Archive de 10 mars 2008

Miettes

10 mars 2008

Miettes

- Je t’aime.

Et voilà, c’était dit. Tout était dit. Je l’ai regardée, j’ai vu les mots franchir ses lèvres, comme s’ils existaient vraiment. Ce n’est pas les entendre qui les a rendus réels : ils étaient là avant. Dans sa tête, son cœur, dans sa manière de me toucher et de prononcer mon prénom. Je les ai vus, bulles de salive, éclore au bord de sa bouche et s’élever dans les airs, jusqu’à me heurter au front et s’écraser contre ma pensée.

J’ai analysé rapidement. Trois mois « ensemble », puisque ensemble est la convenance linguistique pour quiconque partage son quotidien avec quelqu’un d’autre. Même quand le quotidien est décousu, et qu’il est plus hebdomadaire que journalier. J’ai joué le jeu : trois mois, donc, à se voir, s’appréhender, se rapprocher. Baiser, puis faire l’amour, même si baiser durait des heures quand faire l’amour ne nous prenait désormais plus que quelques minutes. J’avais vu son petit monde – ses amis, sa famille, son travail – et elle s’était convaincue d’avoir vu le mien. J’avais envie de crier. Trop grand pour toi, mon ange, beaucoup trop grand. Mais j’ai fait l’homme, le petit garçon pris en flagrant délit ; et je me suis tu.

Est-ce que je pouvais lui reprocher ça ? Ça, ces mots, cette illusion… Lui dire non, tu te trompes, réfléchis-y et tu verras ? J’y ai pensé ; je n’en avais simplement pas le droit là où elle, légitimement, pouvait prétendre m’aimer.

Mes relations échouent, parce que j’échoue. J’essaye – je l’ai fait avec elle – et alors j’ai l’impression de pouvoir y arriver. Alors j’en fais plus, encore plus, pour me convaincre que c’est possible : je ne lui reproche pas d’y avoir cru, je m’en veux, à moi, de m’être forcé à le croire. Encore.

Le silence, on ne l’attend jamais. Il survient, et il est dérangeant, parce qu’on ne l’a pas convoqué mais qu’il s’immisce quand même ; parce qu’il ne dit rien, et qu’il contient tout. Or donc dans mon mutisme, même éphémère, même volatile, elle a tout compris. Mais je suis lâche, je l’ai été. Moi qui avais baissé les yeux, j’ai levé la tête, ébauché un sourire. J’ai pris ses mains, ai embrassé ses phalanges et je lui ai dit moi aussi.

- Moi aussi.

Ça ne voulait pas dire grand-chose ; en tout cas ça n’était vraiment pas pareil. Mais elle a entendu moi aussi je t’aime, et c’était bien, parce que c’était ce que je voulais dire sans avoir à le dire. Sans avoir à le penser. Elle m’a regardé un instant ; j’ai soutenu ses yeux. Les miens criaient, se débattaient ; hurlaient prends mes miettes, s’il te plaît prends mes miettes, sans tiquer, sans bouder ou t’effondrer, sans rien d’autre demander. Mes bulles à moi n’ont pas tenu : elles ont éclaté en plein milieu, dans l’infime espace qui séparait nos deux visages, qui représentait cet immense fossé entre nos sentiments. Puis elle a craqué la première. Elle a souri, s’est détournée et a changé de sujet. Le goût de victoire, amer, s’est évaporé comme il était venu, sans prévenir. Je ne m’en suis même pas voulu.

On a terminé notre café, on s’est embrassé, trop intensément peut-être ; comme si on avait conclu un pacte tacite que notre baiser venait sceller. Quand elle a quitté mes bras, qu’elle m’a fait un ultime signe de la main avant de s’éloigner, sans se retourner, j’ai compris que c’était la dernière fois. Elle aussi, je pense. On avait décidé d’être franc dans nos mensonges, dans le mien surtout : je faisais semblant de l’aimer, et elle faisait semblant de le croire.

Dans le métro, en rentrant, j’ai réfléchi à tout ça. A mes histoires passées. Ma constance dans l’inconstance en était probablement le trait le plus caractéristique. Je ne savais pas pourquoi – je ne le sais toujours pas, d’ailleurs. Pourquoi j’étais incapable d’aimer. J’ai soulevé le loqueteau, les portes du métro se sont ouvertes. J’ai fait comme j’ai toujours fait : j’ai choisi un strapontin, le plus éloigné de la foule, le plus éloigné des êtres humains. Parce que je n’en suis pas réellement un, si ? Je n’en suis pas réellement un…

Les couples s’embrassaient, les gens se tenaient par la main. Les regards s’échangeaient. Pourquoi est-ce que ça fait si mal ? J’avais envie de prendre ma jalousie des autres, pour ce qu’ils avaient et que je ne connaissais pas, et l’étouffer. Pour qu’elle arrête, elle, de m’empêcher de respirer. J’ai retrouvé quelques démons : je me suis réfugié dans des chansons, les plus tristes que j’ai pu trouver, en me persuadant que ceux qui les interprétaient étaient au moins aussi malheureux que moi. Même si je savais que ce n’était pas vrai.

Je suis descendu et le train est reparti, comme si je n’étais jamais monté dedans. Dans la rue j’ai fait quelques pas avant de m’effondrer. Je ne sais même pas combien de temps je suis resté là, dans la pénombre, à pleurer. Une main sur mon épaule, et je me suis retourné. J’ai vu son visage – belle, jeune -, la clé dans sa main et la porte contre laquelle je m’étais adossé. Et gentiment elle m’a souri, sans me connaître, m’a dit vous attendez quelqu’un et j’ai répondu oui. Et parce qu’elle continuait de sourire, sans me fuir, sans entrer et disparaître, j’ai souri à mon tour, je l’ai prise dans mes bras – elle s’est raidie, sans se dégager – et je lui ai dit, je le lui ai chuchoté.

- Oui. Quelqu’un à aimer.
Et je m’en suis allé.