son assiette, les yeux à nouveau clos, se redressa douloureusement et partit se réfugier dans son bureau. Lucile regarda Paul, de ses yeux ronds d’enfant curieuse, alors qu’il commençait à empiler les assiettes.

- Tu sais, moi je te trouve intéressant.
- Merci, ma puce.
- Même si t’es gay.
- Oui ?
- Oui.

Il s’agenouilla près d’elle, lui passa la main dans les cheveux.

- T’es adorable. Un vrai petit trésor.
- Oui. Et puis tu sais quoi ? Même que Ken aussi, il est gay.
- Ah bon ?
- Oui, il dit des saloperies sur Barbie dans son dos pour draguer Lana, sa meilleure amie.
- Ah. Dans ce cas-là oui, il est gay, forcément.
- Oui, et même que Barbie aussi elle est gay, parce qu’elle a trois bébés dans son ventre et elle continue de le rentrer, son ventre. Pour faire son intéressante.
- Typiquement gay, ça.
- Oui. Tu veux voir ?

Il sourit.

- Avec plaisir. Montre-moi ça.

Il la prit dans ses bras, l’emmena dans le salon et s’assit à côté d’elle, par terre, un peu d’amertume au bord des yeux. Dans sa chambre, Catherine alluma la télévision, piochant dans un paquet de chips pour s’empêcher de penser ; et quand une boule lui obstrua l’estomac, elle se contenta d’augmenter la puissance du stimulateur de sa ceinture. Dans la sienne, Samuel envoya un message plein de cet amour juvénile, de cette naïveté grisante qui caractérise les amours adolescentes, et entreprit de commencer à rassembler ses affaires. Georges laissa un nouveau message sur le même répondeur, tirant avidement sur sa cigarette tandis qu’il dépliait à même le sol un vieux plaid écossais. Quant à Lucile et Paul, improbables partenaires de dînette, ils organisèrent ensemble avec toutes les poupées l’élection de la plus gay d’entre elles.

Le petit monde des Brénard ne tournait pas rond, certes, mais il tournait. Voilà, il tournait. Et dans ce que l’on pouvait appeler malgré tout une famille, ceci était, malgré tout, une situation finale.
 

One

10 mai 2008 par tinissou

Chaque jour

6 mai 2008 par tinissou

Égrène tes remords au fil de nos années,
Des marques sur nos corps qu’on ne cesse d’user ;
La liste de mes torts ne peut que s’allonger
À mesure qu’on dort un peu plus éloigné

Chaque jour que Dieu fait.

Répands en moi tes peurs de nous sentir vieillir
En feignant un bonheur qu’on a vu hier mourir :
Si je vois ta douleur, je ne peux pas guérir
Tes blessures au cœur que tu laisses pourrir

Chaque jour, sans le dire.

Laisse courir tes cris le long de mes silences,
Quand tu sais que je fuis les piques que tu lances.
Dans nos yeux, je ne lis ni haine ni violence,
Mais les mots que tu nies creusent sans importance

Chaque jour, ton absence.

Écume au bord des yeux les larmes qui te coulent :
Tu dis pleurer pour deux ? Les miennes aussi roulent,
Le doute y est aqueux, de l’eau que je refoule,
D’une lie d’amoureux qui nous draine et me saoule

Chaque jour qu’on s’écroule.

Finis pour moi l’histoire alors que je suis lâche,
J’acquiesce sans y croire aux choses que tu caches.
Le pansement qu’un soir, d’un seul coup l’on arrache,
Fait moins mal qu’un espoir voué à ce qu’on le gâche :

Chaque jour nous détache.

Falls

26 avril 2008 par tinissou

 

Je l’ai retrouvée sur le bord de la falaise, là où l’on allait quand on jouait à se faire peur, plus jeunes. On a beau vivre à côté, quelques centaines de mètres à peine, je n’y retourne que rarement depuis l’accident. Dans mes souvenirs les chutes étaient plus violentes, le fracas de l’eau presque assourdissant, et la hauteur vertigineuse. Peut-être parce qu’il fait nuit, que l’on est en automne et qu’à cette époque tout semble ralentir, mais ce soir le courant est si calme que je l’entends respirer à trois mètres. Elle tire consciencieusement sur sa cigarette, le visage baigné de larmes, la colère injectant ses yeux d’ordinaire si tranquilles. J’aime la regarder quand elle fait ça, comme une débutante, elle qui ne cède au tabac que lorsqu’elle est vraiment excédée. Je toussote pour lui signaler ma présence, qu’elle ne prenne pas peur en me voyant arriver.

- Ne t’en fais pas, je t’ai entendu arriver.
- Pardonne-moi. Je voulais juste te dire que j’étais là. Je veux dire… pas seulement géographiquement parlant. Si tu as besoin de parler, je suis là… aussi.
- Je sais que tu es là, idiot.

Elle inspire une bouffée, si théâtrale qu’elle m’arrache un sourire.

- Je t’ai entendu courir. Ça fait vingt ans que tu me coures après, et tant que j’aurai un an de plus tu n’es pas prêt de me rattraper.

Elle aussi essaye de sourire, et si sa tentative échoue je comprends que c’est une invitation à rester. Je m’assieds près d’elle, lui pique sa cigarette et avec précaution, parce qu’elle redoute tant le contact humain, je passe ma main dans ses cheveux soigneusement lissés. Contre toute attente elle se laisse aller sur mon épaule, fermant les yeux tandis que les derniers sanglots obstruent sa gorge nouée.

- Je déteste quand elle fait ça.
- Je sais.
- Déjà pour Lucas, et maintenant ça…
- Je sais.
- Je ne sais même plus ce que je dois croire, ou si elle nous cache encore quelques vérités.

Elle rouvre les yeux, se redresse et me regarde.

- Et ça, tu sais ?

Je ne dis rien, écrase le mégot. Non, ça, je ne sais pas.

- Tu sais… je pense qu’elle fait tout ça pour nous protéger. Elle ne se rend simplement pas compte du tort qu’elle cause, elle essaye juste de faire ce qui lui semble le mieux. Pour nous.
- Tu y crois ?
- … Non, mais j’aimerais. Je trouverais ça joli.
- Ouais, sans doute. Mais toi comme moi on sait que depuis qu’il est…

Elle se tait, déglutit avec difficulté.

- .. Depuis que Lucas est mort, elle déconne totalement.

Je me retiens de l’enlacer à nouveau. Surtout, j’ai ma propre vision des choses qui se bouscule dans ma tête, des images qui, compressées en quelques mots, donneraient ceci : tu te trompes, cela fait bien plus longtemps. Elle te l’a juste trop bien caché.

- Si seulement papa était là…

Je ris malgré moi, un rire nerveux, méprisant. Je me sens d’autant plus proche d’elle que je sais les choses qu’elle ne sait pas. Je sais l’adultère, les disputes et la violence, je sais le chantage, la menace et la résignation. Elle n’a connu que le départ.

- Si papa était là, il ne pourrait rien faire. Il ne ramènera pas Lucas et, surtout, il ne ramènera pas maman.

Maman est juste vide depuis qu’ils sont partis, tous les deux différemment, tous les deux définitivement. Elle a continué de travailler, mais mal, et sans passion ; elle s’occupe de nous, mais moins qu’on ne s’occupe d’elle, quitte à faire le repas à sa place quand elle oublie simplement qu’à 23h on n’a toujours pas mangé. On a essayé de la raisonner, de lui parler, on lui a même demandé d’aller voir quelqu’un, mais d’échec en échec on a décidé qu’il valait mieux la laisser. La psy nous a parlé du travail de deuil, on lui a bêtement ri au nez. Je crois qu’on a compris ce qu’elle voulait dire, mais comment demander à deux adultes, presque enfants, de faire la part des choses pour trois, en jonglant avec la disparition successive d’un père et d’un frère ? Qui faut-il être pour regarder un frère et une sœur dans les yeux, et leur demander sagement de regarder leur mère mourir lentement, pour mieux la laisser renaître ? Le concept du phénix n’est pas obscur à comprendre pour nous, il est juste difficile à appliquer. Pour maman, surtout.

- Tu crois qu’il nous voit ?

Je n’ai pas besoin de demander qui : Lucas est sous nos yeux, quelques cendres disséminés ici même, laissées en persistance rétinienne depuis qu’il s’est suicidé.

- Bien sûr. Il a dit qu’il nous protégeait.

Et c’est vrai, ce sont ses mots : ils sont restés inscrits sur la lettre qu’il nous a écrite avant de partir.

- Tu crois qu’il sait, pour papy ?

Je souris.

- Si tout se passe bien là-haut, il a même été au courant avant nous.

Elle se laisse tomber en arrière, fixe la nuit comme pour tenter de les apercevoir, tous les deux ; comme pour juger de ce qui est vrai là-dedans.

- Je lui en veux de ne pas nous l’avoir dit plus tôt.
- Quoi ? Que grand-père…
- Non, pas grand-père.

Je la regarde, faisant mine de ne pas comprendre.

- Non, pas Lucas non plus. Papa.
- Papa ?
- Oui, papa. Elle aurait dû nous dire que ça n’allait plus. On ne pouvait rien faire pour Lucas, et papy… papy c’est différent, le moment était venu. Mais peut-être que si elle nous l’avait dit, si elle nous avait parlé de ses problèmes, alors il…
- Non. Je ne crois pas que ça aurait été différent. On n’aurait rien pu faire pour eux : c’est leur histoire, pas la nôtre.
- Oui, mais ce sont nos parents.
- Peut-être, mais ce ne sont pas nos sentiments.

Elle soupire, et j’aime à croire lorsqu’elle fait ça que j’ai raison, ou en tout cas que j’ai réussi à la convaincre que j’ai raison. La vérité c’est que moi aussi, je lui en ai voulu, et que j’ai culpabilisé de n’avoir rien vu venir. Mais lorsqu’il s’est agi de réparer, les pots étaient déjà brisés.

Elle époussette son pantalon, et une fine poudre ocre vient se mêler à l’eau tranquille qui continue de se déverser. Je me lève à mon tour, lui prends le bras délicatement.

- Allez viens, il faut rentrer.

J’aimerais rester là encore un peu, laisser maman pleurer seule pour ne pas avoir à la regarder. Mais quelque chose me dit que ce serait l’abandonner. On marche en silence, jusqu’au porche de la maison. Elle s’arrête, serre mon bras qui ne l’a pas lâché.

- Promets-moi que tu ne me laisseras pas.

Je lui souris.

- Je te le promets.
- Non, sérieusement, promets-moi que tout ira bien, et que tu resteras là avec moi, et que…
- Je te l’ai dit : je te le promets, soeurette.
- M’appelle pas comme ça. Ca aussi, tu l’avais promis. Pff, tu parles d’un mec de confiance…

Je ris, pousse la porte, la laisse entrer ; puis je me faufile à mon tour avant de laisser le battant claquer.
 

Last letter in a snowflake

16 avril 2008 par tinissou

J’ai passé la journée à te chercher avec mes mots. Je me suis mis devant la feuille, restée quasiment vierge jusqu’à présent, à part mes quelques ratures ; j’ai buté sur nos blessures. Je me suis assis face au bureau, allongé sur le lit, réfugié sous la douche pour te trouver. Ça n’a pas marché. Alors je me suis enfui, dans le jardin à demi nu pour sentir un peu l’herbe, pour en garder la marque en brins de cicatrices éphémères. J’ai couru dans Paris, mon marathon à moi, et j’ai puisé dans le regard, les odeurs des autres toutes les traces de toi. Ça n’a pas marché. J’ai atterri aux départs, un quai de gare, où toutes les destinations jouaient à semer des indices. J’aurais pu en prendre un au hasard, mais depuis que tu n’es plus là, je me méfie des trains. Ça n’a pas marché non plus ; peut-être que tu ne voulais pas que je te trouve.

La seule phrase que je n’ai pas rayée, persuadé que ce serait la première, a continué de me narguer toute la journée. « J’ai tenté de percer les nuages avec la pointe de mon stylo ». C’est la vérité, et c’est probablement pour cela que je l’ai laissée. Ils étaient là, gris et menaçants, sans oser exploser. Des baudruches de pluie que n’importe quel gamin aurait essayé de piquer. Sauf qu’on n’a plus cinq ans, qu’on n’a plus l’âge de jouer. Enfin, c’est ce que je croyais.

Le reste de la journée s’est étiré péniblement. J’en ai disséqué des lambeaux, qui étaient autant de paliers à atteindre, comme on compte les heures lorsqu’il s’agit de s’ennuyer. Même maintenant, même si tard, je ne comprends toujours pas comment tu as su t’insinuer si profondément dans ma vie. Tu es l’arbre centenaire dans mon jardin secret, celui-là même que tu as tant foulé ; et tes racines saillent de chaque pore de mon existence, comme elles lézardent les murs, délogent les pavés, pénètrent toute la terre. Tu es à ce point enfoui dans mon esprit que ce que je parviens à défricher, je n’arrive plus à le déchiffrer.

Tu es ce rire à l’unisson avec le mien, mais silencieux, mais désormais incertain. Tu es le souvenir d’un film, d’un lieu, parfois même simplement d’un mot, d’un son, d’une expression. Tu es le sujet tabou, l’objet tentant, l’évocation volatile d’un temps qui n’est plus à nous. Tu es ça, tout ça, et ce qu’il y a autour encore.

Et puis je t’ai trouvé. Tu n’étais pas vraiment là, mais qu’importe : tu ne l’as jamais été. Mais je me suis assis sur un banc ce soir, il était tard, il faisait nuit, et à la lumière des réverbères ou d’autres néons parisiens j’ai tâché de te reprendre là où je t’avais laissé. Je t’ai attendu, le stylo mimant la voltige sur des lignes toujours vides. Et parce que tu ne me revenais toujours pas, et parce que cette lettre devait être la dernière et que de ne pas l’écrire me consumait, j’ai jeté mon crayon haut, très haut dans le ciel, avant de partir sans me retourner. J’ai espéré le bruit mat du plastique sur le bitume, mais je n’ai rien entendu.

Et puis le ciel s’est ouvert : il s’était mis à neiger.