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Nos moments interrompus

25 février 2008

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Je suis parti au milieu du dîner. Je ne l’avais pas prévu. Je ne planifie jamais grand-chose. Déjà, toi, je ne m’y attendais pas… Maman m’a dit qu’on n’était jamais préparé, elle m’a dit tu verras, ça te tombera dessus, juste comme ça. Avec son air mystérieux et ses mots parfum mûre. J’ai ri, par politesse pour réagir, par provocation pour ne pas acquiescer.

Ca m’est tombé dessus.

Ca fait combien de temps ? Un an, peut-être dix, je n’en sais trop rien. Tu es là – là, je veux dire, sur ma peau. Dans ma tête. Sur la langue j’ai le sel de la Méditerranée, et mes vacances de gosse de riche à Juan-les-Pins. J’ai du tabac froid, des cigarettes piquées dans le sac de ma sœur qu’on fumait mal, maladroitement, mes copains et moi, comme des voleurs. J’ai une part de gâteau d’anniversaire, dix-neuf en vérité, l’alcool enivrant de mes mauvaises cuites et la sueur de la première fois. Sur ma langue j’ai le goût de nos baisers.

Ca ne me ressemble pas. Pas vraiment. Je donne l’impression que si, je fais traîner l’apparence de la spontanéité parce que ça me plaît. Non – non : parce que j’ai le sentiment que ça te plaît. Mais en réalité ça n’est pas moi. Je ne planifie pas, d’accord, mais les coups de tête ça n’est pas mon genre. Peut-être plus celui de mon père – je n’ai pas envie de parler de ça. On change de sujet, d’accord ? D’accord ?

Les mains dans les poches, je marche. Qu’est-ce que je fais maintenant ? Je ne vais pas revenir comme si de rien n’était. Je ne peux pas. Pas si tu es là.

Il fait nuit. Parfois… parfois j’aimerais que ce soit aussi simple que ça. Qu’en fermant les yeux, qu’en quelques secondes tout change, comme la lune remplace le soleil et les étoiles les nuages. Le monde comme une table, une maquette en perpétuelle construction, et nos existences au rythme de la volonté de ces enfants qui, une lampe braquée sur nous, nous font nous rencontrer, nous séparer. Nous aimer. A la fin de la journée ils éteignent tout, laissent la veilleuse allumée, et nous on appelle ça la lune. Et on vit, enfin. Jusqu’au lendemain.

De toi je n’ai que nos moments interrompus. Nos semi moments où tes demi mots mentent.

Je ne me souviens pas très bien. Pas de tout en tout cas. J’ai ton regard, ton sourire gêné, tes éclats de rire et nos mains qui se frôlent. J’ai quelques feuilles de salade, de la mie de pain, quelques gorgées de vin et un je t’aime discret, déposé sur la nappe comme si c’était un des plats qu’on nous servait. J’ai cet instant suspendu, où je perds tes yeux, où je te perds je crois, où tu fouilles dans ta poche pour le retrouver au fond d’un texto. J’ai tes excuses à peine formulées, la distance que tu instaures, quelques mètres pour pouvoir lui téléphoner.

Je n’ai plus rien après.

Appelle-moi jalousie, appelle-moi puérilité. Appelle-moi ambiguïté et impossibilité. Notre histoire comme une image qui tressaute, comme un film aux multiples ellipses où tout se brouille quand on n’est pas ensemble. Ton absence en parasite, je me rejoue la scène de rencontre en appréhendant celle de rupture. Je ne suis pas un bon acteur. Jouer c’est feindre, et feindre c’est tricher. Tu y arrives peut-être mais pas moi, ou plus. La douleur… la douleur ça n’est pas le problème. Quand on se voit, quand on se quitte j’ai cette phrase d’Howard Buten qui me revient : ça n’est pas la douleur qui me fait mal, c’est l’absence de son contraire.

J’erre. J’erre dans ce que l’on vit parce que je n’ai pas de but, que ça n’en a pas non plus. Je continue d’attendre la signification de tout ceci mais ça n’est pas juste, parce que ce que j’attends en réalité c’est que tu me donnes cette signification. Que tu sois cette signification. Je me persuade que si je ne suis pas heureux, c’est parce que tu ne me rends pas heureux. Je suis juste trop fier pour admettre que si je ne suis pas heureux, c’est parce que tu ne l’es pas. Parce que je ne réussis pas. Simplement parce que ça n’est pas moi : je ne suis pas le bon.

Autour de moi des grilles, et derrière le parc de notre premier rendez-vous. J’escalade la barrière de fer forgé, retombe de l’autre côté, je nous rejoins sur un banc : on est là, à se découvrir, à se parler pour la première fois, et je regarde ça en silence, sans respirer pour éviter de trahir ma présence, retenant mon souffle à chaque mot que tu prononces. Je me vois, mon Dieu, je m’observe en train de t’observer, et je comprends pourquoi je suis tombé amoureux. Ca fait combien de temps ? Un an, peut-être dix, je n’en sais trop rien : je sais juste ce qui va se passer. Je te vois recevoir un message, froncer les sourcils, t’expliquer avant de t’excuser, je me vois paniquer, en ayant l’air d’aller bien, quand mes yeux te supplient de rester. Je me détourne pour nous laisser nous dire au revoir, embarrassés.

Notre premier moment interrompu.

Quand j’ouvre les yeux tout a disparu, il ne reste qu’un jardin abandonné, plongé dans l’obscurité. Ca fait des mois que ça s’est passé. La vibration me fait sursauter, et sans même regarder je sens à travers le tissu ta présence me brûler la cuisse. J’inspire – il me faut du temps pour te libérer. J’ouvre le message : désolé. Pas de reproche, pas d’incompréhension. Pas de négation. C’est aussi pour ça que c’est si difficile, je pense : comme si… comme si tu voulais être à ma place, comme si tu cautionnais. Comme si tu acceptais que je ne puisse plus tricher.

Mon cœur en coffre-fort, et entre tes mains la clé. Je pousse le battant, y range cet instant.
Et sur ma langue son goût d’inachevé.

Le jour où j’ai décidé de te faire mourir

9 février 2008

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Je m’en souviens assez bien, je crois. Pourtant je n’ai pas une grande mémoire. L’autre jour Bulle m’a demandé ce que j’avais fait de mon week-end et j’ai eu beau chercher pendant dix minutes, j’ai été incapable de reconstituer correctement le déroulement de ces 48 heures. Je me suis contenté de la regarder, l’air mystérieux, un sourire difficilement perceptible au coin des lèvres, comme s’il y avait eu tant de choses à raconter qu’il m’était impossible de les résumer, et de les partager avec elle. Je ne lui ai pas dit que je n’avais fait que penser, penser encore et encore. Penser à toi. Je ne m’en suis rappelé qu’après coup, quand à nouveau ton visage s’est incrusté dans mon esprit, quand je t’ai fait vivre à nouveau, souvenir brumeux, pour quelques secondes.

Oui. Je me souviens du jour où j’ai décidé de te faire mourir.

Paris regorge de ces artères si grandes, si larges que l’on se persuade, à la manière des Champs-Élysées ou de la Cinquième avenue, qu’elles sont significatives pour tout le monde, et connues au-delà des frontières, là où elles n’évoquent quelque chose qu’aux riverains résidant aux alentours. Quand je marche dans une de ces rues, j’ai l’impression que chacun de mes pas compte, que je suis observé et que l’on attend de moi que j’ai une attitude. Avoir une attitude, cela peut vouloir dire des choses très différentes selon la personne concernée, mais ça revient immanquablement à souligner une gestuelle sinon singulière, au moins travaillée. Remarquable.

Je marche en croisant trop mes jambes, comme si les pavés étaient un podium et le soleil des flashs de photographes. Comme si ma gueule ravagée valait celle d’un mannequin, et que mes traits tirés et mes cernes mal dissimulées signifiaient une soirée branchée et un abus de cocaïne. Et non une nuit passée à penser à toi.

Et puis viennent les petits chemins, les rues moins peuplées, plus petites, plus étroites. De chaque côté les trottoirs rétrécissent, les façades se rapprochent, et parce que les immeubles sont désormais assez proches pour se parler, et que tu m’as appris que les murs avaient réellement des oreilles, je dresse les miennes pour tenter d’entendre leur conversation. Je lève mes yeux, la main en visière, et pour n’importe qui je suis un pékin curieux ou un touriste assidu, à scruter ainsi chaque pierre, chaque fenêtre, chaque géranium. Ou un pervers qui surveille sa proie.

Je suis entre deux eaux, entre le moins et le plus : je me sens moins obligé d’en faire plus. Les badauds ne me regardent plus, parce qu’ils sont rares à s’aventurer jusque là et qu’après tout, je ne fais rien d’intéressant. Je prends des photos, mentalement, des clichés jamais développés qui me serviront dans dix ans encore à me souvenir de ce qu’il s’est passé. Ma main dans la poche : je sens mon téléphone. Ces derniers temps, ces derniers mois, je n’ai fait que le regarder, guettant un appel ou un message de toi. Pestant contre ceux qui me contactaient, quand ce n’était pas ton prénom qui apparaissait. Qu’est-ce que je t’en ai voulu, quand tu me laissais seul dans ton silence, parfois des jours durant. C’est symbolique mais je l’extirpe de mon jean, le jette négligemment au fond de mon sac, comme s’il ne m’importait plus. C’est con, hein ? C’est con mais ma poche est plus légère, comme ça, et mon cœur aussi. Je sais que dans deux minutes je le ressortirai pour vérifier que je n’ai pas de nouvelles de toi. Je le sais. Mais laisse-moi du temps…

Les bougainvillées grimpent le long des grilles ; je marche. Je reconnais leur odeur, leur couleur, je ne sais même pas pourquoi. Je suis infoutu de choisir correctement un bouquet, je ne sais rien des couleurs des roses et leur signification, mais ça ce sont des bougainvillées et je le sais. Je les dépasse, m’attarde à peine sur les deux gosses qui jouent dans le minuscule jardin de cette propriété privée. Ils n’existent pas pour moi : pour l’instant il n’y a encore que toi.

Joni Mitchell chante Nothing can be done. Je t’ai dit qu’il n’y avait que River qui me faisait pleurer mais c’est faux. Dans ces moments-là je pousse le volume au maximum, j’appuie sur les écouteurs pour les enfoncer jusqu’au plus proche de mes tympans, que la musique me transperce et se répande en vagues désordonnées de sentiments, de notes et d’images dans mon corps. Coule dans mes veines. J’ai la chair de poule et il doit faire une quinzaine de degrés, il n’a quasiment jamais fait aussi beau pour un mois de février. Putain, qu’est-ce que j’ai froid.

On dit qu’on revoit le film de sa vie au moment de mourir, mais ça m’a toujours semblé stupide. Personne n’est jamais revenu de « là-bas » pour confirmer l’hypothèse. Pour l’infirmer non plus, mais si on commence à jouer à ça on ne s’en sort pas. Pourtant ce jour-là j’ai revu toute notre histoire dans chacun de ses moments, chacun de ses détails. Les scénaristes ne se sont pas moqués de nous.

J’ai décidé de te faire mourir. Pas de te tuer. Te tuer c’était me corrompre, devenir un assassin et te faire victime. Mais te laisser mourir, j’en ai le droit. Je n’en peux plus, je crois. Je m’efforce de m’accrocher, de penser à autre chose, à ceux qui m’aiment mais puisque tu n’en fais plus partie, qu’importe les autres ? Je réfléchis à mes projets, à mon avenir, mais le futur sans toi ça n’est jamais qu’un retour au passé, à une époque où je ne te connaissais pas. Je n’ai pas envie de revivre ça. Je ne veux pas finir comme ça. Je ne veux pas tout effacer, et même si oui, oui, j’ai une mauvaise mémoire je ne veux pas t’oublier. Je ne peux pas. J’ai juste… j’ai décidé de te faire mourir. C’est tout.

Si Dieu a voulu l’homme à son image, Il l’a voulu cruel et Il l’était Lui-même, par voie de fait. Je vois le soleil, le ciel bleu qui s’étend à perte de vue et ça me conforte dans mon idée. S’Il avait un peu de couilles, Il me laisserait chialer sous la pluie, mes larmes se mêlant aux gouttes sans que personne ne s’étonne de voir mon visage trempé. Je n’arrive pas à pleurer quand il fait beau : je trouve ça plus malsain que de rire dans un cimetière.

Je n’ai pas d’autre raison. Tu me manques, tu me manques atrocement, et il n’y a rien de plus. Seconde après seconde tu t’éloignes et je continue de me persuader que c’est pour mieux, un jour, te rapprocher de moi. Mais le fossé entre nous s’agrandit et mes pathétiques tentatives pour te garder à mes côtés ne font qu’empirer la situation. J’essaye de t’aimer plus qu’il ne t’aime, mais tu me dis que c’est impossible ; de te donner plus qu’il ne te donne, mais on ne se bat pas à armes égales. Lui a le droit de te passer la main dans les cheveux, de caresser ta peau et de te faire l’amour quand, la nuit venue, tu t’endors dans ses bras. Je voudrais que tu me regardes, que tu voies ce que tu provoques, ce que je ressens : j’essaye de te le dire, à ma manière, sur la pointe des pieds et les mots hésitant, trébuchant sur ta naïveté. Mais tu ne vois pas ; ou alors tu vois, et tu occultes. Ou alors tu vois et tu n’occultes pas, mais tu t’en sers. Et j’ai donc raison de te faire mourir.

Le soleil est descendu maintenant. L’hiver il se couche tôt, et je le vois rougeoyer par-dessus les toits de Paris. J’ai marché toute la journée, m’efforçant de faire mon deuil en nous faisant revivre une dernière fois. Je sais que malgré tout, malgré toi, tu appelleras et alors je devrai faire attention à ne pas répondre, à ne pas rappeler, à ne même pas écouter le message que tu laisseras sur mon répondeur. Je vais devoir composer avec ta colère d’abord, puis ton anxiété, tes questions auxquelles je ne répondrai pas. Tu apprendras que je ne suis pas mort, sans comprendre que c’est toi qui es mort, et tu te résigneras, progressivement, à ne plus penser à moi, à ne plus m’appeler. À m’oublier. Moi je n’y arriverai pas.

Oui, je me souviens de ce jour. Je revois la nuit qui se lève, sans nuages, sans étoiles ; les immeubles qui s’écartent, se disent bonne nuit, et les passants quitter même les plus grands boulevards. Je revois les bougainvillées se ternir, parce que dans la pénombre plus rien ne se distingue, plus rien ne se détache ; et la voix de Joni Mitchell qui chante Come in from the cold. Je suis là, sous ta fenêtre, à regarder en l’air même si je n’ai rien à regarder, parce que tu n’as rien à être pour moi. Tu vis tes derniers instants mais tu ne t’en doutes même pas. Je fais demi-tour ; je m’éloigne. J’ouvre mon parapluie, il fait une dizaine de degrés et la nuit est belle. Il ne pleut pas.

Quand la première larme se met à couler je comprends que c’est aujourd’hui, le jour où j’ai décidé de te faire mourir en moi.