
- Ça fait longtemps que tu m’attends ?
- Je ne sais pas… Une heure, deux heures, peut-être plus… Un an ? Ça fait un an que l’on s‘est rencontré, non ?
- Oui, mais ça ne fait pas un an que tu m’attends. Je connais le gardien, il t’aurait vu dormir sur les fauteuils ou…
- Arrête. Tu m’as très bien compris.
- Je ne crois pas, non. On va manger ?
***
- Tu m’en veux ?
- Non. Pourquoi je t’en voudrais ? Mademoiselle, s’il vous plaît, on peut commander ?
- Tu changes de sujet, là. Laisse cette serveuse tranquille et regarde-moi. Non, regarde-moi vraiment, pas un petit coup d’œil pour me faire plaisir. Voilà, comme ça. Est-ce que tu m’en veux ?
- Non. Oui. Non, je ne crois pas. Écoute, pour le moment j’ai faim, j’aimerais bien qu’on choisisse, surtout si on doit polémiquer des heures durant pour savoir si oui ou non je t’en veux.
- D’accord. Mademoiselle ? Excusez-nous, finalement on sait ce que l’on veut.
***
- Tu sais ce que tu veux ?
- Qu’on se mette d’accord : ta question n’a rien à voir avec notre déjeuner et le choix des plats ?
- Si si, évidemment… Il n’est d’ailleurs pas trop tard pour la rappeler et faire quelques modifications d’ordre culinaire.
- Ah, ouf. J’aime quand tu es cynique. Mais pour te répondre, oui, je sais ce que je veux. Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Tu voulais qu’on parle, alors…
- … alors ? Alors quoi ? J’ai eu l’impression d’avoir fait quelque chose de mal, ce qui est manifestement le cas vu la tête que tu tires, mais comme je n’ai jamais compris comment endiguer ta mauvaise humeur quand tu es comme ça, j’ai préféré abandonner. Donc si tu as un reproche à me faire, fais-le, et sinon parlons effectivement, mais d’autre chose.
- J’ai un reproche à te faire, oui : tu n’as pas répondu à ma question. Est-ce que tu sais ce que tu veux ?
- Quoi ?
- Non, pas quoi. Qui. Est-ce que tu sais qui tu veux ?
- …
- C’est assez éloquent…
- Je dois aller aux toilettes.
- C’est une blague ?
- Je reviens.
***
- Tu as raison : il faut qu’on parle.
- Waouh. C’est la cuvette qui t’a convaincu ?
- …
- Pardonne-moi. Effectivement, on doit parler. Tu commences ?
- Pourquoi moi ?
- Je ne sais pas, si tu préfères je peux commencer.
- Non, tu n’as pas compris. Pourquoi moi ? Pourquoi pas quelqu’un d’autre ?
- C’est con comme question. Pourquoi le ciel, pourquoi les fleurs, pourquoi l’air et les pantalons à pinces ?
- Ça n’a rien à voir.
- Je trouve, si. Je ne peux pas savoir : il y a plein de choses que j’ignore, et ce dans bien des domaines, y compris en ce qui concerne ma vie sentimentale. On ne choisit pas sa famille, mal ses amis ; rarement les personnes dont on tombe amoureux, ou amoureuse d’ailleurs. C’est toi parce que ce n’est pas quelqu’un d’autre, parce que justement je ne veux pas de quelqu’un d’autre.
- Mais moi, je l’ai ce quelqu’un d’autre justement. Alors pourquoi moi ?
- Parce qu’on serait heureux ?
- Je le suis déjà.
- Parce qu’on serait encore plus heureux ?
***
- Tu y crois, toi ?
- A quoi ?
- A ça. Aux chemins. A ceux que l’on prend par convenance, ceux qu’on néglige volontairement, d’autres inconsciemment. Ceux que l’on emprunte sur la point des pieds, sur quelques mètres, en s’assurant toujours de pouvoir voir suffisamment loin en arrière pour changer d’avis, et revenir sur ses pas. Les embranchements, les carrefours d’une vie, les raccourcis évidents, et les passages secrets, boudés, abandonnés. Les chemins, quoi.
- Ça devient lyrique…
- Ok, ta gueule.
- Ah, tiens, non finalement.
***
- Oui j’y crois.
- Laisse tomber…
- Non, je suis sincère. Je trouve ça intéressant : oui, j’y crois. Je ne sais pas si le monde entier est sur le même chemin, auquel cas je n’imagine même pas à quel point il doit être grand, et si c’est le cas je suis sûr qu’on commence tous à des endroits différents. Assurément, il y a un but, une ligne d’arrivée et dans ma tête tu pourrais la franchir que tu ne t’en rendrais pas compte, tant la route est plus intéressante que la finalité. Peut-être qu’en avançant on entrevoit toutes les possibilités, toutes les personnes avec qui marcher côte à côte, main dans la main pourquoi pas, sans savoir si on en verra le bout mais simplement épanouis de ne plus être seuls.
- … en fait tu y as vraiment réfléchi, hein ?
- Puisque je te le dis.
***
- Et le bonheur ?
- Quoi, le bonheur ? J’y crois aussi, si c’est ce que tu veux savoir.
- Non, mais ça d’accord. Mais quand tu me dis qu’on serait plus heureux, qu’est-ce que tu en sais ?
- Je ne le sais pas ; je le sens, c’est tout. Mais comme je ne peux rien prouver, tu as peut-être raison de ne pas me croire.
- Ça n’est pas une question de te croire, d’avoir confiance ou que sais-je. C’est une question de point de vue : je n’ai jamais envisagé la possibilité d’un bonheur multiple, encore moins que l’on choisit. Dans ma tête, le bonheur ça n’est… ça n’était pas un tout, comme un pack ou un kit, ou je ne sais quoi vendu dans un boîtier tout compris. Non, le bonheur je crois… je croyais qu’on le créait petit à petit, tu sais, comme on cueille les fleurs une à une pour faire un bouquet. Toi non seulement tu me dis qu’il y a déjà des bouquets tout prêts, et plusieurs différents, mais qu’en plus je peux choisir celui qui me plaît le plus.
- Métaphorique. Pas lyrique, métaphorique. En résumé je te demande si tu veux de moi et tu me dis être sur une route de campagne sans savoir quelle direction prendre ni si tu préfères les tournesols ou les jonquilles. Mais ça me va, hein ?
- Tu recommences. Tu es cynique à nouveau. J’essaye de te répondre, comme je peux, avec mes mots. S’ils ne te vont pas…
- Ils me vont très bien, excuse-moi. C’est moi, je dis n’importe quoi. Et je vois ce que tu veux dire, alors continue.
- Si le bonheur ça n’est pas une loterie géante, mais bien un paradis accessible, tu ne crois pas que ça se bousculerait un peu plus dans l’Eden existentiel ?
- Je n’en sais rien. Peut-être que les gens sont comme toi, et continuent de courber le dos pour ramasser les fleurs une à une sans se rendre compte qu’un jour, ils se retrouveront bloqués le nez à trois centimètres du sol.
- … Ok. Laisse-moi les métaphores s’il te plaît.
***
- Je t’aime.
- Un dessert ?
- Tu m’as entendu ?
- J’avoue que je n’en suis pas sûr. Mais je suis allergique au pollen, alors ça doit jouer sur ma perception du reste…
- Ahah, je déteins sur toi ! Tu deviens cynique à ton tour !
- Peut-être.
- C’est sûr, oui !
***
- … Il n’empêche que je t’aime.
- Et il n’empêche que j’avais entendu la première fois. Mais qu’est-ce qu’elle fout, cette serveuse ?
- C’est tout ? C’est tout ce que ça te fait, tout ce que ça provoque comme réaction ? C’est tout ce que tu as à dire, sérieusement ?
- Non. Mais je n’y arrive pas, pas comme toi en tout cas.
- A m’aimer ?
- A le dire.
- Pourquoi ?
- Pourquoi quoi ?
- Bah, je ne sais pas…Pourquoi tu n’arrives pas à la dire ?
- Parce que ça le rendrait trop concret, et j’ai peur de la réalité.
- Ça se tient, je suppose.
***
- Moi aussi.
- Toi aussi ?
- Moi aussi. Ne m’oblige pas à le redire, ou à faire mieux que ça, mais voilà…
- … d’accord. Merci.
- Ah non, ne me remercie pas, j’ai l’impression que je viens de te donner un bonbon ou un truc comme ça.
- Crois-le ou non, c’est un peu ça…
***
- Et maintenant ?
- Maintenant quoi ?
- Bah, que va-t-il se passer ?
- Hein ? Je ne sais pas, moi. Rien. Tout. Je ne peux pas te dire. Je sais que je suis bien, là, avec toi. Je n’ai besoin de rien d’autre, même pas de me poser plus de questions. Ça ne sert à rien, je n’ai pas les réponses. Je veux juste être là, continuer d’être avec toi… pour être un peu à toi. Ça non plus, ne m’oblige pas à le redire. Mais c’est comme quand tu as froid, tu ne te préoccupes de rien d’autre que de trouver un endroit au chaud. Tu es comme ça pour moi : comme un abri quand il pleut.
- Ça veut dire qu’on arrêtera d’ici l’été prochain ?
- Cynique.
***
- … Moi aussi, j’ai besoin de toi.
- Je sais.
- Et moi aussi je peux faire des métaphores.
- Je sais.
***
- … Et au pire, on s’installe dans une ville où il pleut tout le temps.
***
- C’est bon, on y va ?
- Où ça ?
- Non, mais je veux dire, on peut quitter le restaurant ?
- Ah, oui, attends une minute, je mets mon manteau… Voilà. On peut y aller, maintenant.
- Ok. Tu sais ce que tu veux faire ?
- Je ne sais pas, mais vu le temps je te propose bronzette aux Buttes Chaumont ?
- Cynique. Au moins il pleut, tu as encore un sursis si tu dois être mon abri.
- … J’ai vraiment déteint sur toi. Tu as une meilleure idée ?
- Oui, j’en ai une.
- Ah ? Et c’est quoi ?
- Je te le dis si tu m’embrasses.
- Chiche ? Je t’embrasse si tu me le dis.
- Hum…
***
- … Ça te dirait d’aller cueillir quelques fleurs ?