
Ce n’est pas le bon. Ce n’est pas le bon. Les mots résonnaient en elle, involontairement, comme une conscience à contresens qui chercherait à la perdre.
- Je peux vous renseigner, mademoiselle ?
Ce n’est pas le bon, ce n’est vraiment pas le bon.
- Non, merci, ça va. Je ne crois pas que vous puissiez m’aider…
- A choisir ?
Un bustier blanc dans une main, un dos nu noir dans l’autre, les yeux perdus dans le vide, elle laissa s’égrener quelques secondes.
-… Oui. A choisir.
***
Depuis dix minutes déjà, il était prêt. Avec le temps, il avait appris combien elle était ponctuelle, et comme elle aimait que les choses soient en ordre, bien pensées, bien placées, bien préparées. Elle n’était pas maniaque – il n’aurait pas supporté – mais simplement pratique. On se retrouve à vingt heures, comme ça on a le temps de manger et d’aller à la soirée de Stéphanie pour vingt-deux heures trente. Voilà. Ça semblait logique, sensé et même sain, mais avec l’habitude était venue la routine, la monotonie de leur histoire réglée comme du papier à musique, même quand elle cherchait à lui faire des surprises. Parce que, oui, elle continuait d’essayer de le surprendre, et de lui faire plaisir.
Il la trompait depuis déjà deux mois. Cela faisait trois ans qu’ils étaient ensemble.
Il n’avait pas commencé sciemment, avait juste picolé un peu trop alors qu’elle s’était absenté pour le week-end, appelée dans sa famille en Normandie pour une quelconque histoire de mariage, un petit cousin ou qu’en savait-il. Lui n’avait pas pu l’accompagner, car il travaillait le samedi. Sorti du boulot à près de vingt-et-une heures, il avait rejoint Jeff et Julien qui, à vingt-neuf ans encore, continuaient d’aspirer à une vie simple ponctuée de rencontres éphémères et de pintes de bière. Dès qu’ils se retrouvaient, il gambergeait intérieurement sur la futilité de leur vie en les voyant accumuler les clins d’œil dragueurs et les verres d’alcool, sans se rendre compte qu’il était comme eux, ou presque.
Jusqu’à ce qu’il se réveille, le lendemain, pris d’une gueule de bois incroyable.
Ce soir-là, c’était allé plus loin avec une fille. Trop loin. Sans vraiment le décider, il s’était retrouvé avec une maîtresse. Ce n’est pas qu’il lui accordait énormément d’importance, ni même qu’il commençait à avoir des sentiments pour elle, mais tout avait été clair dès le début entre eux et il avait alors poursuivi cette relation dans l’unique curiosité de découvrir la réaction ou, en l’occurrence, l’absence de réaction de celle qui partageait sa vie depuis trois ans donc. Cinq semaines après elle ne s’était toujours rendue compte de rien, ce qui le soulageait d’un côté et le frustrait, le vexait presque de l’autre. Sans aller jusqu’au masochisme, à espérer qu’elle le coince un soir et découvre l’horrible vérité, il pensait réellement qu’elle remarquerait son regard fuyant ou l’odeur de cette autre femme qui parfois lui imprégnait la peau. Mais non.
Pourtant il l’aimait. Alors… alors quoi ?
Petit jeu malsain. Sentiments incertains.
Il avait beaucoup frotté son corps sous la douche, faisant semblant de traquer les traces suspectes mais cherchant en fait à se débarrasser de sa culpabilité. Puis il avait choisi un beau costume, pour l’impressionner, pour lui plaire, pour la conforter dans l’idée qu’il était l’homme idéal. Et désormais, entre deux impressions désagréables, entre deux eaux, il l’attendait.
***
Elle arriva avec cinq minutes de retard.
Il ne dit rien, peut-être ne s’en était-il même pas aperçu. Pourtant elle n’était jamais en retard. Quand il lui ouvrit elle le trouva beau, avec ce charme élégant qui l’avait séduite lorsqu’ils s’étaient rencontrés. Elle le lui dit, d’ailleurs.
- Bonsoir. On y va ? Tu es beau…
- Merci ma chérie. Oui, on y va.
Il lui passa la main dans le dos, traversant l’étoffe sombre, fendue, visiblement neuve pour atteindre sa peau délicate. Il ne l’avait même pas remarqué.
***
Ils marchèrent silencieusement jusqu’à leur bistrot de prédilection, quelques rues plus loin. C’était là que, quelques années auparavant, ils s’étaient rencontrés. Est-ce qu’elle lui avait plu tout de suite ? Il était incapable de s’en souvenir…
Dès lors ils avaient décidé sans se concerter d’y revenir, pour la cuisine, excellente, provençale ; pour le service, discret et amical ; pour le souvenir, encore fort même après tout ce temps.
Elle se dérobait sous sa main, tremblait légèrement. Le léger duvet de ses bras s’hérissait quand il se penchait dans son cou, et son regard fuyait jusqu’à un point vague, perdu dans l’horizon.
- Tu as froid ?
- Quoi ? Non, non, ça va, merci.
Se doutait-elle de quelque chose ?
- Stéphanie… Elle fête une occasion particulière ? Parce que j’arrive les mains vides.
- J’ai acheté une bouteille de vin, ne t’en fais pas. Et… oui, il y a une occasion particulière, même si elle n’a pas dit le faire pour cela. En fait c’est logique, puisqu’elle ne l’a quasiment pas dit autour d’elle.
- Dit quoi ?
Ils étaient arrivés devant le restaurant. Elle se tourna vers lui, et poussa la porte avec sa main dans le dos.
- Elle est enceinte.
***
- Enceinte, alors ?
La fourchette au-dessus de son assiette, il la scrutait du regard, cherchant à déceler dans ses yeux tout ce qu’elle ne disait pas, ou pas vraiment.
- Oui. Enceinte. C’est fou, non ? Je veux dire, elle est si jeune. Plus jeune que moi, si on va par là…
- Et ils sont ensemble depuis combien de temps, avec son homme ?
- Presque deux ans.
- Seulement ? C’est peu, pour s’engager dans l’aventure que représente un bébé.
- Ils s’aiment, ils vont se marier. Je ne crois pas que cela ait grand-chose à voir avec une question de durée, c’est bien plus une raison de sentiments. Quand tu as trouvé la bonne personne…
Elle s’arrêta pour boire une gorgée de vin.
- … tu ne t’embarrasses pas des convenances. Tu y vas. Tu avances.
Il resta interdit, la fourchette toujours levée au-dessus de son plat inentamé. Le terrain était glissant : la chute pouvait être rude. Elle sembla hésiter quelques secondes, les yeux dans le flou, puis raccrocha un sourire à ses lèvres rosées par le Bordeaux et le maquillage.
- Ça n’est pas très important, tout ça. Tu veux bien m’excuser ? Il faut que j’aille… enfin, tu sais.
Elle se leva, lui déposa un baiser furtif sur la joue gauche, puis partir d’un pas pressé vers les toilettes. Il reposa ses couverts, la boule au ventre, incapable de mâcher autre chose que ses pensées.
***
Le miroir lui renvoya sa propre image, forcément. Le rendu n’était pas joli à voir. Elle se tamponna les yeux, comprit qu’il en faudrait plus pour faire illusion, et tira alors de son sac une trousse de maquillage qu’elle ouvrit, examina minutieusement avant de commencer à rattraper les dégâts.
***
Quand elle revint, il vit qu’elle avait pleuré. Gagné par la culpabilité, la peur d’être découvert, ou plutôt d’être mis à nu avant de l’avoir fait lui-même,il se racla la gorge, prêt à affronter l’inéluctable.
- Écoute chérie, je…
- Tu n’es pas le bon.
Il resta la bouche ouverte, la referma ; l’ouvrit à nouveau, mais rien ne vint. Il baissa les yeux puis les releva, la regarda encore, comme s’il s’agissait de la première fois et qu’en la dévisageant il verrait au fond des siens ce qu’elle avait voulu dire. La vérité.
- Pardon ?
- Tu n’es pas le bon. Je suis désolée.
Il ne savait pas quoi dire, aussi dit-il ce qui lui semblait le plus simple.
- C’est à cause de moi ? Parce que je…
Les mots ne sortaient pas.
- Parce que tu… ?
- Parce que… parce que je t’ai trompée ?
Elle aurait pu lever un sourcil, parce qu’elle était surprise. Ou l’insulter, facilement, parce que dans une telle situation n’importe qui comprendrait une telle réaction. Au lieu de ça elle s’essuya machinalement la bouche, puis but un autre verre de vin.
- Non. Même pas. Je ne savais pas, même si en y réfléchissant… tu as sûrement bien fait. Non, si je te quitte c’est à cause de moi. Pour… moi.
Il l’écoutait, et soudain son cœur se mit à battre la chamade : il commençait à réaliser ce que cela signifierait, de la perdre.
- D’ailleurs je t’ai probablement trompé avant toi. Avec personne, rassure-toi, personne… si ce n’est n’importe lequel des hommes que j’ai imaginés mieux que toi.
Devant son air perdu, elle sourit, d’un rictus triste, figé, celui qu’on tente maladroitement quand on sait que derrière, les larmes sont prêtes à surgir.
- Je n’ai embrassé personne d’autre, je n’ai touché personne d’autre. Je n’ai même dragué personne d’autre, mais…
Une gorgée.
- … mais j’ai toujours rêvé de quelqu’un d’autre, je crois. Et ce n’est qu’aujourd’hui que j’en prends réellement conscience : depuis trois ans, j’attends autre chose, quelque chose… quelque chose de plus extraordinaire. Je ne l’ai jamais envisagé avec personne d’autre, ne l’ai jamais trouvé chez quelqu’un d’autre, mais je sais, oui, je sais pertinemment que si demain je le rencontrais…
Une gorgée.
- … si demain je rencontrais quelqu’un de mieux, mes sentiments pour toi ne seraient pas suffisants. Ils ne le sont déjà pas, parce que sinon jamais je ne pourrais imaginer trouver un homme qui me rendra plus heureuse. Plus amoureuse.
Une dernière gorgée.
- Plus vivante.
Et voilà, c’était dit. Ça n’avait rien à voir avec ses trahisons à lui, ni avec la lassitude, même si ça avait dû jouer à un certain degré ; non, simplement elle persistait à croire au prince charmant. Et il ne l’était visiblement pas. Elle laissa échapper une larme, sans sanglots, sans effusions.
- Je suis désolée, sincèrement désolée. Je n’y peux rien, mais je suis désolée.
Puis, dans un sourire noyé de larmes, elle ajouta :
- Parle-moi d’elle.
- Qui ?
- Elle. Cette autre que moi.
Il comprit ce qu’elle faisait. Elle ne l’acculait pas, ne le blâmait pas : elle n’essayait pas de l’humilier, alors qu’elle aurait pu le faire. Elle ne jouait pas non plus à la bonne perdante. Non, elle était simplement elle-même, et après trois ans ensemble c’était finalement le dernier jour de leur relation qu’il se rendait compte à quel point il l’aimait, et combien elle était unique : lui ne trouverait jamais mieux.
Son cœur battait la chamade : il ne voulait simplement plus la perdre. Comment avait-il pu être aussi bête ?
- J’ai besoin de toi. Je ne veux pas que tu partes. J’ai réellement besoin de toi.
Il se mit à genoux : il était pathétique, pitoyable même mais il s’en fichait. Ce qui comptait c’était de la récupérer.
- C’est moi qui suis désolé. Je suis désolé de ce que j’ai fait, de ce que je n’ai pas fait… Pardonne-moi, s’il te plaît. Pardonne-moi.
Elle aurait pu craquer : elle ne le fit pas.
- Ca ne servirait à rien : je ne veux pas souffrir, et je ne veux pas non plus que tu t’entêtes avec une histoire vouée à l’échec. C’est mieux ainsi, crois-moi.
Son sourire était apaisant, malgré les sillons humides laissés par ses pleurs sur ses joues rougies par le vin. Elle se pencha vers lui, l’embrassa tendrement sur la joue, puis se leva et enfila son manteau. Ils se regardèrent une dernière fois, puis elle tourna les talons, séchant ses larmes tandis qu’elle avançait vers la porte. Dehors, il faisait frais désormais, aussi releva-t-elle son col avant de s’avancer dans la ruelle baignée des lumières orangées des réverbères fatigués. Elle entendit quelqu’un courir, ne se retourna pas jusqu’à ce qu’une main puissante l’agrippe à l’épaule et la fasse pivoter. Il était là, à la regarder, prêt à la mordre ou l’embrasser, elle ne savait même plus.
- Et si j’étais le bon ? Hein ? Et si j’étais le bon ?
- Tu ne l’es pas. Crois-moi.
- Alors laisse-moi l’être. Laisse-moi être le bon pour toi. Peu importe le temps que cela prendra, les changements, les doutes que tu as, moi je sais que je peux être le bon pour toi. Je vais te le prouver, je le jure : je suis le bon pour toi.
***
- Et depuis ?
- Depuis ? Tout est parfait. Il prend tellement soin de moi, il est tellement gentil, et le mieux c’est qu’entre la pression qu’il s’impose, que je lui ôte dès que je lui parle, et la culpabilité qu’il garde et gardera toujours au fond de lui, on vit un rêve depuis cette soirée.
- Je n’arrive pas à y croire…
Elle regarda son amie, toujours fascinée par son cocktail multicolore commandé quelques minutes plus tôt au barman.
- … Non, vraiment, je n’arrive pas à croire qu’il a gobé ça.
Elle émit un petit rire, qu’elle balaya d’une négation de la tête.
- Ce n’est pas de la manipulation : il n’est pas prisonnier. On a le temps de… Oh, d’ailleurs il est quelle heure ?
- 18h45. Pourquoi ?
- Zut, je suis en retard pour Damien.
- Damien ? Ne me dis pas que… Tu continues de le voir ?
- Si, pourquoi ?
- Mais je croyais que tout allait bien désormais dans ton couple ?
Une fois encore elle sourit de son sourire triste, le même qu’elle arborait ce soir-là au restaurant.
- C’est le cas.
- Alors ?
Elle respira profondément, comme si les pensées qui lui traversaient l’esprit étaient autant de petits aiguilles lui perforant la tête. Elle n’aimait pas en parler.
- Alors… alors je pense qu’un jour ou l’autre il comprendra, et ce jour-là… je ne veux pas me retrouver seule. Trouver la bonne personne, rencontrer l’âme sœur, croire à l’amour, tout ça ce sont des foutaises : on est juste en train de lutter, tous, hommes et femmes, pour ne pas être seul. Pour ne pas être abandonné…
Ce n’est pas le bon, ce n’est pas le bon.
Elle laissa sa phrase en suspens, soupira en voyant qu’elle n’avait rien d’autre à ajouter, rien hormis les quelques mots qui résonnaient en elle depuis quelques jours.
- Ce n’est certainement pas le bon ; Damien non plus. Mais dis-moi, quelle chance ai-je de trouver quelqu’un qui soit véritablement fait pour moi ? Certains y arrivent, d’autres non : certains se contentent de ce qu’ils ont, d’autres non. Certains simulent… et d’autres non.
Elle but à la paille les quelques gorgées qui la séparaient du fond du verre.
- Je dois y aller. On s’appelle, on s’organise quelque chose ?
Elle se leva, lui fit la bise, puis marcha d’un pas pressé vers l’entrée du bar. Dans la rue, elle se laissa aller à quelques larmes, et ses yeux brouillés l’handicapèrent pour rédiger son message sur son téléphone portable, qu’elle envoya à Stéphanie restée dans le bar.
« Ne me juge pas. Ne m’en veux pas. Je suis contente que tu aies trouvé le bon, toi : félicitations pour ton bébé. Peut-être qu’un jour, moi aussi mon tour viendra. Peut-être… »
Elle referma le clapet de son mobile, arrangea ses cheveux devant la vitrine d’une boutique, et s’engouffra dans la bouche de métro.
