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Anaël / Angel

24 mai 2007

Anaël

- Tout va bien ?

Il se retourna, chercha des yeux son interlocuteur, mais ne trouva que le vide laissé par la brume matinale. A quelques mètres de là, l’eau du lac, soumis aux aléas du vent, venait s’échouer en clapotis contre les pilotis en bois de la passerelle qui s’avançait, timidement, à trois, quatre mètres de la berge. Le parc était calme, le terrain de jeux des enfants du quartier pour un temps abandonné, jusqu’à ce que le soleil se lève, ou mieux encore, jusqu’à ce qu’arrive l’heure du goûter.

Jusqu’à ce qu’on le trouve.

Il reprit sa concentration, se tendant comme un arc à l’idée de ce qu’il s’apprêtait à faire. Il n’avait jamais fait ça auparavant – bien sûr, sinon il ne serait plus là pour en parler – et se demanda si le nœud était assez solide, si la corde était assez courte, si l’arbre était assez haut. S’il en avait vraiment assez. Mais il avait déjà passé trop d’années à se poser des questions, et à peine quelques secondes à essayer d’y répondre. Il n’abandonnait pas devant l’échec : il en refusait la simple éventualité. Alors comme tous les paresseux, les hypocrites de la vie, qui prétendent la mener bien, et haut et fort, la mener loin, mais qui n’en font rien, il n’avait pas tenté de réparer les choses et se préparait désormais à détruire ce qu’il en restait. Un cycle logique, inéluctable et – ô joie – forcément productif. Même si on parlait là de sa propre mort.

- Pardonnez-moi de me répéter, mais… tout va bien ?

Il n’avait donc pas rêvé. Il fit un tour sur lui-même, chercha au loin, dans les buissons, dans le lac, même, et regarda aussi son épaule pour voir si Jiminy Cricket ne s’y était pas installé en douce. Puis, après avoir examiné bêtement le sol, il leva les yeux au ciel : là, perché sur la branche qu’il s’apprêtait à utiliser pour… enfin, perché sur cette branche pourtant solitaire quelques minutes plus tôt, reposait désormais un simple garçon. Il devait avoir une quinzaine d’année, vu la taille de son corps et la finesse de ses traits, et pourtant son regard dur et le début de barbe qui lui mangeait délicatement les joues et le menton lui donnaient un air adulte, sage, presque irréel. - Qui êtes-vous ?- Et vous, qui êtes-vous ?

Cela ressemblait à une question rhétorique, quais philosophique plus qu’une simple volonté de décliner son identité, comme si ce garçonnet savait très bien qui il était. Machinalement, parce que plus rien n’avait réellement d’importance, parce qu’il ne s’offusquait même plus de voir un enfant prendre l’ascendant sur lui, il lui répondit.

- Etienne. Je m’appelle Etienne.

- Etienne. Enchanté, Etienne.

- Et vous ?

Le garçon lui lança un regard amusé puis, d’un geste de la tête il lui désigna la corde, qui gisait toujours dans ses mains moites.

- Cela a-t-il véritablement une importance… Etienne ?

Non, il avait raison. Il s’en moquait, ou en tout cas le prétendrait. Bien sûr, il était intrigué, mais rien de fondamental n’avait changé dans son existence ces cinq dernières minutes et il n’allait ni retarder, ni même laisser tomber ce qu’il avait décidé de faire. Pour une fois qu’il faisait un choix, et que personne ne le contestait…

- Laissez-moi tranquille. Je pense que vous feriez mieux de partir. Je compte bien aller jusqu’au bout…

- Ah… Et qu’est-ce que ça peut me foutre ?

Etienne en resta bouche bée. Il mit quelques secondes à récupérer ses esprits, faisant abstraction – ou en tout cas le simulant – du changement de ton, d’atmosphère, entre l’arrivée du jeune vieux garçon et la brutalité de sa dernière réaction.

- Non. Evidemment, vous n’en avez rien à foutre.

Puis, pour lui-même il marmonna dans un rictus amer. Vous n’en avez rien à foutre, non, bien sûr. Comme les autres.

- Ohhh, pauvre chéri. Le monde est méchant avec toi ?

Il sauta d’un coup de sa branche, et atterrit avec souplesse près d’Etienne, qui jura l’avoir vu flotter. Puis, se penchant vers lui dans un éclat de rire sarcastique, dilua sa sanction en une phrase soufflée du bout des lèvres.

- Et toi, tu as été gentil avec le monde ?

Etienne ne savait pas quoi dire. Alors il se tut, attendit. Le garçon commença à tourner en rond autour de lui, agrandissant progressivement les cercles. Faisant mine de se creuser la tête, tout en se caressant le menton, il adopta une posture travaillée, presque maniérée, signe de son intense réflexion.

- Tu as aimé ton prochain ? Tu n’as pas menti, n’a pas volé, n’a pas triché ? N’a pas éprouvé ni envie ni jalousie, n’a pas renoncé, ou toutes les autres conneries qu’Il a essayé de faire passer tant bien que mal dans ses messages ? L’imbécile, Il aurait mieux fait d’attendre les années 90 et envoyer un e-mail plutôt que de s’empêtrer avec un buisson en feu ou des miracles à la con…

Etienne ne bougeait plus, abasourdi et par l’apparition, et par le discours qu’elle tenait.

- Tu n’as pas tué, non plus ? Ah, bah non, pas encore : je peux repasser dans cinq minutes et voir où tu en es avec toi-même, si tu veux. J’ai autre chose à faire de ma vie.

Devant l’absence de réponse, ou même de réaction d’Etienne, le garçon commençait à éructer.

- Bon, écoute, mon garçon…

- Mon garçon ? Je suis plus âgé que vous… que toi !

- … Ouais, si tu veux. Alors écoute, Etienne, c’est pas tout ça mais on ne va pas y passer le réveillon, et si je dois te sauver il faudrait s’activer.

- Tu dois me sauver ?

- … et merde. J’en ai encore trop dit.

- Attends, attends, deux secondes. Tu es… un ange ?

Etienne se mordit les lèvres d’avoir dit ça. A raison : l’autre explosa de rire.

- Un ange ? Ben voyons. C’est marrant comment, avant de penser à un humain un tant soit peu charitable, un pauvre gosse se sentant concerné, un envoyé des services sociaux ou d’une association bidon, ou même simplement un dealer de crack ou un voleur n’attendant qu’une chose, te voir clamser pour te prendre ton portefeuille, tu penses à un ange. Est-ce que je ressemble à un ange ?

- Non.

- Parfait.

Il rit une nouvelle fois, puis attrapa de ses doigts étonnamment graciles la corde épaisse qu’Etienne tenait toujours, en fit une boucle de lasso qu’il laissa pendouiller en auréole au-dessus de sa tête.

- Et maintenant ?

- Non.

- Ok, génial. Donc on va admettre que je ne suis pas un ange.

Etienne commençait à ne plus comprendre, surtout, il en avait marre de la tournure que prenaient les évènements. Aussi le regard bleu acier de son compagnon d’infortune se radoucit.

- Hé, Cosette, je rigolais… Dis-moi ce qui ne va pas.

Ce fut au tour d’Etienne de rire. Il lui lança un sourire narquois, et laissa ses épaules s’affaisser.

- Il faut que je raconte tout ? T’es quoi, un psy qui travaille à l’aube et dans la rue? Et puis non, même, je ne suis pas du genre à me plaindre.

- Je vois ça. Se suicider, c’est sûr, c’est vachement plus intelligent.

- Ecoute, je ne sais pas qui tu es ni ce que tu fais là. Tu n’es clairement pas un ange, où alors t’as troqué tes ailes contre des réserves de cynisme, mais si tu pouvais également éviter d’être un simple branleur, que je ne meure pas malheureux ET énervé.

- Du calme, voyons. Je ne suis pas là pour te faire la leçon : c’est ton corps, c’est ta vie. Mais tu sais…

Il pointa du doigt le ciel.

- … ange ou pas, crois-moi, je sais que ça n’est pas le paradis là-haut.

Il sourit.

- Et ici, je t’assure, ça n’est vraiment pas l’enfer.

Il accompagna sa facétie d’un clin d’œil marqué,qui toucha au cœur Etienne. Peu importait finalement de savoir qui il était, il était tellement excentrique qu’il le faisait rire. C’était bon, chaud, ça coulait dans sa gorge comme du miel, le rire. Ca faisait mal aux poumons, aussi : manque d’habitude sans doute. Etienne se redressa, hésita quelques secondes puis regarda l’inconnu droit dans les yeux.

- Allez, si je dois mourir, tu ne veux pas me le dire, ton prénom ?

- Non, je ne peux pas justement parce que tu vas mourir. Si je te le dis, ça contrariera tes plans et je m’en voudrais de briser une si belle détermination. Et puis ça fait longtemps qu’il n’y a pas eu une vraie, grosse guerre. Les petits conflits de ci de là, la pauvreté, la sécheresse, les affrontements ethniques ou religieux, c’est sympa, ça fournit du monde m’enfin ça n’est pas Hiroshima, non plus.

Etienne déglutit avec peine. Malgré lui, les images qu’il connaissait, que tout le monde connaissait, vestiges des livres scolaires ou des archives télévisées, passaient à toute vitesse devant ses yeux, toutes les attaques, toutes les batailles. Tous les morts. Il pensa un instant que la croyance populaire voulait que ce soit la vie passée qui défile devant les yeux d’un homme sur le point de décéder. Il ne pensait pas revivre ainsi non pas sa vie, mais la mort et l’Histoire, si étroitement imbriqués, comme si on lui offrait là un ultime argument pour ne pas céder à la lâcheté. La facilité. Oui, abandonner maintenant, baisser les bras là où tant d’autres avaient persévéré, surtout quand lui n’avait jamais connu que de menus malheurs, c’était de la couardise, simplement.

Mais ça n’était pas le point où il était supposé arriver, la réflexion n’était pas bonne. Face à lui son exubérant compagnon sifflotait tranquillement l’air de la Marseillaise, les yeux levés au ciel.

- J’ai une question : comment pouvez-vous être sûr que je ne franchirai pas le pas ? En plus, sur la simple base de ce que vous allez me dire, sur un simple prénom ?

- Je le sais, c’est tout.

- Et je devrais accepter ?

- Je ne suis pas ta nounou : tu fais comme tu veux, c’est toi qui vois.

Etienne se tut quelques secondes, pour réfléchir. Puis leurs regards se croisèrent à nouveau.

- Dites-le moi. Votre prénom.

- Très bien. Mais tu l’auras voulu.

Ca n’était pas une menace et, vu son sourire, ça n’était pas un mauvais choix. Juste un choix. Rien de plus.

- Je m’appelle Anaël.

Tout à coup, ce fut un électrochoc. Maël, le nom de son père, qui était aussi le nom de son fils, mort trop tôt d’une maladie infantile rare ; Gwenaëlle, sa femme, qui n’avait pas supporté la peine et avait choisi de fuir, il y avait de cela trois ans, sans laisser d’autres indications ou même une adresse où la joindre. Nathanaël, l’homme qui l’avait pris en charge au centre de réadaptation dans la cellule psychologique de l’association vers laquelle il s’était tourné, pour remonter la pente. Les coïncidences, les jeux de mots, Enaël, le bouquin qu’il avait écrit sans jamais osé le proposer, parce que c’était son bébé, qu’il y avait sa vie dedans, toute son histoire et qu’on l’avait balayée par deux, trois lettres de refus, comme s’il s’agissait d’une fiction, ou pire encore, de rien. Rien du tout. Et Anaël, le pseudonyme qu’il s’était choisi pour signer cet ouvrage, emprunté à son identité sur Internet qui lui avait permis, par le biais d’un site de rencontre, de trouver sa femme. Sur son épaule, les lettres A.Ë tatouées en majuscules et, descendant le long de son dos, le reste des lettres formant les mots « Amour Ëternel ». Le cadeau de sa femme, alors qu’elle attendait leur bébé.

Emporté dans un tourbillon de souvenirs, véritable puzzle où toutes les pièces se mettaient finalement en place, et où ces mêmes lettres dansaient devant ses yeux fermés non pas pour le narguer mais pour le sauver, Etienne se laissa aller et s’effondra sur le sol.

*****

Quand il entendit la voix, il ne la reconnut pas. Il avait des visions d’un rêve très lointain, très profond, où les éclats de rire moqueurs lui serraient la tête, la gorge, le ventre. Comme s’il était ligoté par ce rêve. Jusqu’à ce qu’il sente une vraie corde commençait à l’étouffer. Il ouvrit les yeux, porta les mains à sa gorge, mais l’air lui manquait déjà. Ses sens s’amenuisaient tandis qu’il suffoquait, les larmes noyant son regard affolé. La voix, pourtant, se faisait de plus en plus insistante.

- Monsieur ! Monsieur !!

Il sentit une poigne ferme l’agripper, le soulever, le porter à bout de bras. Vit la lame d’un canif s’exciter vigoureusement près de son crâne, lacérant la corde qui le tuait rapidement. Et le soulagement, la bouffée d’oxygène qui emplit ses poumons alors qu’il tombait par terre, à peine retenu par son sauveur. Il lui fallut plusieurs dizaines de secondes pour reprendre son souffle, se débarrasser du nœud désormais sectionné et laisser s’échapper la terreur et le malaise qui l’avaient submergé.

- Tout va bien ?

Il en aurait presque oublié qu’il avait été secouru par quelqu’un. Quand il se tourna, il vit un adolescent aux traits affinés le regarder, sincèrement impressionné et inquiet de sa santé. Il lui disait vaguement quelque chose, mais quoi ? Son regard était doux, sucré et bien que rassurant, son visage parfaitement imberbe tremblotait encore de ce qu’il venait de se passer.

- Je m’appelle Etienne.

Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça, mais c’étaient les premiers mots qui lui étaient venus à l’esprit.

- D’accord. Moi c’est…

- Chut.

Il lui posa doucement un doigt sur la bouche, pour l’intimer au silence. Il savait, sans savoir, sans vouloir savoir. Sans oser vérifier : ça n’avait pas vraiment d’importance.

- Merci, en tout cas. Merci pour m’avoir sauvé.

Comme le garçon ne répondait rien, il se releva, épousseta son pantalon. Il était encore fragile, vacillant sur ses jambes incertaines, mais parvenait à se tenir debout. Instinctivement, il leva les yeux au ciel : au-dessus de lui, l’aube commençait à perler à travers les branches feuillues d’un arbre solitaire.

- Pardonnez-moi de me répéter, mais… tout va bien ?

Il sourit. Il regardait encore en l’air, sans comprendre réellement pourquoi. Ca non plus, ça n’avait pas d’importance.

- Non. Mais ça va aller mieux, je pense.

Il se retourna vers le garçon. Se retrouva face au néant. Autour de lui, le parc était désert, et pas un son ne filtrait dans la volupté épaisse du petit matin. Etienne ne s’en étonna pas : au lieu de ça il ramassa la corde, qu’il jeta au loin, dans le lac. Puit, sans un mot, il se mit à marcher, pour reprendre le chemin de sa maison et, pourquoi pas, retrouver peu à peu les bouts de son existence perdue. Il ne le vit pas, ne le verrait probablement jamais, mais tracées au canif à même l’écorce d’un arbre isolé, dont le vent faisait bruisser les feuilles, les lettres A.Ë brillaient ardemment.

La vie, etc.

10 mai 2007

La vie, etc.

Au début, personne ne le connaissait.

Il avait fait son apparition une semaine auparavant, se glissant silencieusement dans une conversation qui ne le concernait pas : non pas comme un acteur entrant sur scène, avec tous les projecteurs braqués sur lui, mais plutôt comme un retardataire s’excusant de déranger les autres spectateurs. Il n’était pas le point central, mais la digression qui interpellait, quelques instants, les convives d’un dîner avant d’aller mourir dans un verre d’eau. Ou une bouchée de pain.

Désormais il était mort, réellement, et tout à coup il était devenu quelqu’un. Pas autre, pas plus important, pas différent : juste quelqu’un.

Encore une fois, ils étaient tous réunis autour d’un repas. La fin de semaine approchait, et si le week-end était généralement propice aux escapades des uns et des autres soit pour deux jours de détente à la campagne, soit pour une soirée entre amis jusqu’au petit matin, personne ne coupait aux dîners familiaux en semaine. Une semaine plus tôt, donc, c’était autour de cette même table massive en bois verni qu’Hélène avait distillé quelques gouttes d’inconnu dans leur quotidien. La conversation, toujours fluide, toujours polie, dérivait allègrement sur les petits tracas du quotidien, entre le professeur “trop naze” de Julia, la cadette, élève en seconde, et l’ambiance “trop pourrie” dans la faculté de droit de Sébastien. Hélène, elle, trouvait ses enfants trop pessimistes quant à la vie qu’ils menaient, quant à Marc, son mari, il trouvait cela simplement trop… trop.

- Dites-vous bien, mes chéris, qu’il faut relativiser. J’ai eu une patiente aujourd’hui – une copine, si on va par là, vu le nombre de fois où elle est venue dans mon cabinet pour discuter plus que pour se faire soigner – qui m’a raconté que son fils avait eu un accident de voiture, et qu’il était toujours inconscient. Cette femme, forte comme deux autres, qui mène une carrière difficile de chef d’entreprise et qui n’a jamais rien laissé l’atteindre, que ce soit son divorce ou les obstacles que d’autres ont placé sur sa route, je l’ai vue abattue pour la première fois de ma vie ; elle s’est forgée une carapace tellement épaisse qu’en dehors de son cercle familial, la personne dont elle se sent le plus proche aujourd’hui, c’est moi, qu’elle ne connaît quasiment pas et qu’elle voit tous les deux, trois mois !

Hélène était partie dans des considérations sur la vie de cette femme, ses tribulations professionnelles et le peu de relations qu’elle nouait avec le monde extérieur, qui l’obligeait à se confier à son médecin faute d’amis. Mais globalement, l’information était passée : son fils était dans le coma. Puis, plus de nouvelles : il faut dire que ces gens étaient des étrangers, et que chacun avait ses problèmes. Alors supporter en plus ceux des autres…

Jusqu’à ce fameux soir de mai, donc. Au dîner Hélène était anormalement sombre, presque grave. Lorsque Marc lui demanda ce qui la tracassait, elle répondit que Fred était mort. Devant l’absence de réaction de sa famille, elle reprit rapidement l’histoire, entamée quelques jours auparavant, et qui venait de trouver une conclusion funèbre. Etrangement, un malaise les prit, tous, dans les secondes qui suivirent. Ce garçon qu’ils n’avaient jamais vu, il leur semblait soudain l’avoir toujours connu. Etait-ce un don d’empathie, ou une simple marque d’humanité ? Des milliers de gens disparaissaient chaque jour, morts, assassinés, victimes de la maladie ou du temps qui passait, inexorablement. Des enfants, bien plus jeunes, bien plus fragiles, bien moins heureux, sans famille ou sans espoir. Et là, parce que c’était plus… proche, parce que ça ne venait pas de la bouche d’une journaliste rigide, assise sagement et solennellement sur sa chaise face à une caméra, mais bien de la bouche de leur mère, ils se sentaient plus émus qu’en regardant les horreurs devenues habituelles que le journal télévisé continuait d’amener dans leur quotidien, pourtant bien loin de telles préoccupations.

Il avait vingt-trois ans : c’était trois fois l’âge de cette jeune fille, qu’on avait retrouvée la veille au fond d’un lac, deux semaines après la signalisation de sa disparition par des parents meurtris avant même d’avoir vu, d’avoir su le pire. Mais ça n’était pas rentré dans leur maison, ça. Cette histoire. Non, elle s’en était allée en tapant juste quelques coups, crépitements de flash photographique et images choc à l’appui, à l’écran de leur téléviseur. Le fait est qu’ils connaissaient tous un Fred : non pas quelqu’un portant le même prénom, non… quoique. Non, un Fred en ce qu’ils avaient tous autour d’eux quelqu’un qui, ils s’en rendaient compte aujourd’hui, pouvaient mourir à chaque seconde. Relation, proche, ami, collègue, des personnes qui gravitaient autour d’eux sans forcément faire réellement partie de leur vie, et qui pourtant bouleverseraient l’équilibre s’ils venaient à…

Le silence devenait de plus en plus douloureux, il persistait et livrait à ses sentiments, ses propres réflexions, chaque membre de la famille ; certains se souvenaient, d’autres imaginaient, mais tous refusaient d’y penser sans pour autant parvenir à s’en empêcher. En silence, ils pleurèrent cet inconnu, ce garçon de passage qui avait fait irruption dans leur vie sans pourtant ne les avoir jamais rencontrés. En silence, encore, ils finirent de manger et rejoignirent leur chambre sans se dire vraiment bonne nuit, mais en se collant, s’embrassant ou se serrant vivement, de manière brève mais intense.

Des corps en collision que broient les émotions.

Sébastien était allongé sur son lit, les yeux grands ouverts. Dans la chambre d’à côté, il entendait sa mère pleurer, doucement, sans sangloter, sans s’effondrer, mais pour laisser couler la tristesse retrouvée. Marc, pendant ce temps, avait trouvé refuge dans la salle de bains des parents, tandis que Julia occupait celle des enfants. Elle était penchée au-dessus des toilettes, et accomplit le geste, son rituel en somme, comme s’il s’agissait de cligner des yeux ou prendre une inspiration : comme si ce geste était naturel. L’eau coulait dans la douche, d’abord pour couvrir le bruit du renvoi, mais aussi parce qu’elle ne pouvait s’empêcher, même trois mois après avoir commencé, de se doucher ensuite, de se frotter jusqu’au sang pour laver une peau qu’elle ne supportait plus d’endosser. L’épiderme commençait à lui glisser sur les os. Tandis que l’eau coulait, elle pensa au repas, à Fred. Se l’imagina comme elle aimait les garçons, un brin rebelle, un brin moqueur, une lueur de cynisme au fond de grands yeux bleus sans méchanceté. Elle s’allongea dans la baignoire, que l’eau continuait de remplir. Là, les bras en croix, elle prit peur et sans s’en rendre compte, elle plongea la tête dans l’eau et but la tasse. Alors elle sortit en se précipitant, glissant dangereusement sur le carrelage, arrêtant d’une main le robinet tandis que l’autre ouvrait la bonde. Puis reprit sa respiration, perdue entre deux images d’elle, morte, pleurée par une famille éclatée, éclaboussée d’un drame imprévu. Lentement, elle se glissa hors de la salle d’eau et descendit dans la cuisine, qu’elle entreprit d’examiner. Elle se décida pour une banane, et deux yaourts.

Ce soir, elle mangerait tout, et ne rejetterait rien.

- Une fringale, ma puce ?

Elle se retourna. Son père la dévisageait, en pyjama, un sourire hésitant au coin des lèvres.

- Pardon… Oui, papa, une petite faim : mais je vais retourner me coucher, je suis fatiguée.

Ils l’étaient tous. Elle lui demanda si elle devait éteindre la lumière, ce à quoi il répondit qu’il avait une dernière chose à faire avant d’aller se coucher. Elle l’embrassa sur la joue, et remonta dans sa chambre. Marc, lui, extirpa de sa poche une photo âgée, datée, cornée même par un temps décidément peu attentionné envers ceux qui le vivaient. La femme sous ses yeux, la première qu’il ait aimée, lui souriait. D’elle, il avait gardé cette unique photo, où elle resplendissait.

Ah, et ses yeux, aussi.

Quand il se glissa dans sa chambre, sa femme l’attendait sur le lit, la lampe de chevet allumée. Elle avait les yeux rouges, mais remarqua néanmoins la photo que, maladroitement, il tenta de dissimuler dans sa poche.

- Qu’est-ce que c’est ?

Il grimaça, se sentant bête de ne pas avoir rangé plus tôt le portrait, puis lui tendit avec un air gêné. Hélène y jeta un oeil, puis regarda son mari, choisissant de sourire pour lui parler.

- Elle te manque, hein ? Tu sais, je peux comprendre…

Bien sûr que non, elle ne pouvait pas comprendre : elle n’avait pas vécu la même chose.

- Tu sais ce qui me tue ? De ne pas lui avoir assez dit que je l’aimais, malgré tout, malgré ce qu’elle a fait. De ne pas avoir été à son enterrement, de ne pas avoir été là pour elle à la fin. Je m’étais juré de ne jamais me le reprocher, comme je m’étais juré de ne plus y penser. Mais voilà : je dois être faible, faible de ne pas avoir la force d’être fort.

Il tira sur lui la couette, embrassa sa femme d’un baiser fugace, mais tendre, et posa sur la petite table à côté du lit la photo de sa mère.

De l’autre côté du mur, Sébastien s’était réfugié sur le balcon. Il avait hérité de la chambre avec vue sur le jardin, immense, qui entourait la bâtisse. Bien sûr les autres pouvaient aussi l’apercevoir, mais lui, avançant sur le granit, avait l’impression de dominer le terrain, laissé à l’abandon mais à un abandon soigné, où la pelouse restait verte et les arbres, non taillés, se dressaient toujours aussi fièrement. Son téléphone vibra, et il sourit en voyant le prénom s’afficher sur l’écran.

- Allo, mon ange ? Je suis désolé, sincèrement désolé pour ce mutisme, même si tu me l’as accordé, même si tu me l’as prodigué. Tu pensais que j’avais besoin de temps, et moi je pensais que tu avais besoin d’espace. Non, laisse-moi parler : je t’aime. Je t’aime, et ça, je ne veux pas que ça change. En plus je ne peux pas arrêter. Je ne veux pas arrêter.

Il l’entendit parler, mais les mots ne parvenaient pas à ses oreilles : peu importait les explications, les risques, les mises en garde, leur histoire était plus forte. Elle valait plus que tout cela.

- Je m’en fous. Je me fous de ce que les gens diront, de ce que nos familles penseront : je veux être avec toi. Et si je dois me protéger, laisse-moi me protéger de ta maladie, mais ne me demande pas de me protéger de toi.

Encore une fois, le flot de paroles ne l’atteignit pas. Sentant que la voix diminuait, que la liste d’arguments s’amenuisait, mais surtout que les larmes allaient l’emporter, il l’interrompit.

- Mon coeur, ce n’est pas un choix : c’est ce que je dois faire. On saura faire face à ça, et quand tu partiras, et bien… tu partiras. Mais laisse-moi t’accompagner jusque là…

Il prit une profonde inspiration.

- … peu importe le sida.

Dans l’obscurité de la chambre, Hélène restait pensive. Emportée par cette histoire, elle avait laissé son esprit vagabonder depuis le coup de téléphone, poignant, de sa patiente. Non, non, de son amie voyons. Marc respirait paisiblement à côté d’elle, et soudain elle se sentit loin de lui, loin de ses enfants. Loin de tout ce qui faisait d’elle, avant même une femme, une personne vivante. La vie… La mort n’était jamais qu’une étape, entendait-elle souvent. Seulement les gens qui disaient ça, vivaient-ils ce qu’elle vivait en ce moment ? Sa position était incomparable avec celle de la maman de Fred, bien entendu ; néanmoins la mère et l’épouse parlaient de concert, gémissant inutilement à l’idée de ce qu’il pouvait arriver à ceux qu’elle aimait. Elle se blottit contre son époux, jusqu’à sentir son souffle chaud sur sa nuque dégagée. Elle repensa à ce qu’elle avait dit, qu’il fallait relativiser. Elle ne pouvait rien prévoir, elle ne pouvait rien empêcher. Alors elle se contenta de fermer les yeux, avec une dernière pensée pour Fred, pour laisser le sommeil l’emporter.

Sans le savoir, la mort les avait réunis ; mais, en toute connaissance de cause, ils avaient choisi la vie. Qu’ils la changent, qu’ils la reprennent, qu’ils l’assument enfin, partiellement, totalement, ils avaient choisi la vie. Leur vie.

Au début, personne ne le connaissait. A présent, aucun d’eux ne pourrait l’oublier.

Bienvenue !

9 mai 2007

Bienvenue !

Bienvenue !

Plus complet, plus simple, plus agréable aussi, en tout cas je l’espère, mais surtout plus professionnel, le blog évolue une nouvelle fois et n’en reste pas moins et avant tout une plate-forme de conversation, d’échange et de communauté entre vous tous, et entre vous et moi. Je n’ai pas perdu ma motivation, ni mon envie récurrente de proposer textes et réflexions, et j’espère que vous serez aussi nombreux et fidèles à venir sur ce “nouveau” site que sur le précédent désormais inactif, mais certainement pas obsolète. En effet, je doute d’avoir le courage – et surtout la matière, au vu des photos manquantes – de transposer ici tous les anciens billets et si parfois, peut-être, je cèderai à cette facilité, le but est bel et bien de commencer un épisode inédit, un chapitre 2 de mon histoire bloguesque !

 Je vous laisse donc, en attendant les premiers vrais articles, et en vous souhaitant bienvenue sur le blog de Niels… 2.0 !