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The chosen one

31 août 2007

?

 

Ce n’est pas le bon. Ce n’est pas le bon. Les mots résonnaient en elle, involontairement, comme une conscience à contresens qui chercherait à la perdre.

- Je peux vous renseigner, mademoiselle ?

Ce n’est pas le bon, ce n’est vraiment pas le bon.

- Non, merci, ça va. Je ne crois pas que vous puissiez m’aider…
- A choisir ?

Un bustier blanc dans une main, un dos nu noir dans l’autre, les yeux perdus dans le vide, elle laissa s’égrener quelques secondes.

-… Oui. A choisir.

***

 

Depuis dix minutes déjà, il était prêt. Avec le temps, il avait appris combien elle était ponctuelle, et comme elle aimait que les choses soient en ordre, bien pensées, bien placées, bien préparées. Elle n’était pas maniaque – il n’aurait pas supporté – mais simplement pratique. On se retrouve à vingt heures, comme ça on a le temps de manger et d’aller à la soirée de Stéphanie pour vingt-deux heures trente. Voilà. Ça semblait logique, sensé et même sain, mais avec l’habitude était venue la routine, la monotonie de leur histoire réglée comme du papier à musique, même quand elle cherchait à lui faire des surprises. Parce que, oui, elle continuait d’essayer de le surprendre, et de lui faire plaisir.

Il la trompait depuis déjà deux mois. Cela faisait trois ans qu’ils étaient ensemble.

Il n’avait pas commencé sciemment, avait juste picolé un peu trop alors qu’elle s’était absenté pour le week-end, appelée dans sa famille en Normandie pour une quelconque histoire de mariage, un petit cousin ou qu’en savait-il. Lui n’avait pas pu l’accompagner, car il travaillait le samedi. Sorti du boulot à près de vingt-et-une heures, il avait rejoint Jeff et Julien qui, à vingt-neuf ans encore, continuaient d’aspirer à une vie simple ponctuée de rencontres éphémères et de pintes de bière. Dès qu’ils se retrouvaient, il gambergeait intérieurement sur la futilité de leur vie en les voyant accumuler les clins d’œil dragueurs et les verres d’alcool, sans se rendre compte qu’il était comme eux, ou presque.

Jusqu’à ce qu’il se réveille, le lendemain, pris d’une gueule de bois incroyable.

Ce soir-là, c’était allé plus loin avec une fille. Trop loin. Sans vraiment le décider, il s’était retrouvé avec une maîtresse. Ce n’est pas qu’il lui accordait énormément d’importance, ni même qu’il commençait à avoir des sentiments pour elle, mais tout avait été clair dès le début entre eux et il avait alors poursuivi cette relation dans l’unique curiosité de découvrir la réaction ou, en l’occurrence, l’absence de réaction de celle qui partageait sa vie depuis trois ans donc. Cinq semaines après elle ne s’était toujours rendue compte de rien, ce qui le soulageait d’un côté et le frustrait, le vexait presque de l’autre. Sans aller jusqu’au masochisme, à espérer qu’elle le coince un soir et découvre l’horrible vérité, il pensait réellement qu’elle remarquerait son regard fuyant ou l’odeur de cette autre femme qui parfois lui imprégnait la peau. Mais non.

Pourtant il l’aimait. Alors… alors quoi ?

Petit jeu malsain. Sentiments incertains.

Il avait beaucoup frotté son corps sous la douche, faisant semblant de traquer les traces suspectes mais cherchant en fait à se débarrasser de sa culpabilité. Puis il avait choisi un beau costume, pour l’impressionner, pour lui plaire, pour la conforter dans l’idée qu’il était l’homme idéal. Et désormais, entre deux impressions désagréables, entre deux eaux, il l’attendait.

***

 

Elle arriva avec cinq minutes de retard.

Il ne dit rien, peut-être ne s’en était-il même pas aperçu. Pourtant elle n’était jamais en retard. Quand il lui ouvrit elle le trouva beau, avec ce charme élégant qui l’avait séduite lorsqu’ils s’étaient rencontrés. Elle le lui dit, d’ailleurs.

- Bonsoir. On y va ? Tu es beau…
- Merci ma chérie. Oui, on y va.

Il lui passa la main dans le dos, traversant l’étoffe sombre, fendue, visiblement neuve pour atteindre sa peau délicate. Il ne l’avait même pas remarqué.

***

 

Ils marchèrent silencieusement jusqu’à leur bistrot de prédilection, quelques rues plus loin. C’était là que, quelques années auparavant, ils s’étaient rencontrés. Est-ce qu’elle lui avait plu tout de suite ? Il était incapable de s’en souvenir…

Dès lors ils avaient décidé sans se concerter d’y revenir, pour la cuisine, excellente, provençale ; pour le service, discret et amical ; pour le souvenir, encore fort même après tout ce temps.

Elle se dérobait sous sa main, tremblait légèrement. Le léger duvet de ses bras s’hérissait quand il se penchait dans son cou, et son regard fuyait jusqu’à un point vague, perdu dans l’horizon.

- Tu as froid ?
- Quoi ? Non, non, ça va, merci.

Se doutait-elle de quelque chose ?

- Stéphanie… Elle fête une occasion particulière ? Parce que j’arrive les mains vides.
- J’ai acheté une bouteille de vin, ne t’en fais pas. Et… oui, il y a une occasion particulière, même si elle n’a pas dit le faire pour cela. En fait c’est logique, puisqu’elle ne l’a quasiment pas dit autour d’elle.
- Dit quoi ?

Ils étaient arrivés devant le restaurant. Elle se tourna vers lui, et poussa la porte avec sa main dans le dos.

- Elle est enceinte.

***

 

- Enceinte, alors ?

La fourchette au-dessus de son assiette, il la scrutait du regard, cherchant à déceler dans ses yeux tout ce qu’elle ne disait pas, ou pas vraiment.

- Oui. Enceinte. C’est fou, non ? Je veux dire, elle est si jeune. Plus jeune que moi, si on va par là…
- Et ils sont ensemble depuis combien de temps, avec son homme ?
- Presque deux ans.
- Seulement ? C’est peu, pour s’engager dans l’aventure que représente un bébé.
- Ils s’aiment, ils vont se marier. Je ne crois pas que cela ait grand-chose à voir avec une question de durée, c’est bien plus une raison de sentiments. Quand tu as trouvé la bonne personne…

Elle s’arrêta pour boire une gorgée de vin.

- … tu ne t’embarrasses pas des convenances. Tu y vas. Tu avances.

Il resta interdit, la fourchette toujours levée au-dessus de son plat inentamé. Le terrain était glissant : la chute pouvait être rude. Elle sembla hésiter quelques secondes, les yeux dans le flou, puis raccrocha un sourire à ses lèvres rosées par le Bordeaux et le maquillage.

- Ça n’est pas très important, tout ça. Tu veux bien m’excuser ? Il faut que j’aille… enfin, tu sais.

Elle se leva, lui déposa un baiser furtif sur la joue gauche, puis partir d’un pas pressé vers les toilettes. Il reposa ses couverts, la boule au ventre, incapable de mâcher autre chose que ses pensées.

***

 

Le miroir lui renvoya sa propre image, forcément. Le rendu n’était pas joli à voir. Elle se tamponna les yeux, comprit qu’il en faudrait plus pour faire illusion, et tira alors de son sac une trousse de maquillage qu’elle ouvrit, examina minutieusement avant de commencer à rattraper les dégâts.

***

 

Quand elle revint, il vit qu’elle avait pleuré. Gagné par la culpabilité, la peur d’être découvert, ou plutôt d’être mis à nu avant de l’avoir fait lui-même,il se racla la gorge, prêt à affronter l’inéluctable.

- Écoute chérie, je…
- Tu n’es pas le bon.

Il resta la bouche ouverte, la referma ; l’ouvrit à nouveau, mais rien ne vint. Il baissa les yeux puis les releva, la regarda encore, comme s’il s’agissait de la première fois et qu’en la dévisageant il verrait au fond des siens ce qu’elle avait voulu dire. La vérité.

- Pardon ?
- Tu n’es pas le bon. Je suis désolée.

Il ne savait pas quoi dire, aussi dit-il ce qui lui semblait le plus simple.

- C’est à cause de moi ? Parce que je…

Les mots ne sortaient pas.

- Parce que tu… ?
- Parce que… parce que je t’ai trompée ?

Elle aurait pu lever un sourcil, parce qu’elle était surprise. Ou l’insulter, facilement, parce que dans une telle situation n’importe qui comprendrait une telle réaction. Au lieu de ça elle s’essuya machinalement la bouche, puis but un autre verre de vin.

- Non. Même pas. Je ne savais pas, même si en y réfléchissant… tu as sûrement bien fait. Non, si je te quitte c’est à cause de moi. Pour… moi.

Il l’écoutait, et soudain son cœur se mit à battre la chamade : il commençait à réaliser ce que cela signifierait, de la perdre.

- D’ailleurs je t’ai probablement trompé avant toi. Avec personne, rassure-toi, personne… si ce n’est n’importe lequel des hommes que j’ai imaginés mieux que toi.

Devant son air perdu, elle sourit, d’un rictus triste, figé, celui qu’on tente maladroitement quand on sait que derrière, les larmes sont prêtes à surgir.

- Je n’ai embrassé personne d’autre, je n’ai touché personne d’autre. Je n’ai même dragué personne d’autre, mais…

Une gorgée.

- … mais j’ai toujours rêvé de quelqu’un d’autre, je crois. Et ce n’est qu’aujourd’hui que j’en prends réellement conscience : depuis trois ans, j’attends autre chose, quelque chose… quelque chose de plus extraordinaire. Je ne l’ai jamais envisagé avec personne d’autre, ne l’ai jamais trouvé chez quelqu’un d’autre, mais je sais, oui, je sais pertinemment que si demain je le rencontrais…

Une gorgée.

- … si demain je rencontrais quelqu’un de mieux, mes sentiments pour toi ne seraient pas suffisants. Ils ne le sont déjà pas, parce que sinon jamais je ne pourrais imaginer trouver un homme qui me rendra plus heureuse. Plus amoureuse.

Une dernière gorgée.

- Plus vivante.

Et voilà, c’était dit. Ça n’avait rien à voir avec ses trahisons à lui, ni avec la lassitude, même si ça avait dû jouer à un certain degré ; non, simplement elle persistait à croire au prince charmant. Et il ne l’était visiblement pas. Elle laissa échapper une larme, sans sanglots, sans effusions.

- Je suis désolée, sincèrement désolée. Je n’y peux rien, mais je suis désolée.

Puis, dans un sourire noyé de larmes, elle ajouta :

- Parle-moi d’elle.
- Qui ?
- Elle. Cette autre que moi.

Il comprit ce qu’elle faisait. Elle ne l’acculait pas, ne le blâmait pas : elle n’essayait pas de l’humilier, alors qu’elle aurait pu le faire. Elle ne jouait pas non plus à la bonne perdante. Non, elle était simplement elle-même, et après trois ans ensemble c’était finalement le dernier jour de leur relation qu’il se rendait compte à quel point il l’aimait, et combien elle était unique : lui ne trouverait jamais mieux.

Son cœur battait la chamade : il ne voulait simplement plus la perdre. Comment avait-il pu être aussi bête ?

- J’ai besoin de toi. Je ne veux pas que tu partes. J’ai réellement besoin de toi.

Il se mit à genoux : il était pathétique, pitoyable même mais il s’en fichait. Ce qui comptait c’était de la récupérer.

- C’est moi qui suis désolé. Je suis désolé de ce que j’ai fait, de ce que je n’ai pas fait… Pardonne-moi, s’il te plaît. Pardonne-moi.

Elle aurait pu craquer : elle ne le fit pas.

- Ca ne servirait à rien : je ne veux pas souffrir, et je ne veux pas non plus que tu t’entêtes avec une histoire vouée à l’échec. C’est mieux ainsi, crois-moi.

Son sourire était apaisant, malgré les sillons humides laissés par ses pleurs sur ses joues rougies par le vin. Elle se pencha vers lui, l’embrassa tendrement sur la joue, puis se leva et enfila son manteau. Ils se regardèrent une dernière fois, puis elle tourna les talons, séchant ses larmes tandis qu’elle avançait vers la porte. Dehors, il faisait frais désormais, aussi releva-t-elle son col avant de s’avancer dans la ruelle baignée des lumières orangées des réverbères fatigués. Elle entendit quelqu’un courir, ne se retourna pas jusqu’à ce qu’une main puissante l’agrippe à l’épaule et la fasse pivoter. Il était là, à la regarder, prêt à la mordre ou l’embrasser, elle ne savait même plus.

- Et si j’étais le bon ? Hein ? Et si j’étais le bon ?
- Tu ne l’es pas. Crois-moi.
- Alors laisse-moi l’être. Laisse-moi être le bon pour toi. Peu importe le temps que cela prendra, les changements, les doutes que tu as, moi je sais que je peux être le bon pour toi. Je vais te le prouver, je le jure : je suis le bon pour toi.

***

 

- Et depuis ?
- Depuis ? Tout est parfait. Il prend tellement soin de moi, il est tellement gentil, et le mieux c’est qu’entre la pression qu’il s’impose, que je lui ôte dès que je lui parle, et la culpabilité qu’il garde et gardera toujours au fond de lui, on vit un rêve depuis cette soirée.
- Je n’arrive pas à y croire…

Elle regarda son amie, toujours fascinée par son cocktail multicolore commandé quelques minutes plus tôt au barman.

- … Non, vraiment, je n’arrive pas à croire qu’il a gobé ça.

Elle émit un petit rire, qu’elle balaya d’une négation de la tête.

- Ce n’est pas de la manipulation : il n’est pas prisonnier. On a le temps de… Oh, d’ailleurs il est quelle heure ?
- 18h45. Pourquoi ?
- Zut, je suis en retard pour Damien.
- Damien ? Ne me dis pas que… Tu continues de le voir ?
- Si, pourquoi ?
- Mais je croyais que tout allait bien désormais dans ton couple ?

Une fois encore elle sourit de son sourire triste, le même qu’elle arborait ce soir-là au restaurant.

- C’est le cas.
- Alors ?

Elle respira profondément, comme si les pensées qui lui traversaient l’esprit étaient autant de petits aiguilles lui perforant la tête. Elle n’aimait pas en parler.

- Alors… alors je pense qu’un jour ou l’autre il comprendra, et ce jour-là… je ne veux pas me retrouver seule. Trouver la bonne personne, rencontrer l’âme sœur, croire à l’amour, tout ça ce sont des foutaises : on est juste en train de lutter, tous, hommes et femmes, pour ne pas être seul. Pour ne pas être abandonné…

Ce n’est pas le bon, ce n’est pas le bon.

Elle laissa sa phrase en suspens, soupira en voyant qu’elle n’avait rien d’autre à ajouter, rien hormis les quelques mots qui résonnaient en elle depuis quelques jours.

- Ce n’est certainement pas le bon ; Damien non plus. Mais dis-moi, quelle chance ai-je de trouver quelqu’un qui soit véritablement fait pour moi ? Certains y arrivent, d’autres non : certains se contentent de ce qu’ils ont, d’autres non. Certains simulent… et d’autres non.

Elle but à la paille les quelques gorgées qui la séparaient du fond du verre.

- Je dois y aller. On s’appelle, on s’organise quelque chose ?

Elle se leva, lui fit la bise, puis marcha d’un pas pressé vers l’entrée du bar. Dans la rue, elle se laissa aller à quelques larmes, et ses yeux brouillés l’handicapèrent pour rédiger son message sur son téléphone portable, qu’elle envoya à Stéphanie restée dans le bar.

« Ne me juge pas. Ne m’en veux pas. Je suis contente que tu aies trouvé le bon, toi : félicitations pour ton bébé. Peut-être qu’un jour, moi aussi mon tour viendra. Peut-être… »

Elle referma le clapet de son mobile, arrangea ses cheveux devant la vitrine d’une boutique, et s’engouffra dans la bouche de métro.

Ensemble

16 août 2007

ensemble.jpg

Quand le réveil sonne, quand il ouvre les yeux, l’ordinateur est encore allumé, tournant en boucle sur la même chanson depuis la veille au soir. Les notes s’étirent, la voix traîne, et la mélancolie qui l’avait poussé à se coucher tôt, très tôt hier le submerge à nouveau.

Il passe en revue l’ensemble de sa bibliothèque musicale, à la recherche d’un titre pour l’extirper de la nostalgie sirupeuse dans laquelle il se complaît depuis quelques jours, et met en route sans grande conviction la chanson qui, il n’y a pas si longtemps encore, le faisait danser et fredonner dans la rue même quand il y avait du monde. Même quand ils étaient ensemble.

Sortir du lit n’est l’affaire que de deux ou trois minutes, soit l’amélioration d’un score désolant depuis le début de la semaine. Le pas lourd, il se dirige vers sa salle de bains, conscient que la douche à venir sera une épreuve bien plus délicate. Il ouvre la porte de la cabine, et le joint qu’il s’était promis de recoller depuis des mois lui tombe sur le nez. L’espace d’un instant, il hésite à prendre ses outils et réparer ça rapidement, mais il est déjà en retard avant même d’avoir réellement commencé sa journée. Il le sent. Il le sait. De toute façon, c’est devenu un rituel que de tenir la bande de caoutchouc blanc pendant qu’il referme la porte, comme un exercice quotidien, une épreuve supplémentaire que bêtement il s’impose, au lieu de prendre cinq minutes pour régler ça. Il a toujours été comme ça : ce n’est pas de l’idiotie, ou du masochisme : c’est de la paresse. C’est la paresse qui le force à reporter les choses au lendemain, qui l’empêche aussi de donner un sens à sa vie. Lui qui s’est juré d’avoir une belle vie, un grand avenir, il laisse le temps et les occasions de prouver ce qu’il vaut lui filer entre les doigts, presque sans s’en rendre compte, et allant même jusqu’à croire que c’est là un fait inéluctable. Comme lorsque le sable s’échappe par les interstices entre les doigts d’une main pourtant bien fermée.

La douche, c’est son petit plaisir. Quand il était plus jeune, et bien… Bon, ça n’était pas une obligation, la douche. Il n’avait pas de problème d’hygiène, ou d’odeur, mais ne voyait simplement pas l’intérêt de se laver aussi régulièrement. En grandissant il avait compris la nécessité, et en grandissant encore, à l’âge où l’on commence à flirter, il y avait découvert de nouveaux attraits. Là il est seul, seul sous l’eau chaude qui tombe en cascade sur son corps pâle. Qu’est-ce qu’il est blanc… depuis combien de temps il n’a pas bronzé, déjà ? Hors vacances : les vacances ça ne compte pas, c’est trop loin, trop aléatoire quant au climat, à la destination, à l’envie aussi. Non, bronzer comme lorsqu’il allait, avec des amis, jouer au foot ou au rugby, même en nombre impair, même sans règle ni terrain, ni rien d’officiel d’ailleurs, mais juste pour se dépenser , puis s’effondrer, ivres de fatigue et d’un plaisir partagé, dans l’herbe humide d’un début d’été. L’été est là depuis longtemps, bien entamé, et cela fait quelques années qu’il ne joue plus à quoi que ce soit. En fait, quelques années qu’il a perdu l’habitude de s’amuser. Sauf quand ils étaient ensemble.

La fin de la chanson marque un signal : il est temps de sortir. A contrecoeur, il pousse le battant recouvert de gouttes qui se chamaillent, laisse choir le joint une nouvelle fois, pose les pieds par terre, trempant le tapis de douche encore humide de celle qu’il a prise hier soir. Il était alors resté quinze bonnes minutes, recroquevillé dans le baquet, pour que l’eau lave toute la tristesse qui s’était accumulée.

Devant la glace, sale des éclaboussures de dentifrice, de mousse à raser et de ses propres traces de doigts, il se regarde. Il a maigri, ce qui n’est pas un mal en soi, lui qui s’est toujours trouvé gros ; mais désormais il a cet aspect bizarre de l’ancien gros, où certaines parties sont vides de tout, muscles comme os, quand d’autres laissent saillir les côtes. Ses traits sont tirés, ses yeux fatigués, cernés, même si leur couleur, originale, belle, sauve un peu le tout. Ses cheveux en bataille, encore trempés, commencent à devenir longs, trop longs pour supporter les chaleurs mouvantes du mois d’août, quand cesse enfin la pluie et que le soleil se met à taper. Il tente un sourire, mais n’a jamais vraiment appris, et cache en vain des dents trop souvent négligées.

Il ouvre son armoire, tire les tiroirs de ses commodes, où reposent mille trésors : peu importe combien ça vaut, peu importe quelle marque est à la mode, il a amoncelé au fil des années une quantité astronomique de vêtements qui lui vont, qui lui plaisent et qui, ô joie, plaisent aussi aux autres. Voilà, c’est là tout l’art de compenser. Il prend son polo préféré, il se fait beau, enfin essaye, sans trop savoir pourquoi. Déjà, il a l’air mieux que tout à l’heure, quand la chair blanchâtre lui donnait des nausées. Il se brosse les dents, se coiffe ; une giclée de parfum, et le voilà courant après son portable, ses clés, son sac, surveillant nerveusement l’heure qui ne cesse de tourner.

Une fois encore, il lui faudra certainement courir. Il est toujours en retard. Même quand ils sortaient ensemble.

Dans le métro, les gens sont laids. Il s’en veut d’être intolérant, s’en veut de se croire plus beau, plus intelligent, plus grand, pourtant les gens sont vraiment laids. Ils sont laids quand ils font du bruit, et écoutent leur musique directement depuis le téléphone, sans utiliser d’écouteurs ; ils sont laids quand ils sont grossiers, parlent fort, parlent trop de choses qu’ils ne connaissent pas assez ; ils sont laids quand ils pestent, contre les gens debout, contre les gens assis, contre les gens qui veulent descendre, contre ceux qui veulent monter. Contre tous ceux qui font que la vie est la vie, et que la leur est si laide. Ils sont laids d’avoir oublié, perdu l’aptitude à sourire, à trouver en chaque petite chose, chaque minuscule détail une certaine forme de beauté.

Lui aussi est en train de devenir très laid.

Dans le reflet de la vitre, enfin, ce qu’il arrive à en capturer sous les néons fatigués de la rame, il voit tout ce qu’il est devenu, tout ce qu’il a toujours redouté. Et rejeté. Un graffiti, tailladé à la clé, lui mange la moitié du visage : l’autre moitié, fantomatique, le défie d’un œil noir en alternance, selon que le métro est ou non dans un tunnel.

Même arrêt, même course contre la montre, mêmes gestes à répéter. Marches, marches, marches. Ticket, tourniquet. Marches, marches, marches. Deux secondes pour s’y retrouver, se repérer, éviter le flux qui entre et sort de la bouche béante de sa station de métro. La musique dans ses oreilles, le pas pressé, pour ne pas perdre dix minutes de sa vie à se justifier d’en avoir eu deux de retard.

Et lutter contre l’armada de paradoxes qu’impose l’existence.

Ce chemin jusqu’au magasin, dans un sens ou dans un autre, il l’a fait des dizaines et des dizaines de fois. Au début très lentement, parce qu’il avait le temps, et alors il prenait le temps d’apprécier la vie qui commençait à s’agiter autour de lui, quand les cafés ouvraient et que les grilles des boutiques se relevaient. Aujourd’hui encore rien n’a changé : les rideaux de fer se rétractent les uns après les autres, alors que déjà certains matinaux envahissent les tables pour prendre un petit-déjeuner, plus ou moins équilibré. Il a simplement… perdu, perdu ça, et a appris à occulter tout ce qui peut le retarder. Il ne se souvient même pas de la dernière fois où il a pris un vrai petit-déjeuner. Probablement quand ils se sont réveillés ensemble.

Quand il arrive, les lumières sont allumées, les premiers clients patientent silencieusement devant les vitrines. Il sourit faiblement, fait un signe de tête à droite, à gauche, puis se glisse à son tour sous un de ces grillages métallisés, en attendant l’ouverture du magasin. A mesure qu’il approche du bureau du personnel son cœur bat la chamade, comme à chaque fois qu’il arrive au travail, espérant retrouver un sourire, son sourire juste derrière la porte. Ca ne sert à rien, évidemment, juste à se faire un peu de mal, un peu plus, mais c’est le seul espoir qui lui permet, encore et toujours, de ne pas craquer. De ne pas se laisser aller. Il sait déjà sur qui il va tomber en entrant : les plannings sont faits depuis des semaines, et désormais son nom n’apparaît plus sur aucun d’entre eux. Depuis sa démission.

La mâtinée s’étire paresseusement, il n’y a pas grand monde qui vient le déranger. Il range un peu, renseigne parfois, toujours poli, toujours utile, sans pour autant vraiment s’activer : plus pour se donner une contenance, l’impression de faire quelque chose, l’impression que… que rien n’a changé. Mais tout a changé. Une fois, mais une fois seulement, il s’éclipse discrètement pour aller s’asseoir, loin de tout, loin d’eux. Pour respirer. Il n’a pas pensé que ce serait si dur, de ne plus se voir, de ne plus se toucher. Malgré lui ses pensées vagabondent, ricochent sur les gens qui passent dans la rue, devant lui, sans s’arrêter. Il croit voir son visage vingt fois, entendre son rire au moins cinquante fois. Son odeur, elle, ne l’a jamais quitté.

- Vous rêvez encore ?

Il se retourne. C’est la cliente qu’il a salué, en arrivant. L’une des premières à qui il a eu affaire, en commençant à travailler, et qu’il connaît bien maintenant.

- Pardon ?

- Chéri, j’ai soixante-quatorze ans, c’est moi qui devrais être sourde !

Il rit de bon cœur.

- Alors ? Encore en train de rêver ?

Il ne répond pas, se contente d’un sourire discret, qu’il espère mystérieux

- Allons, pas à moi… Je vous connais. Je vous vois, je vous ai vu évoluer. Vous, vous deux. Je peux comprendre.

Elle peut comprendre : elle les connaît, tous les deux, en tant que deux. Parce qu’ils ont travaillé ensemble. Parce qu’ils ont été ensemble.

- Ca va aller, ne vous en faites pas. Je suis un grand garçon, j’ai juste besoin d’un peu de temps.

Elle hoche la tête, sans y croire. Mais comme il n’y croit pas non plus, ils trouvent dans le silence gêné qui suit une sorte de terrain d’entente.

- Vous avez trouvé ce que vous cherchiez, au fait ?

Elle acquiesce, puis sourit, pas tant pour la réponse positive que pour sa tentative de changer de sujet.

- Oui. Merci. Je vais y aller, je reviendrai d’ici une ou deux semaines voir ce que vous avez de nouveau.

- Oui, bien sûr. Bonne journée.

Elle tourne les talons, se dirige vers la sortie, puis se retourne : il est encore en train de l’observer.

- Vous aussi, hein ?

Il lève un sourcil interrogateur.

- Oui, vous aussi, vous avez trouvé. Ce que vous cherchiez.

Il la regarde, sans savoir quoi lui dire. Les larmes perlent dans ses yeux.

- C’est à vous. Cette histoire, elle est à vous, à vous deux. Ensemble. Peu importe ce qu’il en est, aujourd’hui, ce qu’il en sera demain. Ce n’est qu’à vous. Ce ne sera jamais qu’à vous.

Il renifle un coup, expire en saccades, pour ne pas ouvrir les vannes, pour ne pas replonger. Elle lui fait un dernier signe, et tout en passant la porte elle répète :

- A vous. Ensemble.

Ensemble.