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Celle qui reste

28 janvier 2009

 

plane

 

 

 

Tu m’as dit un jour, je m’en souviens parfaitement, tu m’as dit que la vie n’avait pas de temps à t’accorder. J’ai trouvé ça poétique, quoi que décevant, persuadé qu’un homme plus lyrique, plus occupé sinon, aurait dit qu’il n’avait pas de temps à accorder à la vie. Tu ne m’as pas dit que tu étais condamné. Tu ne m’as pas dit que, non contente de ne pas avoir de temps à t’accorder, la vie te pillait chaque jour un peu plus ; que, chaque jour, elle volait un bout de toi et l’emportait avec elle en s’échappant légèrement de ton corps.

 

J’ai compris que tu étais différent à douze ans, amoureux à quatorze, résolu à dix-huit ; condamné à perpétuité. J’ai compris qu’on n’était pas un garçon et une fille, une femme et son amant, qu’on n’était pas un couple en soi, de ceux qui alimentent les contes des petits enfants et la jalousie des grands. J’ai compris qu’on n’était pas fait pour durer, qu’on était deux dés lancés sur le tapis, vacillant sur la tranche en attendant de tomber ; qu’en cela, on portait un espoir immense sur nos bases fragiles, priant pour une issue favorable en sachant pertinemment que ce genre de choses n’arrivent pas. Pas comme ça en tout cas.

 

Tu m’as dit un jour, ça je m’en souviens moins, tu m’as dit que ton cœur ne battait que pour moi, qu’il réglait son pas sur le mien. Qu’il ne s’arrêterait que si, une fois, je cessais de t’aimer. J’ai ri, j’en ai donné l’impression je crois, j’ai ri parce que dans ma tête je nous imaginais, nous, amoureux immortels, surplombant la vacuité d’un monde désolé, nous qui aurions vu alors les continents se fracasser, les eaux se déchaîner, la terre s’engloutir peu à peu et les humains s’éteindre à jamais ; nous qui serions là, dansant, chantant, jouissant du spectacle de cet univers qui aurait tout vu mourir, tout. Sauf notre amour.

 

Et puis un jour tu n’as plus rien dit. Ils ont dit. Ils ont dit que tu étais mort, gentiment, délicatement, comme si je n’étais pas au courant, comme si je n’étais pas responsable. Comme si, au moment où tu t’en allais, au moment où tu me laissais seule, je n’avais pas senti mon cœur se briser.

 

***

 

- Madame ?

 

Je n’ai pas réagi. Je ne l’ai pas vu, lui, son ticket de caisse tendue avec ma monnaie, lui et tous les autres, derrière, qui s’impatientaient. Mon regard s’est perdu quelque part entre les rayons et les néons, quelque part entre les centaines de dragées sans sucres ou artificiellement aromatisées, parfaitement ordonnées, et le néant de mon existence. Pourtant il y avait la bague à mon doigt, ta photo dans mon portefeuille, il y avait toi dans ma vie. Tu étais encore là.

Puis il a toussé, le moment s’est rompu, et je me suis extirpée de mes pensées. J’ai arrêté de réfléchir et parce que je l’ai fait, j’ai dit la seule chose sensée.

 

- Mademoiselle.

 

J’ai tourné ma bague, l’ai cachée dans les replis de ma honte, frottant son or blanc comme si j’allais ainsi effacer ta demande en mariage et le temps qui jouait contre nous.

 

En sortant du magasin, j’ai pensé à tout ça, aux promesses que l’on se fait même lorsqu’on sait par avance qu’on ne pourra jamais les honorer. J’ai pensé à tes vingt-neuf ans, on t’en avait promis dix-huit, et ton attitude régressive : ta vie sur le bonus, sur la réserve, là où tu avais vécu jusqu’à ta majorité en profitant si pleinement, si intensément de chaque instant que jamais je ne m’étais doutée de ton état de santé. Comme on pèse chaque action, chaque centime dépensé lorsqu’on est à la retraite, alors qu’on a passé soixante ans dans ce sens, à se donner sans compter ; comme si tu avais passé toute ta jeunesse à saisir la vie et que, ayant dépassé l’âge que l’on t’avait accordé, tu te dédiais maintenant à la retenir. Ces présents trop beaux que l’on garde derrière une vitrine pour pouvoir les admirer, sans vouloir les utiliser, et qui finalement meurent de n’avoir jamais été touchés.

 

J’ai collecté soigneusement les marques d’attention reçues dans la rue, quand sur mon passage un homme se retournait, un autre me souriait, un troisième, moins élégant, me sifflait. Avant, je ne les remarquais pas ; ou alors je les remarquais trop, et elles m’énervaient. Une partie de moi en voulait à ces étrangers de ne pas comprendre – alors qu’ils ne savaient même pas – que rien ne m’effrayait plus que d’être à nouveau disponible, d’avoir enfin dans mon cœur assez de place pour un nouvel homme à aimer. J’aurais pu être flattée, simplement, ou alors blasée : j’étais en colère, parce qu’on me propulsait avant l’heure à la place de celle que l’on peut désirer. Or je n’étais pas désirable, je ne l’étais même plus pour toi.

 

En rentrant ce soir-là, je t’ai vu avachi dans le canapé, toi qui ne m’as pas sifflée, toi qui ne m’as même pas regardée, et je me suis dit cette chose affreuse : que ta maladie était ta garantie, ton faire-valoir pour ne pas être quitté. Désormais il n’était plus nécessaire de profiter de chaque jour, de faire des choses exceptionnelles puisque les pronostics des médecins étaient erronés ; mais il nous était quand même impossible de prévoir sur le long terme, même de simples vacances, même de simples soirées. Et toujours cet air vide, ce regard creux, ce soupir avant de parler quand tu me disais qu’on ne savait jamais ce qui pouvait se passer. J’ai préparé le dîner, comme tous les soirs, dans la minuscule cuisine de notre petit appartement – car après tout, à quoi bon déménager si… On a mangé en silence, tu m’as demandé ce que j’avais fait de ma journée, et je me suis forcée à te répondre, à prononcer les mots que tu voulais entendre. Généralement, ceux qui te rassuraient. Mon quotidien apparaissait aussi terne que le tien, puisque j’occultais tout ce qui, à tes oreilles, sonnait comme un semblant de vie sur lequel tu avais déjà tiré un trait. J’ai baissé les yeux, laissé traîner ma voix pour te dépeindre un monde fait de riens, afin que tu n’aies pas de regrets au moment de le quitter. J’ai joué ton jeu, comme si l’on portait le fardeau à deux, comme si ta maladie nous happait toi et moi, et nous rongeait ensemble.

 

Ce soir-là dans le lit, j’ai pleuré. Je sais que tu m’as entendue, puisque tu as froissé les draps en te tournant pour ne pas me voir, que tu as bu un verre d’eau avant de te rendormir. Mais tu ne pouvais rien faire, non, évidemment, puisque dans ta tête le seul mal qui nous perdait était celui que tu ne pouvais annihiler. C’était simple. Je me suis rapprochée de toi, j’ai fait la moitié du chemin, attendant que ton bras vienne m’enlacer pour me réconforter, me protéger. J’ai attendu, toute la nuit, jusqu’à ce que le réveil sonne ; et puis j’ai pris ma décision. Je me suis levée, douchée, habillée. Je me suis maquillée, pour être belle, pour qu’une dernière fois tu me voies comme une femme, non une canne. Pour que tu me regrettes, puisque je partais. J’ai préparé mon sac sous tes yeux, en sachant que tu me voyais, même si tu faisais mine de dormir. Je voulais que tu aies mal, parce que je voulais te voir ressentir quelque chose ; peut-être qu’alors j’aurais changé d’avis, et rien de ceci ne se serait passé. Je voulais que tu me retiennes, que tu te battes non contre la maladie, mais contre toi-même. Je voulais que tu comprennes. Mais tu as gardé les paupières closes, malgré les larmes que je voyais couler. Je t’ai jeté un dernier coup d’œil, je t’ai dit je t’aime, et tu m’as répondu moi aussi, mais ça ne suffisait pas. Ca ne servait plus à rien ; en sortant, j’ai laissé la porte claquer.

 

***

 

Une partie de moi se persuadera toujours que si je n’étais pas partie, tu serais encore là aujourd’hui. Tu disais que j’étais ton air : j’ignorais qu’il fallait forcément en avoir à proximité pour respirer. Tu disais que j’étais ta force, et je ne me souvenais même plus qu’on s’écroulait, quand on la perdait. Tu disais que j’étais ton autre et, bêtement je crois, je pensais que mon autre était ailleurs. Que, s’il existait en tout cas, il n’était pas destiné à me quitter, à m’abandonner. Qu’il fallait que j’aille le chercher. Je suis partie un 29 juin, comme ça, comme une grande : j’ai pris l’avion pour fuir ce pays, ce continent, pour te fuir, toi qui avais emprisonné notre histoire dans un morceau d’ambre. Je la voyais stagner, je pensais que tu la faisais mourir, lentement ; je n’imaginais même pas un seul instant qu’en fait, tu lui offrais l’éternité. Tu nous offrais l’éternité.

 

Au moment où l’avion quittait la piste, à l’instant précis où les roues se sont détachées de l’asphalte brûlant, le soleil transperçant l’appareil de milliers de faisceaux colorés, j’ai senti mon cœur imploser. J’ai appris plus tard que tu venais juste de t’effondrer dans le hall de l’aéroport, où tu m’avais suivie, derrière ces grandes baies vitrées où l’on regarde les oiseaux d’acier décoller. L’hôtesse a vu ma grimace de douleur, est venue me rassurer, me tenant la main comme si j’étais une gamine apeurée. Mon voisin, baroudeur rompu à l’exercice, m’a tapoté l’épaule avec un air condescendant.

 

- Vous savez ma petite dame, ça fait toujours ça. Même quand on a l’habitude.

 

Je l’ai regardé, les larmes au bord des yeux, hochant la tête comme on répond à une vérité indiscutable : oui, ça fait toujours ça quand on prend l’avion.

 

Et oui, probablement, ça fait toujours ça lorsqu’on perd l’être aimé.

Celui qui part

14 janvier 2009

silhouette

J’ouvre les yeux en ouvrant les yeux. J’entends le réveil qui sonne, mais ne l’arrête pas, même s’il dort juste à côté, même si je dois me lever, même si sa sonnerie stridente me cingle les oreilles, et les pensées. Je fuis sous la couette, refuge éphémère, la faisant remonter sur ma bouche pour ne pas crier, mes yeux pour ne pas voir, jusqu’à mon front pour ne plus exister. Je m’accroche à ces idées vagabondes qui trottent encore dans ma tête mais semblent s’évanouir, comme on capture les derniers souvenirs d’un rêve qui déjà commence à nous échapper. Et puis je l’entends remuer, sans rien dire, sans râler, juste sa peau qui effleure la mienne, le bruissement léger des draps et soudain je sais. J’ouvre les yeux en ouvrant les yeux, et comprends que ça ne peut plus durer.

La douche est glacée parce qu’elle me brûle, je remonte encore la température jusqu’à ne plus rien sentir, jusqu’à étouffer. Je m’assieds et le contact du mur dans mon dos, du baquet sous mes fesses apaise mon corps violé à vif. Combien de minutes s’écoulent dans la bonde, là, à regarder le vide se refermer sur moi sans n’avoir ni la force, ni l’envie de le repousser ? Combien de secondes passées à réfléchir, il est déjà trop tard, ma décision est prise, mais quand même, réfléchir à tout ce qui me happe à cet instant précis ? Je pèse le pour et le contre en sachant que la balance est truquée, que sur l’un des plateaux mon immaturité, ma conviction et ma bêtise pèsent bien plus lourd, trop lourd même face à tout le beau que l’on a créé. J’attends la sentence en sachant qu’elle a déjà été prononcée, coupe l’eau jusqu’à me retrouver nu, grelottant sur la porcelaine ; et puis je sors, je me sèche, je m’habille, le regarde. Je l’observe dormir, en fais mon deuil, sauf qu’il n’est pas mort, qu’il ne part pas, sauf qu’il ne dort pas et sans se retourner, me dit qu’il m’aime et me souhaite une bonne journée. Je contrôle ma nausée, m’enferme dans mon silence et claque la porte sans me retourner.

La journée s’étire paresseusement, je me donne un air occupé en sachant que je ne trompe personne mais également que personne ne va me le reprocher. Les gens ici ne me connaissent pas, et parce qu’ils ne me connaissent pas ils pensent me connaître trop bien : ils n’ont de moi que ce que je leur montre, ne prennent que ce que j’accepte de donner, et parce que je n’arrive plus à donner ils scindent mon caractère en deux : quand je vais bien, et quand je ne vais pas bien. Et bien que ce soit plus complexe, bien qu’ils n’en découvrent jamais les raisons ils tapent à chaque fois dans le mille, petit jeu facile, et se persuadent alors qu’ils sont assez proches de moi pour me deviner.
Je pense à tout ça dans le métro : quand est-ce que cela a commencé ? Quand ai-je arrêté de vivre, vivre pour moi, vivre pour les autres, vivre pour lui aussi ? Vivre pour lui, surtout… Quand ai-je accepté de me laisser mourir, branchant mon corps sur un cycle routinier et laissant mon esprit gentiment se consumer ? Je répète les mêmes gestes chaque jour, les mêmes mots pour des personnes auxquelles j’ai cessé depuis bien longtemps de m’intéresser. Je me revois, jeune, mais pas gamin, mais pas crédule, simplement jeune et encore en vie, refusant la simplicité de la vie, rejetant le travail rébarbatif huit heures derrière un bureau, chaque jour, chaque semaine, condamnant la monotonie de la vie en me promettant que jamais je ne deviendrai comme cela. Sauf que je suis devenu exactement cela et qu’il ne s’agit plus d’un métier, de choix, qu’il ne s’agit plus de contrôle et de rêves mais que dans la grande usine de la vie, riches comme pauvres, ouvriers comme cadres sont condamnés au travail à la chaîne s’ils se laissent aller à la lassitude et à l’abandon de soi : je me suis abandonné il y a longtemps, trop longtemps, et même en regardant en arrière je n’arrive plus à distinguer le môme que j’étais, à qui j’ai fait une promesse que je n’ai pas su tenir.

Le chemin est court depuis la station jusqu’à chez moi. Peu de distance, peu de boutiques, pas assez d’étages : je suis en manque des prétextes qui pourraient me sauver, me retenir de pousser la porte après y avoir introduit la clé. Je pourrais fuir, partir, mais ça ne règlerait pas la question. Pour beaucoup ce serait de la lâcheté : moi je n’ai même pas les couilles de l’envisager. Devant la porte je respire avant la plongée en apnée. Je l’entends chanter en préparant la cuisine, ça sent bon, il a toujours été doué. Comment peut-il ignorer ce qui nous arrive ? Comment peut-il siffloter, inconscient de ce flot de pensées qui se déverse dans ma tête ? Je me gifle mentalement, parce que je sais en me disant ça que je ne cherche pas à comprendre mais à me déculpabiliser, comme si le plus grave n’était pas ce que j’allais faire, mais son incapacité à le prévoir. J’ouvre la porte, il ne m’entend pas. Pourtant la cuisine est juste à côté de l’entrée. Je me retiens de tousser, ou de lui mettre une main sur l’épaule, je me retiens de l’embrasser. Au lieu de ça je pose mon trousseau, enlève mon manteau, prends même le temps de l’accrocher. Au lieu de ça je joue au petit con une dernière fois, et dans une position significative, le regard lourd, l’air grave, les bras croisés, je l’attends assis dans le salon, dans le fauteuil qui fait face à la porte qu’à un moment ou un autre, il va devoir emprunter.

Il arrive en chantant, toujours, des assiettes dans une main, des couverts dans l’autre, il arrive et me voit, et soudain il n’est plus à deux mètres mais à l’autre bout de la route, un point évanescent qui ne cesse de s’éloigner. Et parce qu’il est loin, parce que je suis lâche, je crie pour lui parler.

Ca dure des heures.

Le dîner est froid depuis longtemps. Il avait fait des lasagnes, je le sais parce qu’il s’est levé sans rien dire, qu’il a laissé tous mes reproches lui tomber dessus, parce que je suis la pluie et qu’il est le sol, et que rien ne peut m’empêcher de le transpercer. Je le sais parce qu’après s’être levé il est allé dans la cuisine, je l’ai suivi, et il m’a demandé si j’avais faim. Je n’ai pas pu répondre. Je suis retourné dans le salon, je l’ai écouté rester muet, s’affairant dans la cuisine pour ne pas avoir à me regarder. Et comme il revient je défie son regard, je me force à le fixer même si j’ai mal, même si j’ai honte, pour chercher dans ses yeux une trace de colère, de haine, de déception ou de blessure, un semblant de défaut auquel me raccrocher. Je vois sa mâchoire se contracter, tous les mots qu’il pourrait prononcer et qui pourtant butent sur ses lèvres closes ; puis il s’assied à côté de moi, me prend la main et je sens alors dans la manière dont nos doigts s’emboîtent parfaitement que c’est fini, que j’ai pris tout ce qu’il y avait à prendre, et que je vis sur nos restes depuis des mois, des années. Et je pense que lui aussi l’a compris, jusqu’à ce que nos regards se croisent à nouveau, jusqu’à ce qu’il se penche à mon oreille pour me murmurer :

- J’ai mis le plat dans le frigo. Si tu as faim… Moi je vais me coucher.

Et tout s’effondre. Je me lève alors qu’il se tourne, le hèle alors qu’il s’éloigne, et nos deux corps se font face comme dans un western, à savoir qui dégainera le premier. Mais parce que j’en ai marre de tirer à blanc, parce que je suis épuisé de continuer à jouer, j’appuie sur la détente en sachant que même sans viser, je saurai nous tuer.

- Pourquoi on est encore ensemble ? Hein ? Pourquoi, putain ? Parce qu’on s’aime, c’est ça ? Parce qu’on s’aime, ou parce qu’on a trop peur d’aimer à nouveau ?

Et pendant que je pose les questions sans attendre les réponses, les repoussant dans un coin de ma conscience en sachant que je les ai déjà, je l’agrippe désespérément et le secoue, comme si les sentiments allaient tomber, feuilles mortes s’échappant d’un arbre d’automne, et qu’il arrêterait alors de m’aimer.

- Laisse-moi partir… Laisse-moi partir, pitié, laisse-moi m’en aller…

Je ne retiens rien de mes larmes, rien de mes coups ; mes poings s’affaissent sur son torse, vagues creuses qui s’écrasent en vain sur une falaise bien trop haute, bien trop forte. J’ai le sel au coin de la bouche, les pleurs qui continuent de rouler sur mes joues, roulent, roulent encore, et mes jambes lâchent. Je suis là, étendu par terre, hoquetant et gémissant, tapant le parquet maintenant, fuyant son regard comme il me contemple, pitoyable, à moitié noyé dans mon chagrin.

Et sans dire un mot, sans faire de bruit, il s’allonge à côté de moi, sa tête posée sur la mienne, son corps suivant la courbe du mien, ses paumes à plat sur mon dos, et je sais sans qu’il le dise que c’est la dernière fois que l’on s’étreint. Il passe un bras autour des miens, j’attrape sa main et embrasse ses doigts, mais nerveusement, mais avidement, les broie aussi sans doute. Ca semble n’être qu’une seconde, ça dure des heures, des heures durant lesquelles je reste là, à tressaillir sous l’afflux des larmes, me purgeant de toute notre histoire, laissant fuir entre les lattes du parquet toutes les minutes passées ensemble, et toutes celles qu’on n’a pas pu sauver.

Quand j’ouvre les yeux il n’est plus là. Je suis étendu sur le lit, je ne me souviens même pas l’avoir atteint, et quelque chose, quelqu’un me dit en silence que c’est lui qui m’a porté jusqu‘ici, petite voix dans la tête, souffleur invisible qui a tout observé et me rapporte ce qu’il s’est passé. Il est resté contre moi jusqu’à ce que je me calme, jusqu’à ce que je m’endorme, puis il m’a soulevé et amené dans la chambre. Il a retiré mes vêtements, avec pudeur, comme si déjà on ne s’appartenait plus, a replié la couverture sur moi et m’a regardé dormir encore un peu, pour se créer un ultime souvenir, qu’il a soigneusement rangé aux côtés de tous les autres. Il a fait le tour de la chambre, puis de l’appartement, ramassant ses affaires éparpillées au fil des mois. Ici un pull, là un livre, des petits bouts de vie qui ont été autant de tirets entre nos deux vies, de choses partagées parce qu’on était un couple. Et c’est ce qu’il s’est dit, au moment de s’en aller : on avait été un couple, un couple heureux, et supprimer toute trace de lui dans cet endroit ne supprimerait pas pour autant celles laissées par son passage dans mon existence. Alors il a fait à nouveau le tour de l’appartement, replaçant sa brosse à dents dans le verre de la salle de bains, une photo de nous deux sur l’étagère de la chambre, puis a écrit un mot qu’il a laissé en évidence sur le frigo. Et si la petite voix sait tout ça, c’est aussi parce qu’elle l’a vu, ce mot, et qu’elle l’a lu en même temps que moi…

« Ce n’est pas parce que tout est fini que ça n’a jamais commencé. Je t’aime. »