Archive de 16 avril 2008

Last letter in a snowflake

16 avril 2008

J’ai passé la journée à te chercher avec mes mots. Je me suis mis devant la feuille, restée quasiment vierge jusqu’à présent, à part mes quelques ratures ; j’ai buté sur nos blessures. Je me suis assis face au bureau, allongé sur le lit, réfugié sous la douche pour te trouver. Ça n’a pas marché. Alors je me suis enfui, dans le jardin à demi nu pour sentir un peu l’herbe, pour en garder la marque en brins de cicatrices éphémères. J’ai couru dans Paris, mon marathon à moi, et j’ai puisé dans le regard, les odeurs des autres toutes les traces de toi. Ça n’a pas marché. J’ai atterri aux départs, un quai de gare, où toutes les destinations jouaient à semer des indices. J’aurais pu en prendre un au hasard, mais depuis que tu n’es plus là, je me méfie des trains. Ça n’a pas marché non plus ; peut-être que tu ne voulais pas que je te trouve.

La seule phrase que je n’ai pas rayée, persuadé que ce serait la première, a continué de me narguer toute la journée. « J’ai tenté de percer les nuages avec la pointe de mon stylo ». C’est la vérité, et c’est probablement pour cela que je l’ai laissée. Ils étaient là, gris et menaçants, sans oser exploser. Des baudruches de pluie que n’importe quel gamin aurait essayé de piquer. Sauf qu’on n’a plus cinq ans, qu’on n’a plus l’âge de jouer. Enfin, c’est ce que je croyais.

Le reste de la journée s’est étiré péniblement. J’en ai disséqué des lambeaux, qui étaient autant de paliers à atteindre, comme on compte les heures lorsqu’il s’agit de s’ennuyer. Même maintenant, même si tard, je ne comprends toujours pas comment tu as su t’insinuer si profondément dans ma vie. Tu es l’arbre centenaire dans mon jardin secret, celui-là même que tu as tant foulé ; et tes racines saillent de chaque pore de mon existence, comme elles lézardent les murs, délogent les pavés, pénètrent toute la terre. Tu es à ce point enfoui dans mon esprit que ce que je parviens à défricher, je n’arrive plus à le déchiffrer.

Tu es ce rire à l’unisson avec le mien, mais silencieux, mais désormais incertain. Tu es le souvenir d’un film, d’un lieu, parfois même simplement d’un mot, d’un son, d’une expression. Tu es le sujet tabou, l’objet tentant, l’évocation volatile d’un temps qui n’est plus à nous. Tu es ça, tout ça, et ce qu’il y a autour encore.

Et puis je t’ai trouvé. Tu n’étais pas vraiment là, mais qu’importe : tu ne l’as jamais été. Mais je me suis assis sur un banc ce soir, il était tard, il faisait nuit, et à la lumière des réverbères ou d’autres néons parisiens j’ai tâché de te reprendre là où je t’avais laissé. Je t’ai attendu, le stylo mimant la voltige sur des lignes toujours vides. Et parce que tu ne me revenais toujours pas, et parce que cette lettre devait être la dernière et que de ne pas l’écrire me consumait, j’ai jeté mon crayon haut, très haut dans le ciel, avant de partir sans me retourner. J’ai espéré le bruit mat du plastique sur le bitume, mais je n’ai rien entendu.

Et puis le ciel s’est ouvert : il s’était mis à neiger.