Je suis parti au milieu du dîner. Je ne l’avais pas prévu. Je ne planifie jamais grand-chose. Déjà, toi, je ne m’y attendais pas… Maman m’a dit qu’on n’était jamais préparé, elle m’a dit tu verras, ça te tombera dessus, juste comme ça. Avec son air mystérieux et ses mots parfum mûre. J’ai ri, par politesse pour réagir, par provocation pour ne pas acquiescer.
Ca m’est tombé dessus.
Ca fait combien de temps ? Un an, peut-être dix, je n’en sais trop rien. Tu es là – là, je veux dire, sur ma peau. Dans ma tête. Sur la langue j’ai le sel de la Méditerranée, et mes vacances de gosse de riche à Juan-les-Pins. J’ai du tabac froid, des cigarettes piquées dans le sac de ma sœur qu’on fumait mal, maladroitement, mes copains et moi, comme des voleurs. J’ai une part de gâteau d’anniversaire, dix-neuf en vérité, l’alcool enivrant de mes mauvaises cuites et la sueur de la première fois. Sur ma langue j’ai le goût de nos baisers.
Ca ne me ressemble pas. Pas vraiment. Je donne l’impression que si, je fais traîner l’apparence de la spontanéité parce que ça me plaît. Non – non : parce que j’ai le sentiment que ça te plaît. Mais en réalité ça n’est pas moi. Je ne planifie pas, d’accord, mais les coups de tête ça n’est pas mon genre. Peut-être plus celui de mon père – je n’ai pas envie de parler de ça. On change de sujet, d’accord ? D’accord ?
Les mains dans les poches, je marche. Qu’est-ce que je fais maintenant ? Je ne vais pas revenir comme si de rien n’était. Je ne peux pas. Pas si tu es là.
Il fait nuit. Parfois… parfois j’aimerais que ce soit aussi simple que ça. Qu’en fermant les yeux, qu’en quelques secondes tout change, comme la lune remplace le soleil et les étoiles les nuages. Le monde comme une table, une maquette en perpétuelle construction, et nos existences au rythme de la volonté de ces enfants qui, une lampe braquée sur nous, nous font nous rencontrer, nous séparer. Nous aimer. A la fin de la journée ils éteignent tout, laissent la veilleuse allumée, et nous on appelle ça la lune. Et on vit, enfin. Jusqu’au lendemain.
De toi je n’ai que nos moments interrompus. Nos semi moments où tes demi mots mentent.
Je ne me souviens pas très bien. Pas de tout en tout cas. J’ai ton regard, ton sourire gêné, tes éclats de rire et nos mains qui se frôlent. J’ai quelques feuilles de salade, de la mie de pain, quelques gorgées de vin et un je t’aime discret, déposé sur la nappe comme si c’était un des plats qu’on nous servait. J’ai cet instant suspendu, où je perds tes yeux, où je te perds je crois, où tu fouilles dans ta poche pour le retrouver au fond d’un texto. J’ai tes excuses à peine formulées, la distance que tu instaures, quelques mètres pour pouvoir lui téléphoner.
Je n’ai plus rien après.
Appelle-moi jalousie, appelle-moi puérilité. Appelle-moi ambiguïté et impossibilité. Notre histoire comme une image qui tressaute, comme un film aux multiples ellipses où tout se brouille quand on n’est pas ensemble. Ton absence en parasite, je me rejoue la scène de rencontre en appréhendant celle de rupture. Je ne suis pas un bon acteur. Jouer c’est feindre, et feindre c’est tricher. Tu y arrives peut-être mais pas moi, ou plus. La douleur… la douleur ça n’est pas le problème. Quand on se voit, quand on se quitte j’ai cette phrase d’Howard Buten qui me revient : ça n’est pas la douleur qui me fait mal, c’est l’absence de son contraire.
J’erre. J’erre dans ce que l’on vit parce que je n’ai pas de but, que ça n’en a pas non plus. Je continue d’attendre la signification de tout ceci mais ça n’est pas juste, parce que ce que j’attends en réalité c’est que tu me donnes cette signification. Que tu sois cette signification. Je me persuade que si je ne suis pas heureux, c’est parce que tu ne me rends pas heureux. Je suis juste trop fier pour admettre que si je ne suis pas heureux, c’est parce que tu ne l’es pas. Parce que je ne réussis pas. Simplement parce que ça n’est pas moi : je ne suis pas le bon.
Autour de moi des grilles, et derrière le parc de notre premier rendez-vous. J’escalade la barrière de fer forgé, retombe de l’autre côté, je nous rejoins sur un banc : on est là, à se découvrir, à se parler pour la première fois, et je regarde ça en silence, sans respirer pour éviter de trahir ma présence, retenant mon souffle à chaque mot que tu prononces. Je me vois, mon Dieu, je m’observe en train de t’observer, et je comprends pourquoi je suis tombé amoureux. Ca fait combien de temps ? Un an, peut-être dix, je n’en sais trop rien : je sais juste ce qui va se passer. Je te vois recevoir un message, froncer les sourcils, t’expliquer avant de t’excuser, je me vois paniquer, en ayant l’air d’aller bien, quand mes yeux te supplient de rester. Je me détourne pour nous laisser nous dire au revoir, embarrassés.
Notre premier moment interrompu.
Quand j’ouvre les yeux tout a disparu, il ne reste qu’un jardin abandonné, plongé dans l’obscurité. Ca fait des mois que ça s’est passé. La vibration me fait sursauter, et sans même regarder je sens à travers le tissu ta présence me brûler la cuisse. J’inspire – il me faut du temps pour te libérer. J’ouvre le message : désolé. Pas de reproche, pas d’incompréhension. Pas de négation. C’est aussi pour ça que c’est si difficile, je pense : comme si… comme si tu voulais être à ma place, comme si tu cautionnais. Comme si tu acceptais que je ne puisse plus tricher.
Mon cœur en coffre-fort, et entre tes mains la clé. Je pousse le battant, y range cet instant.
Et sur ma langue son goût d’inachevé.

