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Falls

26 avril 2008

 

Je l’ai retrouvée sur le bord de la falaise, là où l’on allait quand on jouait à se faire peur, plus jeunes. On a beau vivre à côté, quelques centaines de mètres à peine, je n’y retourne que rarement depuis l’accident. Dans mes souvenirs les chutes étaient plus violentes, le fracas de l’eau presque assourdissant, et la hauteur vertigineuse. Peut-être parce qu’il fait nuit, que l’on est en automne et qu’à cette époque tout semble ralentir, mais ce soir le courant est si calme que je l’entends respirer à trois mètres. Elle tire consciencieusement sur sa cigarette, le visage baigné de larmes, la colère injectant ses yeux d’ordinaire si tranquilles. J’aime la regarder quand elle fait ça, comme une débutante, elle qui ne cède au tabac que lorsqu’elle est vraiment excédée. Je toussote pour lui signaler ma présence, qu’elle ne prenne pas peur en me voyant arriver.

- Ne t’en fais pas, je t’ai entendu arriver.
- Pardonne-moi. Je voulais juste te dire que j’étais là. Je veux dire… pas seulement géographiquement parlant. Si tu as besoin de parler, je suis là… aussi.
- Je sais que tu es là, idiot.

Elle inspire une bouffée, si théâtrale qu’elle m’arrache un sourire.

- Je t’ai entendu courir. Ça fait vingt ans que tu me coures après, et tant que j’aurai un an de plus tu n’es pas prêt de me rattraper.

Elle aussi essaye de sourire, et si sa tentative échoue je comprends que c’est une invitation à rester. Je m’assieds près d’elle, lui pique sa cigarette et avec précaution, parce qu’elle redoute tant le contact humain, je passe ma main dans ses cheveux soigneusement lissés. Contre toute attente elle se laisse aller sur mon épaule, fermant les yeux tandis que les derniers sanglots obstruent sa gorge nouée.

- Je déteste quand elle fait ça.
- Je sais.
- Déjà pour Lucas, et maintenant ça…
- Je sais.
- Je ne sais même plus ce que je dois croire, ou si elle nous cache encore quelques vérités.

Elle rouvre les yeux, se redresse et me regarde.

- Et ça, tu sais ?

Je ne dis rien, écrase le mégot. Non, ça, je ne sais pas.

- Tu sais… je pense qu’elle fait tout ça pour nous protéger. Elle ne se rend simplement pas compte du tort qu’elle cause, elle essaye juste de faire ce qui lui semble le mieux. Pour nous.
- Tu y crois ?
- … Non, mais j’aimerais. Je trouverais ça joli.
- Ouais, sans doute. Mais toi comme moi on sait que depuis qu’il est…

Elle se tait, déglutit avec difficulté.

- .. Depuis que Lucas est mort, elle déconne totalement.

Je me retiens de l’enlacer à nouveau. Surtout, j’ai ma propre vision des choses qui se bouscule dans ma tête, des images qui, compressées en quelques mots, donneraient ceci : tu te trompes, cela fait bien plus longtemps. Elle te l’a juste trop bien caché.

- Si seulement papa était là…

Je ris malgré moi, un rire nerveux, méprisant. Je me sens d’autant plus proche d’elle que je sais les choses qu’elle ne sait pas. Je sais l’adultère, les disputes et la violence, je sais le chantage, la menace et la résignation. Elle n’a connu que le départ.

- Si papa était là, il ne pourrait rien faire. Il ne ramènera pas Lucas et, surtout, il ne ramènera pas maman.

Maman est juste vide depuis qu’ils sont partis, tous les deux différemment, tous les deux définitivement. Elle a continué de travailler, mais mal, et sans passion ; elle s’occupe de nous, mais moins qu’on ne s’occupe d’elle, quitte à faire le repas à sa place quand elle oublie simplement qu’à 23h on n’a toujours pas mangé. On a essayé de la raisonner, de lui parler, on lui a même demandé d’aller voir quelqu’un, mais d’échec en échec on a décidé qu’il valait mieux la laisser. La psy nous a parlé du travail de deuil, on lui a bêtement ri au nez. Je crois qu’on a compris ce qu’elle voulait dire, mais comment demander à deux adultes, presque enfants, de faire la part des choses pour trois, en jonglant avec la disparition successive d’un père et d’un frère ? Qui faut-il être pour regarder un frère et une sœur dans les yeux, et leur demander sagement de regarder leur mère mourir lentement, pour mieux la laisser renaître ? Le concept du phénix n’est pas obscur à comprendre pour nous, il est juste difficile à appliquer. Pour maman, surtout.

- Tu crois qu’il nous voit ?

Je n’ai pas besoin de demander qui : Lucas est sous nos yeux, quelques cendres disséminés ici même, laissées en persistance rétinienne depuis qu’il s’est suicidé.

- Bien sûr. Il a dit qu’il nous protégeait.

Et c’est vrai, ce sont ses mots : ils sont restés inscrits sur la lettre qu’il nous a écrite avant de partir.

- Tu crois qu’il sait, pour papy ?

Je souris.

- Si tout se passe bien là-haut, il a même été au courant avant nous.

Elle se laisse tomber en arrière, fixe la nuit comme pour tenter de les apercevoir, tous les deux ; comme pour juger de ce qui est vrai là-dedans.

- Je lui en veux de ne pas nous l’avoir dit plus tôt.
- Quoi ? Que grand-père…
- Non, pas grand-père.

Je la regarde, faisant mine de ne pas comprendre.

- Non, pas Lucas non plus. Papa.
- Papa ?
- Oui, papa. Elle aurait dû nous dire que ça n’allait plus. On ne pouvait rien faire pour Lucas, et papy… papy c’est différent, le moment était venu. Mais peut-être que si elle nous l’avait dit, si elle nous avait parlé de ses problèmes, alors il…
- Non. Je ne crois pas que ça aurait été différent. On n’aurait rien pu faire pour eux : c’est leur histoire, pas la nôtre.
- Oui, mais ce sont nos parents.
- Peut-être, mais ce ne sont pas nos sentiments.

Elle soupire, et j’aime à croire lorsqu’elle fait ça que j’ai raison, ou en tout cas que j’ai réussi à la convaincre que j’ai raison. La vérité c’est que moi aussi, je lui en ai voulu, et que j’ai culpabilisé de n’avoir rien vu venir. Mais lorsqu’il s’est agi de réparer, les pots étaient déjà brisés.

Elle époussette son pantalon, et une fine poudre ocre vient se mêler à l’eau tranquille qui continue de se déverser. Je me lève à mon tour, lui prends le bras délicatement.

- Allez viens, il faut rentrer.

J’aimerais rester là encore un peu, laisser maman pleurer seule pour ne pas avoir à la regarder. Mais quelque chose me dit que ce serait l’abandonner. On marche en silence, jusqu’au porche de la maison. Elle s’arrête, serre mon bras qui ne l’a pas lâché.

- Promets-moi que tu ne me laisseras pas.

Je lui souris.

- Je te le promets.
- Non, sérieusement, promets-moi que tout ira bien, et que tu resteras là avec moi, et que…
- Je te l’ai dit : je te le promets, soeurette.
- M’appelle pas comme ça. Ca aussi, tu l’avais promis. Pff, tu parles d’un mec de confiance…

Je ris, pousse la porte, la laisse entrer ; puis je me faufile à mon tour avant de laisser le battant claquer.
 

Last letter in a snowflake

16 avril 2008

J’ai passé la journée à te chercher avec mes mots. Je me suis mis devant la feuille, restée quasiment vierge jusqu’à présent, à part mes quelques ratures ; j’ai buté sur nos blessures. Je me suis assis face au bureau, allongé sur le lit, réfugié sous la douche pour te trouver. Ça n’a pas marché. Alors je me suis enfui, dans le jardin à demi nu pour sentir un peu l’herbe, pour en garder la marque en brins de cicatrices éphémères. J’ai couru dans Paris, mon marathon à moi, et j’ai puisé dans le regard, les odeurs des autres toutes les traces de toi. Ça n’a pas marché. J’ai atterri aux départs, un quai de gare, où toutes les destinations jouaient à semer des indices. J’aurais pu en prendre un au hasard, mais depuis que tu n’es plus là, je me méfie des trains. Ça n’a pas marché non plus ; peut-être que tu ne voulais pas que je te trouve.

La seule phrase que je n’ai pas rayée, persuadé que ce serait la première, a continué de me narguer toute la journée. « J’ai tenté de percer les nuages avec la pointe de mon stylo ». C’est la vérité, et c’est probablement pour cela que je l’ai laissée. Ils étaient là, gris et menaçants, sans oser exploser. Des baudruches de pluie que n’importe quel gamin aurait essayé de piquer. Sauf qu’on n’a plus cinq ans, qu’on n’a plus l’âge de jouer. Enfin, c’est ce que je croyais.

Le reste de la journée s’est étiré péniblement. J’en ai disséqué des lambeaux, qui étaient autant de paliers à atteindre, comme on compte les heures lorsqu’il s’agit de s’ennuyer. Même maintenant, même si tard, je ne comprends toujours pas comment tu as su t’insinuer si profondément dans ma vie. Tu es l’arbre centenaire dans mon jardin secret, celui-là même que tu as tant foulé ; et tes racines saillent de chaque pore de mon existence, comme elles lézardent les murs, délogent les pavés, pénètrent toute la terre. Tu es à ce point enfoui dans mon esprit que ce que je parviens à défricher, je n’arrive plus à le déchiffrer.

Tu es ce rire à l’unisson avec le mien, mais silencieux, mais désormais incertain. Tu es le souvenir d’un film, d’un lieu, parfois même simplement d’un mot, d’un son, d’une expression. Tu es le sujet tabou, l’objet tentant, l’évocation volatile d’un temps qui n’est plus à nous. Tu es ça, tout ça, et ce qu’il y a autour encore.

Et puis je t’ai trouvé. Tu n’étais pas vraiment là, mais qu’importe : tu ne l’as jamais été. Mais je me suis assis sur un banc ce soir, il était tard, il faisait nuit, et à la lumière des réverbères ou d’autres néons parisiens j’ai tâché de te reprendre là où je t’avais laissé. Je t’ai attendu, le stylo mimant la voltige sur des lignes toujours vides. Et parce que tu ne me revenais toujours pas, et parce que cette lettre devait être la dernière et que de ne pas l’écrire me consumait, j’ai jeté mon crayon haut, très haut dans le ciel, avant de partir sans me retourner. J’ai espéré le bruit mat du plastique sur le bitume, mais je n’ai rien entendu.

Et puis le ciel s’est ouvert : il s’était mis à neiger.