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Lui, L et moi.

25 mars 2008

Pill

- Tu es en retard.
- Toi aussi, tu m’as manqué.

Elle se penche vers moi pour déposer un baiser sur ma joue, qu’elle fait durer une seconde de trop. Je sens son souffle difficile, ses tentatives pour se retenir de tomber. Sa peau contre la mienne. Elle s’effondre sur mon épaule, et ses cheveux sentent la fatigue, le tabac, la vanille et la peur, et toutes ces autres choses qu’aucun shampooing ne saura jamais capturer. Derrière elle, la porte est entrouverte mais pas un son ne s’échappe de la pièce. Je prends une profonde inspiration, que je sais inutile. On n’est jamais préparé à ce genre de choses.

Quand je pousse le battant, ça me fait l’effet d’une déflagration, qui part de mes chevilles et traverse mon corps en un instant. J’ai beau sentir sa main serrer la mienne, fort, tellement fort, j’ai l’impression d’être seul, laissé abandonné après la bataille, sur un champ de ruines et de cadavres. Sauf que je ne suis pas vraiment seul, que ce n’est qu’une chambre faiblement éclairée et qu’il n’y a pas de cadavre, car il n’est pas mort. Pas encore.

Je suis le diplômé qui se lève en entendant son nom, je suis la vedette qui s’apprête à rentrer sur le plateau de télévision, je suis le comédien qui compte dans sa tête, dans la pénombre, jusqu’au lever du rideau. Je suis tous ces gagnants, et j’ai la tête baissée parce que je sais que je vais le perdre. Je n’ose pas le regarder tout de suite en entrant, je m’attarde sur l’infirmière, si caricaturale qu’elle en est touchante, et sur ses parents. Sa mère observe la rue silencieuse depuis la fenêtre, se tourne en m’entendant, me fait un signe de tête qui veut dire merci d’être là, pardon de ne pas pouvoir parler. Désolée de t’infliger ça. Son père est resté les yeux dans le vide, dans son fauteuil, l’air volontairement absent. Il fait semblant de ne pas me remarquer tout de suite, mais ce n’est qu’une poussière de plus pour cet homme qui n’a cessé de simuler. Je murmure un vague bonjour, soucieux de ne pas troubler la solennité du moment. Moi aussi je simule : j’ai envie de déchirer l’air ambiant, trop lourd, trop factice, de le perforer comme s’il était un ballon et qu’il éclate pour nous libérer tous. Lui aussi doit détester ça, mais c’est trop tard pour acheter des cotillons et repeindre les murs. Le papier peint est sale, constellé de tâches, attaqué par le temps. Comme lui, sauf qu’il a trente-quatre ans, et qu’il ne porte pas le poids des années mais celui de la maladie.

J’arrache le courage des entrailles de mon ventre, saisi par l’anxiété ; en dilue suffisamment dans mes yeux et mon sourire faussement rassurant pour lui faire face. Il a les paupières fermées, et une partie de moi s’en veut de l’avoir voulu ainsi. Il n’a pas remarqué ma fuite en pénétrant la pièce, il n’a pas cherché tout de suite les regards que je ne pourrai pas lui donner. Ceux qui disent que tout va bien aller. Il émet un son étrange, entre l’inspiration haletante et le grognement, comme s’il émergeait d’une très longue sieste et se demandait combien de temps il avait pu dormir. Ses yeux se révulsent quelques fractions de secondes, interrogent la chambre du regard, cherchent un point d’ancrage. Ils me trouvent, et je lance la mascarade en pilote automatique.

- Hé, boy…

Il aimait… il aime bien que je l’appelle comme ça. Ça nous donnait l’impression d’être les héros artificiels d’une sitcom stéréotypée, j’ai trente ans, je suis beau, riche et seul et ma vie vaut un feuilleton. Il est loin d’être beau maintenant : il l’a été, tellement plus que moi, tellement plus que ce qu’il donne à voir aujourd’hui. Son visage est émacié, ses traits tirés sur des pommettes saillantes là où son front soucieux et ses tempes sont marqués par quelques petites rides. Il étire maladroitement un sourire sur ses lèvres fines et desséchées, décharnées par la vie qui commence à se retirer.

- Hé boy, dit-il en retour.

Sa main s’agite, se soulève lentement. Chaque geste désormais lui demande trop d’efforts, mais je comprends ce qu’il demande avec ses doigts affinés. Je lui tends les miens, qu’il essaye vainement de serrer, m’approche du lit et me penche sur sa bouche pour y laisser un baiser. Sa mère détourne les yeux, par pudeur, par honte. Par impuissance, peut-être. Son père, lui, ne semble toujours pas avoir compris que j’étais entré.

- Alors, comment tu te sens ?

Je m’en veux de jouer à ce jeu, mais il me l’a demandé. Quand il l’a appris, il est venu me trouver, sans pleurer, sans nier, et m’a fait promettre de ne jamais, jamais, jamais le considérer autrement que comme celui qu’il est : mon meilleur ami.

- Tu le vois, je garde la forme. Je n’ai pas encore déterminé la forme de quoi, mais…

Il ne finit même pas sa plaisanterie, mais je ris, un peu trop enthousiaste sans doute. Mais quelque chose me réconforte : il n’a jamais su raconter les blagues. Ses ratés, ses trébuchements, ses chutes sabordées au milieu de l’histoire, ça n’est pas le signe de la fin. Tout juste celui d’un affaiblissement. En temps normal je l’aurais charrié, mais on manque de temps et je suis loin d’être normal. Depuis quelques minutes les larmes tambourinent contre mes yeux, mais je les garde pour plus tard. Si je les laisse venir maintenant, je ne pourrai pas les arrêter. Alors je plonge mon regard ailleurs, dans la contemplation de cet ailleurs qui dépasse les quatre murs de cette chambre et s’étale de New York, qu’on avait piétiné deux mois durant l’été de nos seize ans, jusqu’à l’Ayer’s Rock qu’on avait contemplé au coucher du soleil australien l’hiver dernier. Notre ailleurs mesure cinq continents sur vingt ans, pour une taille totale d’une vie environ. Il n’en reste plus qu’un reflet dans deux paires d’yeux embués.

Soudain son père se lève, traverse la pièce à grandes enjambées et sort en claquant la porte. Je me tourne vers L, qui saisit mon regard et hoche la tête, avant de s’éclipser à son tour. Je sais qu’elle saura trouver les mots pour le ramener : elle a bien su trouver ceux qui nous ont remis sur le même chemin, quand il nous semblait qu’on n’avait plus d’autre choix, après cinq ans de mariage, que de continuer chacun de notre côté. Sur des voies parallèles mais séparées. Comme s’il s’agissait d’un signal, sa mère puis l’infirmière lui emboîte le pas, et je me retrouve en tête à tête avec la plus importante discussion de notre existence d’amitié. Parce que c’est la dernière et qu’elle devra contenir, dans ses quelques silences voilés, tout ce qu’on ne saura pas s’avouer.

- Alors, tout est rentré dans l’ordre pour vous deux ?

C’est lui qui parle le premier. Il désamorce la bombe – il l’a toujours fait – et m’envoie à des kilomètres de son mouroir, pour m’épargner. Il ne sait juste pas que ça représente autant de distance à rattraper avant qu’il ne s’éteigne. Je ne veux pas occulter, je ne veux pas éviter. Je veux lui donner tout ce que j’ai encore en moi pour lui, et que ça constitue son baluchon jusqu’au paradis.

- Ça va bien. Mieux. J’ai eu peur de la perdre.

Et j’ai peur de te perdre. Je ne le dis pas, il l’entend, et parce qu’il n’est plus question de sourire il me lance quelques éclats de malice dans ses pupilles fatiguées.

- Je suis content. Je ne crois pas vraiment aux histoires de fantômes, qui hantent les maisons et les hommes en quête de leurs actes inachevés, mais si j’avais dû me farcir votre connerie même après ma mort juste parce que vous n’auriez pas eu la courtoisie de vous rabibocher avant, je t’en aurais voulu, je crois.

Je tressaille quand il dit « mort », je fonds quand sa voix s’éteint. Je cherche des mots qui ne viennent pas, qui m’échappent pour mieux me piéger.

- C’est une fille bien.

Et dans sa bouche ça clôt le sujet. On n’est pas là pour parler de moi, mais il refuse de parler de lui. On évoque un peu de nous, alors, pour prétendre que ce n’est qu’une conversation comme les autres et que son importance sera remisée une fois la prochaine entamée. Ses anecdotes sont les miennes, ses sentiments diffèrent. Il a toujours été amoureux de moi, et m’a toujours permis d’être son ami sans me reprocher de ne pas pouvoir être plus. Je me suis senti abject, manipulateur, simplement cruel parfois, mais on a continué, on a tenu bon. Là où mon mariage s’est brisé, même pour un temps seulement, même pour les mauvaises raisons, rien ni personne n’a pu entraver ce que l’on avait. Ce qu’on continue d’éprouver, chacun à sa manière, mais avec la même intensité.

- Je t’aime, dis-je, et un frisson me parcourt l’échine une fois la phrase prononcée.

- Arrête ça, tu veux ? Tu fais tafiole à mort.

L’entendre une deuxième fois est encore plus éprouvant : je me raccroche à ses deux mains, et je vois s’évanouir dans sa gorge le trait d’humour qu’il allait tenter. Avec une force surprenante, il enlace ma tête qu’il serre contre sa poitrine, et sa peau sent les années de trithérapie comme autant de blessures de guerre. Je me laisse aller alors qu’il murmure « Moi aussi », et je n’arrive plus à me contenir. Les larmes inondent sa chemise et dessinent sur le tissu les sillons de tristesse qui lacèrent mes veines. Il répète « Moi aussi » en un souffle continu, qu’il doit reprendre fréquemment jusqu’à ce que je parvienne à me calmer. Je relève le menton, et le flou des sanglots travestit sa tête en un bonheur abstrait, comme s’il riait d’avoir attendu tant de temps trois putains de mots que je consentais enfin à lui donner. Je souris, lui aussi, et on éclate d’une hilarité forcée qui le fait hoqueter. Quand sa quinte de toux s’amenuise, mon visage est encore rouge des pleurs, des rires, des souvenirs qui nous sont montés à la tête, comme autant d’ivresse du grand crû de notre amitié bientôt passée.

- Je crois… Ne panique pas, hein ? Mais je crois que c’est l’heure… Tu veux bien appeler les autres.

C’est une question, mais il ne parvient même plus à y verser ce qu’il faut d’intonation pour le prouver. Ma main presse la sienne une dernière fois, et je lui embrasse le front avant de sortir chercher ses parents et L. L n’est pas un diminutif, une abréviation, c’est L pour « elle » même si c’est lui qui l’a trouvé. Surtout L n’est plus une option dans ma vie. Quand on s’est séparé il était venu me trouver pour me le dire. Il avait fallu qu’il se déplace, alors qu’il était déjà sous traitement, pour m’aider à réaliser ce que je risquais de laisser m’échapper. Le bonheur, disait-il, ça n’est pas facultatif : tu le trouves où tu veux, comme tu veux et quand tu veux, mais surtout avec qui tu veux. La seule règle étant qu’il devait obligatoirement y avoir un « qui » dont on voulait. Lui croyait l’avoir trouvé, s’était trompé parce qu’il s’était fait tromper ; avait développé le virus d’une maladie mortelle, qui était surtout la marque d’un adultère dont le prix avait été bien trop lourd à porter. Il ne l’avait pas voulu, mais avait toujours su qu’il allait mourir seul, et quelque chose dans l’étrange groupe que nous formons me rassurer sur le fait que pour une fois il avait tort. C’est bancal, c’est chargé d’émotion, de contradictions, de choses consenties quand d’autres n’ont jamais été dites, mais c’est là, ça existe, ça existera toujours pour lui.

Quand je referme la porte derrière moi, pour nous réunir tous ensemble une dernière fois, je songe au nombre de fois où je l’ai ouverte à la volée, pour annoncer une rumeur extraordinaire qui courait au lycée ou raconter mes premiers exploits sexuels ; pour me tenir au courant des siens ou simplement boire quelques bières en regardant la télé. Durant quelques morceaux de secondes, l’atmosphère devient nostalgie et l’image des deux adolescents qu’on a été, qu’on n’est plus vraiment s’inscrit en surimpression. Il a choisi de revenir ici, de finir sa vie en famille et la boule qui tombe dans mon estomac broie tout ce qu’il y a en moi quand je réalise qu’il a toujours été ma famille, mon monde, une autre vie dans ma vie. Et je suis fier de ça.

C’est L qui m’extirpe de mes pensées. Je vois son visage tremblotant, et des larmes qui recommencent à couler le long de ses joues ravagées, comme s’il en restait encore un peu à emporter ; je vois ses parents, agenouillés auprès de lui ; je vois son corps sans vie, paisible, abîmé, et le semblant de sourire qu’il a gardé pour terminer en beauté. Je comprends qu’encore une fois il avait raison, et je me persuade de voir inscrit à jamais sur son visage enfin tranquille un air amusé. Comme s’il me disait tu as vu, je te l’avais dit que j’allais mourir seul. Mais aussi comme s’il me disait je sais que vous étiez là alors ne t’en veux pas, et ne m’en veux pas non plus de t’avoir laissé. Et merci.

L se précipite dans mes bras, et je la serre comme un fou pour éviter de sombrer.

Miettes

10 mars 2008

Miettes

- Je t’aime.

Et voilà, c’était dit. Tout était dit. Je l’ai regardée, j’ai vu les mots franchir ses lèvres, comme s’ils existaient vraiment. Ce n’est pas les entendre qui les a rendus réels : ils étaient là avant. Dans sa tête, son cœur, dans sa manière de me toucher et de prononcer mon prénom. Je les ai vus, bulles de salive, éclore au bord de sa bouche et s’élever dans les airs, jusqu’à me heurter au front et s’écraser contre ma pensée.

J’ai analysé rapidement. Trois mois « ensemble », puisque ensemble est la convenance linguistique pour quiconque partage son quotidien avec quelqu’un d’autre. Même quand le quotidien est décousu, et qu’il est plus hebdomadaire que journalier. J’ai joué le jeu : trois mois, donc, à se voir, s’appréhender, se rapprocher. Baiser, puis faire l’amour, même si baiser durait des heures quand faire l’amour ne nous prenait désormais plus que quelques minutes. J’avais vu son petit monde – ses amis, sa famille, son travail – et elle s’était convaincue d’avoir vu le mien. J’avais envie de crier. Trop grand pour toi, mon ange, beaucoup trop grand. Mais j’ai fait l’homme, le petit garçon pris en flagrant délit ; et je me suis tu.

Est-ce que je pouvais lui reprocher ça ? Ça, ces mots, cette illusion… Lui dire non, tu te trompes, réfléchis-y et tu verras ? J’y ai pensé ; je n’en avais simplement pas le droit là où elle, légitimement, pouvait prétendre m’aimer.

Mes relations échouent, parce que j’échoue. J’essaye – je l’ai fait avec elle – et alors j’ai l’impression de pouvoir y arriver. Alors j’en fais plus, encore plus, pour me convaincre que c’est possible : je ne lui reproche pas d’y avoir cru, je m’en veux, à moi, de m’être forcé à le croire. Encore.

Le silence, on ne l’attend jamais. Il survient, et il est dérangeant, parce qu’on ne l’a pas convoqué mais qu’il s’immisce quand même ; parce qu’il ne dit rien, et qu’il contient tout. Or donc dans mon mutisme, même éphémère, même volatile, elle a tout compris. Mais je suis lâche, je l’ai été. Moi qui avais baissé les yeux, j’ai levé la tête, ébauché un sourire. J’ai pris ses mains, ai embrassé ses phalanges et je lui ai dit moi aussi.

- Moi aussi.

Ça ne voulait pas dire grand-chose ; en tout cas ça n’était vraiment pas pareil. Mais elle a entendu moi aussi je t’aime, et c’était bien, parce que c’était ce que je voulais dire sans avoir à le dire. Sans avoir à le penser. Elle m’a regardé un instant ; j’ai soutenu ses yeux. Les miens criaient, se débattaient ; hurlaient prends mes miettes, s’il te plaît prends mes miettes, sans tiquer, sans bouder ou t’effondrer, sans rien d’autre demander. Mes bulles à moi n’ont pas tenu : elles ont éclaté en plein milieu, dans l’infime espace qui séparait nos deux visages, qui représentait cet immense fossé entre nos sentiments. Puis elle a craqué la première. Elle a souri, s’est détournée et a changé de sujet. Le goût de victoire, amer, s’est évaporé comme il était venu, sans prévenir. Je ne m’en suis même pas voulu.

On a terminé notre café, on s’est embrassé, trop intensément peut-être ; comme si on avait conclu un pacte tacite que notre baiser venait sceller. Quand elle a quitté mes bras, qu’elle m’a fait un ultime signe de la main avant de s’éloigner, sans se retourner, j’ai compris que c’était la dernière fois. Elle aussi, je pense. On avait décidé d’être franc dans nos mensonges, dans le mien surtout : je faisais semblant de l’aimer, et elle faisait semblant de le croire.

Dans le métro, en rentrant, j’ai réfléchi à tout ça. A mes histoires passées. Ma constance dans l’inconstance en était probablement le trait le plus caractéristique. Je ne savais pas pourquoi – je ne le sais toujours pas, d’ailleurs. Pourquoi j’étais incapable d’aimer. J’ai soulevé le loqueteau, les portes du métro se sont ouvertes. J’ai fait comme j’ai toujours fait : j’ai choisi un strapontin, le plus éloigné de la foule, le plus éloigné des êtres humains. Parce que je n’en suis pas réellement un, si ? Je n’en suis pas réellement un…

Les couples s’embrassaient, les gens se tenaient par la main. Les regards s’échangeaient. Pourquoi est-ce que ça fait si mal ? J’avais envie de prendre ma jalousie des autres, pour ce qu’ils avaient et que je ne connaissais pas, et l’étouffer. Pour qu’elle arrête, elle, de m’empêcher de respirer. J’ai retrouvé quelques démons : je me suis réfugié dans des chansons, les plus tristes que j’ai pu trouver, en me persuadant que ceux qui les interprétaient étaient au moins aussi malheureux que moi. Même si je savais que ce n’était pas vrai.

Je suis descendu et le train est reparti, comme si je n’étais jamais monté dedans. Dans la rue j’ai fait quelques pas avant de m’effondrer. Je ne sais même pas combien de temps je suis resté là, dans la pénombre, à pleurer. Une main sur mon épaule, et je me suis retourné. J’ai vu son visage – belle, jeune -, la clé dans sa main et la porte contre laquelle je m’étais adossé. Et gentiment elle m’a souri, sans me connaître, m’a dit vous attendez quelqu’un et j’ai répondu oui. Et parce qu’elle continuait de sourire, sans me fuir, sans entrer et disparaître, j’ai souri à mon tour, je l’ai prise dans mes bras – elle s’est raidie, sans se dégager – et je lui ai dit, je le lui ai chuchoté.

- Oui. Quelqu’un à aimer.
Et je m’en suis allé.

Close to heaven

3 mars 2008

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Je fronce les sourcils quand il pleut. Ce n’est pas vraiment un tic, pas même une manie. Plutôt un réflexe je suppose – j’ai déjà vu d’autres le faire. Ca n’a pas de sens particulier, je crois : on essaye juste de se protéger de quelque chose, comme on peut, mais parce qu’on est impuissant face à ce que l’on ne décide pas on se contente d’avancer tête baissée. Et les sourcils froncés.

Les chaussures aussi, c’est chiant. Soit elles sont de mauvaise qualité, ou simplement fragiles, ou perméables, et alors l’eau passe à l’intérieur, plus vicieuse encore que lorsqu’elle alourdit et colle à la peau un pantalon devenu trop étroit, et soudain ça fait floc-floc. Floc-floc ne veut rien dire, comme poliopathe, mais tout le monde comprend. Même les poliopathes. Soit elles sont résistantes, parce que belles, parce que travaillées, et alors c’est simplement dommage de les maltraiter.

La mise à l’épreuve… La mise à l’épreuve ça n’est pas qu’une formule obscure, ou la sanction infligée à des chaussures par temps de pluie. C’est aussi – juste un exemple – retourner dans notre café, s’asseoir à notre table, commander notre bière sans que tu ne sois là. Sans toi. C’est voir ma mère pleurer et faire semblant de croire que oui, comme des générations de femmes avant elle, elle est allergique à la poussière et que non, ça n’a rien à voir avec « l’autre ».

Nerval disait « Je suis l’autre ». Rimbaud disait « Je est un autre ». Tous deux ont dit des choses intéressantes, certainement plus d’ailleurs, mais l’histoire et la mémoire ont gardé ce qu’elles ne comprenaient pas. C’est rassurant pour la postérité du reste de leur œuvre, ça l’est moins pour l’être humain. Surtout pour qui a lu Sartre.

L’enfer c’est toi, parce que tu es un autre, comme « lui » est l’autre de ma mère. Mais j’en suis un aussi, vraisemblablement. J’en suis arrivé à la conclusion – largement assisté par mes bien plus illustres prédécesseurs – qu’on vivrait tous dans un enfer permanent dont, en étant les éléments moteurs, on ne parvenait pas à s’extirper.

C’aurait pu s’intituler « Le jour où j’ai arrêté de réfléchir ». C’aurait pu se terminer là, parce qu’inévitablement tout concorde et j’aurais alors trouvé un moyen d’arrêter de me flageller pour tout ce qui va de travers. Comme une excuse, tu sais ? Comme lorsqu’on se trouve un bouc émissaire, qu’on pointe du doigt un innocent en se sachant coupable, parce qu’on est simplement terrifié. Mais je ne veux plus imputer à mes autres le poids de mes erreurs.

J’ai eu mille raisons de te haïr, je n’en ai qu’une pour t’aimer encore : tu m’as rendu heureux.
Tu n’es pas l’enfer : tu es juste trop proche du paradis. Surtout maintenant.

Je fronce les sourcils quand il pleut. Peut-être parce que moi aussi je suis fragile, moi aussi je suis perméable, et alors tout ce qui me passe à travers me pèse terriblement. Je fronce les sourcils, et leur courbe en rigole fait courir les gouttes le long de mes yeux, comme si je pleurais. Sauf que je ne pleure pas. Sauf que je ne pleure plus.