Le pli des jours

7 juillet 2009 par tinissou

lepli

Prends-tu le pli du jour,
Du soleil qui se lève,
Du vent et ses détours,
De la nuit et ses rêves ?

Regardes-tu le ciel,
Te souvenant des heures
Où tu avais des ailes
Et nous toisais, moqueur ?

Comprends-tu l’être humain,
Ses afflictions, ses guerres,
Ce qu’il détruit de bien
Pour créer, ce qu’il perd ?

As-tu la nostalgie
Du temps qui a passé,
De ton ancienne vie,
Ton Eden embrumé ?

Mon ange, dis-moi tout
De ce qui nous attend,
De comment c’est au bout,
Du chemin que l’on prend.

Dis-moi comme c’est beau,
Combien ça vaut la peine
De faire un numéro,
Et puis quitter la scène.

Dis-moi que tous y vont,
Qu’importe l’existence
Qu’on a menée ; au fond,
Ca n’a plus d’importance.

Dis-moi qu’il ne faut pas
Mourir en ayant peur ;
Ce qu’on commence en bas,
On le finit ailleurs ?

J’ai vu l’océan bleu,
Les montagnes d’ivoire,
Le soleil lorsqu’il pleut
Tomber quand vient le soir.

J’ai vu l’Asie, l’Afrique,
L’Europe et ses rivages,
Traversé l’Atlantique ;
M’as-tu vu des nuages ?

J’ai aimé comme on aime,
J’ai souffert comme on souffre :
Je prends ce que Dieu sème
Jusqu’aux portes du gouffre.

Ne pleure pas, mon ange,
Jamais ne me regrette :
Rien dans le coeur ne change
Lorsque la vie s’arrête.

Je prends ton auréole
Et attendrai, je jure,
Qu’à ton tour tu t’envoles
Pour panser nos blessures.

Prends-tu le pli des jours
Quand sans moi, tu te lèves ?
Je t’attends au détour
De ton ultime rêve.

Celle qui reste

28 janvier 2009 par tinissou

 

plane

 

 

 

Tu m’as dit un jour, je m’en souviens parfaitement, tu m’as dit que la vie n’avait pas de temps à t’accorder. J’ai trouvé ça poétique, quoi que décevant, persuadé qu’un homme plus lyrique, plus occupé sinon, aurait dit qu’il n’avait pas de temps à accorder à la vie. Tu ne m’as pas dit que tu étais condamné. Tu ne m’as pas dit que, non contente de ne pas avoir de temps à t’accorder, la vie te pillait chaque jour un peu plus ; que, chaque jour, elle volait un bout de toi et l’emportait avec elle en s’échappant légèrement de ton corps.

 

J’ai compris que tu étais différent à douze ans, amoureux à quatorze, résolu à dix-huit ; condamné à perpétuité. J’ai compris qu’on n’était pas un garçon et une fille, une femme et son amant, qu’on n’était pas un couple en soi, de ceux qui alimentent les contes des petits enfants et la jalousie des grands. J’ai compris qu’on n’était pas fait pour durer, qu’on était deux dés lancés sur le tapis, vacillant sur la tranche en attendant de tomber ; qu’en cela, on portait un espoir immense sur nos bases fragiles, priant pour une issue favorable en sachant pertinemment que ce genre de choses n’arrivent pas. Pas comme ça en tout cas.

 

Tu m’as dit un jour, ça je m’en souviens moins, tu m’as dit que ton cœur ne battait que pour moi, qu’il réglait son pas sur le mien. Qu’il ne s’arrêterait que si, une fois, je cessais de t’aimer. J’ai ri, j’en ai donné l’impression je crois, j’ai ri parce que dans ma tête je nous imaginais, nous, amoureux immortels, surplombant la vacuité d’un monde désolé, nous qui aurions vu alors les continents se fracasser, les eaux se déchaîner, la terre s’engloutir peu à peu et les humains s’éteindre à jamais ; nous qui serions là, dansant, chantant, jouissant du spectacle de cet univers qui aurait tout vu mourir, tout. Sauf notre amour.

 

Et puis un jour tu n’as plus rien dit. Ils ont dit. Ils ont dit que tu étais mort, gentiment, délicatement, comme si je n’étais pas au courant, comme si je n’étais pas responsable. Comme si, au moment où tu t’en allais, au moment où tu me laissais seule, je n’avais pas senti mon cœur se briser.

 

***

 

- Madame ?

 

Je n’ai pas réagi. Je ne l’ai pas vu, lui, son ticket de caisse tendue avec ma monnaie, lui et tous les autres, derrière, qui s’impatientaient. Mon regard s’est perdu quelque part entre les rayons et les néons, quelque part entre les centaines de dragées sans sucres ou artificiellement aromatisées, parfaitement ordonnées, et le néant de mon existence. Pourtant il y avait la bague à mon doigt, ta photo dans mon portefeuille, il y avait toi dans ma vie. Tu étais encore là.

Puis il a toussé, le moment s’est rompu, et je me suis extirpée de mes pensées. J’ai arrêté de réfléchir et parce que je l’ai fait, j’ai dit la seule chose sensée.

 

- Mademoiselle.

 

J’ai tourné ma bague, l’ai cachée dans les replis de ma honte, frottant son or blanc comme si j’allais ainsi effacer ta demande en mariage et le temps qui jouait contre nous.

 

En sortant du magasin, j’ai pensé à tout ça, aux promesses que l’on se fait même lorsqu’on sait par avance qu’on ne pourra jamais les honorer. J’ai pensé à tes vingt-neuf ans, on t’en avait promis dix-huit, et ton attitude régressive : ta vie sur le bonus, sur la réserve, là où tu avais vécu jusqu’à ta majorité en profitant si pleinement, si intensément de chaque instant que jamais je ne m’étais doutée de ton état de santé. Comme on pèse chaque action, chaque centime dépensé lorsqu’on est à la retraite, alors qu’on a passé soixante ans dans ce sens, à se donner sans compter ; comme si tu avais passé toute ta jeunesse à saisir la vie et que, ayant dépassé l’âge que l’on t’avait accordé, tu te dédiais maintenant à la retenir. Ces présents trop beaux que l’on garde derrière une vitrine pour pouvoir les admirer, sans vouloir les utiliser, et qui finalement meurent de n’avoir jamais été touchés.

 

J’ai collecté soigneusement les marques d’attention reçues dans la rue, quand sur mon passage un homme se retournait, un autre me souriait, un troisième, moins élégant, me sifflait. Avant, je ne les remarquais pas ; ou alors je les remarquais trop, et elles m’énervaient. Une partie de moi en voulait à ces étrangers de ne pas comprendre – alors qu’ils ne savaient même pas – que rien ne m’effrayait plus que d’être à nouveau disponible, d’avoir enfin dans mon cœur assez de place pour un nouvel homme à aimer. J’aurais pu être flattée, simplement, ou alors blasée : j’étais en colère, parce qu’on me propulsait avant l’heure à la place de celle que l’on peut désirer. Or je n’étais pas désirable, je ne l’étais même plus pour toi.

 

En rentrant ce soir-là, je t’ai vu avachi dans le canapé, toi qui ne m’as pas sifflée, toi qui ne m’as même pas regardée, et je me suis dit cette chose affreuse : que ta maladie était ta garantie, ton faire-valoir pour ne pas être quitté. Désormais il n’était plus nécessaire de profiter de chaque jour, de faire des choses exceptionnelles puisque les pronostics des médecins étaient erronés ; mais il nous était quand même impossible de prévoir sur le long terme, même de simples vacances, même de simples soirées. Et toujours cet air vide, ce regard creux, ce soupir avant de parler quand tu me disais qu’on ne savait jamais ce qui pouvait se passer. J’ai préparé le dîner, comme tous les soirs, dans la minuscule cuisine de notre petit appartement – car après tout, à quoi bon déménager si… On a mangé en silence, tu m’as demandé ce que j’avais fait de ma journée, et je me suis forcée à te répondre, à prononcer les mots que tu voulais entendre. Généralement, ceux qui te rassuraient. Mon quotidien apparaissait aussi terne que le tien, puisque j’occultais tout ce qui, à tes oreilles, sonnait comme un semblant de vie sur lequel tu avais déjà tiré un trait. J’ai baissé les yeux, laissé traîner ma voix pour te dépeindre un monde fait de riens, afin que tu n’aies pas de regrets au moment de le quitter. J’ai joué ton jeu, comme si l’on portait le fardeau à deux, comme si ta maladie nous happait toi et moi, et nous rongeait ensemble.

 

Ce soir-là dans le lit, j’ai pleuré. Je sais que tu m’as entendue, puisque tu as froissé les draps en te tournant pour ne pas me voir, que tu as bu un verre d’eau avant de te rendormir. Mais tu ne pouvais rien faire, non, évidemment, puisque dans ta tête le seul mal qui nous perdait était celui que tu ne pouvais annihiler. C’était simple. Je me suis rapprochée de toi, j’ai fait la moitié du chemin, attendant que ton bras vienne m’enlacer pour me réconforter, me protéger. J’ai attendu, toute la nuit, jusqu’à ce que le réveil sonne ; et puis j’ai pris ma décision. Je me suis levée, douchée, habillée. Je me suis maquillée, pour être belle, pour qu’une dernière fois tu me voies comme une femme, non une canne. Pour que tu me regrettes, puisque je partais. J’ai préparé mon sac sous tes yeux, en sachant que tu me voyais, même si tu faisais mine de dormir. Je voulais que tu aies mal, parce que je voulais te voir ressentir quelque chose ; peut-être qu’alors j’aurais changé d’avis, et rien de ceci ne se serait passé. Je voulais que tu me retiennes, que tu te battes non contre la maladie, mais contre toi-même. Je voulais que tu comprennes. Mais tu as gardé les paupières closes, malgré les larmes que je voyais couler. Je t’ai jeté un dernier coup d’œil, je t’ai dit je t’aime, et tu m’as répondu moi aussi, mais ça ne suffisait pas. Ca ne servait plus à rien ; en sortant, j’ai laissé la porte claquer.

 

***

 

Une partie de moi se persuadera toujours que si je n’étais pas partie, tu serais encore là aujourd’hui. Tu disais que j’étais ton air : j’ignorais qu’il fallait forcément en avoir à proximité pour respirer. Tu disais que j’étais ta force, et je ne me souvenais même plus qu’on s’écroulait, quand on la perdait. Tu disais que j’étais ton autre et, bêtement je crois, je pensais que mon autre était ailleurs. Que, s’il existait en tout cas, il n’était pas destiné à me quitter, à m’abandonner. Qu’il fallait que j’aille le chercher. Je suis partie un 29 juin, comme ça, comme une grande : j’ai pris l’avion pour fuir ce pays, ce continent, pour te fuir, toi qui avais emprisonné notre histoire dans un morceau d’ambre. Je la voyais stagner, je pensais que tu la faisais mourir, lentement ; je n’imaginais même pas un seul instant qu’en fait, tu lui offrais l’éternité. Tu nous offrais l’éternité.

 

Au moment où l’avion quittait la piste, à l’instant précis où les roues se sont détachées de l’asphalte brûlant, le soleil transperçant l’appareil de milliers de faisceaux colorés, j’ai senti mon cœur imploser. J’ai appris plus tard que tu venais juste de t’effondrer dans le hall de l’aéroport, où tu m’avais suivie, derrière ces grandes baies vitrées où l’on regarde les oiseaux d’acier décoller. L’hôtesse a vu ma grimace de douleur, est venue me rassurer, me tenant la main comme si j’étais une gamine apeurée. Mon voisin, baroudeur rompu à l’exercice, m’a tapoté l’épaule avec un air condescendant.

 

- Vous savez ma petite dame, ça fait toujours ça. Même quand on a l’habitude.

 

Je l’ai regardé, les larmes au bord des yeux, hochant la tête comme on répond à une vérité indiscutable : oui, ça fait toujours ça quand on prend l’avion.

 

Et oui, probablement, ça fait toujours ça lorsqu’on perd l’être aimé.

Celui qui part

14 janvier 2009 par tinissou

silhouette

J’ouvre les yeux en ouvrant les yeux. J’entends le réveil qui sonne, mais ne l’arrête pas, même s’il dort juste à côté, même si je dois me lever, même si sa sonnerie stridente me cingle les oreilles, et les pensées. Je fuis sous la couette, refuge éphémère, la faisant remonter sur ma bouche pour ne pas crier, mes yeux pour ne pas voir, jusqu’à mon front pour ne plus exister. Je m’accroche à ces idées vagabondes qui trottent encore dans ma tête mais semblent s’évanouir, comme on capture les derniers souvenirs d’un rêve qui déjà commence à nous échapper. Et puis je l’entends remuer, sans rien dire, sans râler, juste sa peau qui effleure la mienne, le bruissement léger des draps et soudain je sais. J’ouvre les yeux en ouvrant les yeux, et comprends que ça ne peut plus durer.

La douche est glacée parce qu’elle me brûle, je remonte encore la température jusqu’à ne plus rien sentir, jusqu’à étouffer. Je m’assieds et le contact du mur dans mon dos, du baquet sous mes fesses apaise mon corps violé à vif. Combien de minutes s’écoulent dans la bonde, là, à regarder le vide se refermer sur moi sans n’avoir ni la force, ni l’envie de le repousser ? Combien de secondes passées à réfléchir, il est déjà trop tard, ma décision est prise, mais quand même, réfléchir à tout ce qui me happe à cet instant précis ? Je pèse le pour et le contre en sachant que la balance est truquée, que sur l’un des plateaux mon immaturité, ma conviction et ma bêtise pèsent bien plus lourd, trop lourd même face à tout le beau que l’on a créé. J’attends la sentence en sachant qu’elle a déjà été prononcée, coupe l’eau jusqu’à me retrouver nu, grelottant sur la porcelaine ; et puis je sors, je me sèche, je m’habille, le regarde. Je l’observe dormir, en fais mon deuil, sauf qu’il n’est pas mort, qu’il ne part pas, sauf qu’il ne dort pas et sans se retourner, me dit qu’il m’aime et me souhaite une bonne journée. Je contrôle ma nausée, m’enferme dans mon silence et claque la porte sans me retourner.

La journée s’étire paresseusement, je me donne un air occupé en sachant que je ne trompe personne mais également que personne ne va me le reprocher. Les gens ici ne me connaissent pas, et parce qu’ils ne me connaissent pas ils pensent me connaître trop bien : ils n’ont de moi que ce que je leur montre, ne prennent que ce que j’accepte de donner, et parce que je n’arrive plus à donner ils scindent mon caractère en deux : quand je vais bien, et quand je ne vais pas bien. Et bien que ce soit plus complexe, bien qu’ils n’en découvrent jamais les raisons ils tapent à chaque fois dans le mille, petit jeu facile, et se persuadent alors qu’ils sont assez proches de moi pour me deviner.
Je pense à tout ça dans le métro : quand est-ce que cela a commencé ? Quand ai-je arrêté de vivre, vivre pour moi, vivre pour les autres, vivre pour lui aussi ? Vivre pour lui, surtout… Quand ai-je accepté de me laisser mourir, branchant mon corps sur un cycle routinier et laissant mon esprit gentiment se consumer ? Je répète les mêmes gestes chaque jour, les mêmes mots pour des personnes auxquelles j’ai cessé depuis bien longtemps de m’intéresser. Je me revois, jeune, mais pas gamin, mais pas crédule, simplement jeune et encore en vie, refusant la simplicité de la vie, rejetant le travail rébarbatif huit heures derrière un bureau, chaque jour, chaque semaine, condamnant la monotonie de la vie en me promettant que jamais je ne deviendrai comme cela. Sauf que je suis devenu exactement cela et qu’il ne s’agit plus d’un métier, de choix, qu’il ne s’agit plus de contrôle et de rêves mais que dans la grande usine de la vie, riches comme pauvres, ouvriers comme cadres sont condamnés au travail à la chaîne s’ils se laissent aller à la lassitude et à l’abandon de soi : je me suis abandonné il y a longtemps, trop longtemps, et même en regardant en arrière je n’arrive plus à distinguer le môme que j’étais, à qui j’ai fait une promesse que je n’ai pas su tenir.

Le chemin est court depuis la station jusqu’à chez moi. Peu de distance, peu de boutiques, pas assez d’étages : je suis en manque des prétextes qui pourraient me sauver, me retenir de pousser la porte après y avoir introduit la clé. Je pourrais fuir, partir, mais ça ne règlerait pas la question. Pour beaucoup ce serait de la lâcheté : moi je n’ai même pas les couilles de l’envisager. Devant la porte je respire avant la plongée en apnée. Je l’entends chanter en préparant la cuisine, ça sent bon, il a toujours été doué. Comment peut-il ignorer ce qui nous arrive ? Comment peut-il siffloter, inconscient de ce flot de pensées qui se déverse dans ma tête ? Je me gifle mentalement, parce que je sais en me disant ça que je ne cherche pas à comprendre mais à me déculpabiliser, comme si le plus grave n’était pas ce que j’allais faire, mais son incapacité à le prévoir. J’ouvre la porte, il ne m’entend pas. Pourtant la cuisine est juste à côté de l’entrée. Je me retiens de tousser, ou de lui mettre une main sur l’épaule, je me retiens de l’embrasser. Au lieu de ça je pose mon trousseau, enlève mon manteau, prends même le temps de l’accrocher. Au lieu de ça je joue au petit con une dernière fois, et dans une position significative, le regard lourd, l’air grave, les bras croisés, je l’attends assis dans le salon, dans le fauteuil qui fait face à la porte qu’à un moment ou un autre, il va devoir emprunter.

Il arrive en chantant, toujours, des assiettes dans une main, des couverts dans l’autre, il arrive et me voit, et soudain il n’est plus à deux mètres mais à l’autre bout de la route, un point évanescent qui ne cesse de s’éloigner. Et parce qu’il est loin, parce que je suis lâche, je crie pour lui parler.

Ca dure des heures.

Le dîner est froid depuis longtemps. Il avait fait des lasagnes, je le sais parce qu’il s’est levé sans rien dire, qu’il a laissé tous mes reproches lui tomber dessus, parce que je suis la pluie et qu’il est le sol, et que rien ne peut m’empêcher de le transpercer. Je le sais parce qu’après s’être levé il est allé dans la cuisine, je l’ai suivi, et il m’a demandé si j’avais faim. Je n’ai pas pu répondre. Je suis retourné dans le salon, je l’ai écouté rester muet, s’affairant dans la cuisine pour ne pas avoir à me regarder. Et comme il revient je défie son regard, je me force à le fixer même si j’ai mal, même si j’ai honte, pour chercher dans ses yeux une trace de colère, de haine, de déception ou de blessure, un semblant de défaut auquel me raccrocher. Je vois sa mâchoire se contracter, tous les mots qu’il pourrait prononcer et qui pourtant butent sur ses lèvres closes ; puis il s’assied à côté de moi, me prend la main et je sens alors dans la manière dont nos doigts s’emboîtent parfaitement que c’est fini, que j’ai pris tout ce qu’il y avait à prendre, et que je vis sur nos restes depuis des mois, des années. Et je pense que lui aussi l’a compris, jusqu’à ce que nos regards se croisent à nouveau, jusqu’à ce qu’il se penche à mon oreille pour me murmurer :

- J’ai mis le plat dans le frigo. Si tu as faim… Moi je vais me coucher.

Et tout s’effondre. Je me lève alors qu’il se tourne, le hèle alors qu’il s’éloigne, et nos deux corps se font face comme dans un western, à savoir qui dégainera le premier. Mais parce que j’en ai marre de tirer à blanc, parce que je suis épuisé de continuer à jouer, j’appuie sur la détente en sachant que même sans viser, je saurai nous tuer.

- Pourquoi on est encore ensemble ? Hein ? Pourquoi, putain ? Parce qu’on s’aime, c’est ça ? Parce qu’on s’aime, ou parce qu’on a trop peur d’aimer à nouveau ?

Et pendant que je pose les questions sans attendre les réponses, les repoussant dans un coin de ma conscience en sachant que je les ai déjà, je l’agrippe désespérément et le secoue, comme si les sentiments allaient tomber, feuilles mortes s’échappant d’un arbre d’automne, et qu’il arrêterait alors de m’aimer.

- Laisse-moi partir… Laisse-moi partir, pitié, laisse-moi m’en aller…

Je ne retiens rien de mes larmes, rien de mes coups ; mes poings s’affaissent sur son torse, vagues creuses qui s’écrasent en vain sur une falaise bien trop haute, bien trop forte. J’ai le sel au coin de la bouche, les pleurs qui continuent de rouler sur mes joues, roulent, roulent encore, et mes jambes lâchent. Je suis là, étendu par terre, hoquetant et gémissant, tapant le parquet maintenant, fuyant son regard comme il me contemple, pitoyable, à moitié noyé dans mon chagrin.

Et sans dire un mot, sans faire de bruit, il s’allonge à côté de moi, sa tête posée sur la mienne, son corps suivant la courbe du mien, ses paumes à plat sur mon dos, et je sais sans qu’il le dise que c’est la dernière fois que l’on s’étreint. Il passe un bras autour des miens, j’attrape sa main et embrasse ses doigts, mais nerveusement, mais avidement, les broie aussi sans doute. Ca semble n’être qu’une seconde, ça dure des heures, des heures durant lesquelles je reste là, à tressaillir sous l’afflux des larmes, me purgeant de toute notre histoire, laissant fuir entre les lattes du parquet toutes les minutes passées ensemble, et toutes celles qu’on n’a pas pu sauver.

Quand j’ouvre les yeux il n’est plus là. Je suis étendu sur le lit, je ne me souviens même pas l’avoir atteint, et quelque chose, quelqu’un me dit en silence que c’est lui qui m’a porté jusqu‘ici, petite voix dans la tête, souffleur invisible qui a tout observé et me rapporte ce qu’il s’est passé. Il est resté contre moi jusqu’à ce que je me calme, jusqu’à ce que je m’endorme, puis il m’a soulevé et amené dans la chambre. Il a retiré mes vêtements, avec pudeur, comme si déjà on ne s’appartenait plus, a replié la couverture sur moi et m’a regardé dormir encore un peu, pour se créer un ultime souvenir, qu’il a soigneusement rangé aux côtés de tous les autres. Il a fait le tour de la chambre, puis de l’appartement, ramassant ses affaires éparpillées au fil des mois. Ici un pull, là un livre, des petits bouts de vie qui ont été autant de tirets entre nos deux vies, de choses partagées parce qu’on était un couple. Et c’est ce qu’il s’est dit, au moment de s’en aller : on avait été un couple, un couple heureux, et supprimer toute trace de lui dans cet endroit ne supprimerait pas pour autant celles laissées par son passage dans mon existence. Alors il a fait à nouveau le tour de l’appartement, replaçant sa brosse à dents dans le verre de la salle de bains, une photo de nous deux sur l’étagère de la chambre, puis a écrit un mot qu’il a laissé en évidence sur le frigo. Et si la petite voix sait tout ça, c’est aussi parce qu’elle l’a vu, ce mot, et qu’elle l’a lu en même temps que moi…

« Ce n’est pas parce que tout est fini que ça n’a jamais commencé. Je t’aime. »

Pendant les travaux…

9 décembre 2008 par tinissou

… l’activité continue.

Veuillez m’excuser pour ces quelques semaines de disette, mais je déménage et entre les cartons, un changement radical de vie et un accès Internet qui peine à arriver jusqu’à moi, il n’a pas été évident de trouver un moment pour prévenir, comme pour écrire d’ailleurs. Mais je posterai cette semaine et le blog retrouvera une parution plus régulière d’ici la semaine prochaine.

Bien à vous,
Niels.

Jaloux

27 novembre 2008 par tinissou

jaloux

 

Quand je l’ai rencontrée, elle était déjà à lui. Elle n’était pas une fille anonyme, une nouvelle venue dans mon petit monde, non : elle était celle qu’il m’avait décrite pendant des jours entiers, celle dont je connaissais déjà, sans ne l’avoir jamais vue, les tics, les sourires, les forces et les faiblesses, les projets, les espoirs, et tout le reste. Elle n’était pas une personne à part entière, elle était sa part à lui, celle qui le complétait, qui faisait de lui un « eux » et de nous un je.
Quand je l’ai rencontrée, j’ai perdu un peu de mon meilleur ami, et gagné un peu d‘elle.

C’est devenu de plus en plus dur de marcher avec eux. C’est devenu de plus en plus dur de faire semblant de ne rien ressentir.

***

 

- Je crois que je suis amoureux.

J’avais arrêté de trancher mes petits bouts de jambon, remisé la salade parisienne à des années lumière de ma pensée, levé les yeux : il avait soutenu mon regard, et je me souviens avoir pensé merde, c’est sérieux. Cette fois, c’est sérieux. On ne dit rien pendant quelques secondes, puis il explosa de rire, comme on craque après s’être libéré d’un poids en des réactions diverses, tantôt tristes, tantôt effrayantes, souvent imprévisibles. Mais la joie sur son visage, la joie à ce moment-là, cette confession qui n’en valait pas d’autres, parce qu’elle n’était pas grave, pas compliquée, pas ambiguë mais simplement belle, et heureuse et attendue, cette joie-là… cette joie-là valait tous les sourires du monde.

- Putain, j’en reviens pas, j’suis amoureux mec !

J’avais contrôlé du mieux possible le tressaillement qui parcourait mon dos. « Mec ». Mec, c’était rien pour moi, ça ne signifiait aucune proximité, aucun sentiment, ça ne signifiait pas que mon meilleur ami était en train de faire son boulot de meilleur ami en me faisant partager un moment fort de sa vie. Mec, ça occultait toutes les fois où il avait pleuré dans mes bras, où l’on s’était endormi tête bêche au cinéma, à la première séance du matin, parce qu’on sortait de boîte et que, gamins en appétit d’autonomie, on ne voulait pas rentrer tout de suite mais exister, ou prétendre le faire, en renversant les codes et essayant de nous prouver que l’on pouvait encaisser une nuit blanche et son lendemain. Mec, ça remettait en cause des années d’amitié, du premier touche-pipi innocent aux compétitions scabreuses sur nos performances sexuelles avec nos copines respectives, et le nombre de fois où l’on avait été appelé à en changer. Mec donnait le premier coup de pelle et commençait à creuser le fossé entre deux garçons qui partageaient une colocation, mais pas seulement, mais pas exactement, et se retrouvaient obligés de grandir.

Alors j’avais joué le jeu : j’avais posé les questions de rigueur, de son prénom (Lucile) aux circonstances de leur rencontre (une soirée anecdotique organisée par on s’en branle). J’avais rassemblé les informations, coché les cases, et puis quand il s’était agi de se séparer, lui pour aller la retrouver, moi pour aller travailler, j’avais tenté de classer le dossier. D’habitude avec lui, je rangeais les discussions selon deux catégories très simples : les choses à retenir, comme cette nuit entière à se balader dans Paris en l’écoutant parler de son père mort ou la fois où il m’avait avoué avoir tenté de se suicider, quelques mois plus tôt, alors qu’on vivait déjà dans le même appartement et que je ne m’étais rendu compte de rien ; et les choses à oublier rapidement, les inutiles, comme sa dernière conquête d’un soir ou ses rêves de devenir un grand musicien, quand il n’avait jamais joué que du pipeau durant ses quatre années de collège. Mais là, là, une partie de moi avait envie de jeter tout ça à la corbeille, comme si elle n’était qu’une fille de plus, comme si elle n’était effectivement qu’un élément perturbateur dans notre vie de vieux couple et qu’elle ne méritait pas d’exister, ni pour lui ni pour moi. Sauf que l’autre moi avait entendu des sentiments, observé des regards et son visage animé lorsqu’il en parlait : l’autre moi, lâche, avait compris qu’on n’était pas un vieux couple mais deux entités distinctes qui allaient devoir composer avec leur propre vie, et que la sienne prenait irrémédiablement une direction qui s’éloignait de ma trajectoire.

Je m’étais rendu compte que j’étais amoureux de lui quand on avait douze ans, et qu’il était capable de voler un bonbon chez l’infâme marchand du coin de la rue, juste à côté de notre collège, pour ensuite se diriger vers une fillette de primaire qui pleurait à chaudes larmes sur le parvis de l’école et lui tendre la réglisse avec un grand sourire encourageant. Ce côté Robin des Bois charmeur, avec son background d’orphelin et sa témérité justicière, m’avait séduit depuis les bancs des la maternelle et on n’avait depuis jamais cessé d’être amis. Il n’y avait aucun malentendu, on plaisait et aimait plaire aux filles même à notre âge, et rien n’avait changé depuis ; mais, oui, toute attraction physique mise à part, j’étais amoureux de la personne qu’il était et rêvait secrètement, un jour, de pouvoir lui ressembler. Et ce jour-là, cet instant précis où du haut de mes vingt ans j’exultais de bonheur pour lui, ce gosse de douze ans qui sommeillait sagement en mois depuis toutes ces années s’était réveillé, et boudait comme jamais auparavant. Parce que jamais, jamais je n’avais été aussi prêt de le perdre.

Et puis je m’étais résigné à la rencontrer : mes sens étaient en alerte, ce jour-là, et ma mitraillette à vannes prête à décharger. J’étais ce bloc de glace sur la défensive, cette forteresse imprenable dont on sait d’avance qu’on n’arrivera jamais à la conquérir. On avait rendez-vous tous les trois dans un café, notre café, un endroit à la signification particulière puisque c’était là que, tous les deux, on avait l’habitude de rompre avec notre copine du moment dès que ça devenait trop sérieux, ou trop ennuyeux, ou trop… trop. C’était lui qui avait choisi, m’assurant qu’il n’aurait jamais à cœur de la quitter entre ces murs, à notre table, et que c’était forcément un signe que ça allait marcher. Je m’étais tu durant tout le trajet, observant vaguement les gens dans le métro pendant qu’il me parlait encore d’elle, essayant de me la figurer en prenant ici et là, sur les autres passagères du wagon, des éléments plausibles de son apparence, son attitude ou son style vestimentaire. L’éclectisme de la marée humaine qui abondait à chaque arrêt m’offrait le matériel nécessaire pour constituer ce patchwork de femme, et je maudissais chacune de ces filles trop belles, ou trop bien habillées. Quand on s’était finalement assis en l’attendant, moi faisant remarquer dans une blague qui tomba à plat qu’au moins, elle n’avait pas pour elle sa ponctualité, je la haïssais déjà. Les dix minutes suivantes, j’avais envisagé chaque fille qui passait dans la rue ou poussait la porte du café comme une candidate potentielle, m’accrochant ici à un maquillage douteux, là à des restes d’acné comme autant de défauts salvateurs pour faire capoter cette histoire rapidement. Ma schizophrénie désormais visiblement déclarée, je me répugnais à imaginer une fin hâtive à une histoire qui l’avait si profondément transformé que j’en avais oublié que je le connaissais par cœur. Mais parce que je le connaissais effectivement par cœur, je savais aussi qu’aucune de ces prétendantes n’était la bonne et quand elle s’approcha enfin de nous, je compris que c’était elle, qu’elle était parfaite pour lui et qu’elle-même était aussi amoureuse qu’il ne l’était.

Ses premiers mots n’avaient pas été « Salut, je m’appelle Lucile mais mon vrai prénom c’est Stacy, et si je suis si blonde et si conne, c’est parce que je n’ai pas mon bac mais j’ai passé mon brevet de secouriste quand j’ai postulé pour Alerte à Oléron », comme je me l’étais figuré. Elle était timide sans être gauche, nous fit un grand sourire en nous rejoignant, puis déposa un rapide baiser sur ses lèvres avant de se tourner vers moi, de me juger du regard, oh, trois secondes, et de me prendre dans ses bras comme si j’étais son meilleur ami à elle aussi.

- Je suis tellement contente de te rencontrer enfin ! Il m’a tellement parlé de toi, il es tellement proche de toi que je stressais à l’idée de ne pas être à la hauteur. Et j’arrive en retard en plus, j’ai raté ma station parce que je lisais, je suis désolée…

Waouh, pensai-je. Franche, directe. Il m’en faut plus, mais quand même.

- Enfin bref, encore désolée, surtout que j’avais tellement hâte de te rencontrer… Je voulais donner une bonne première impression, mais je crois que je vais devoir me concentrer sur la seconde maintenant, me dit-elle avec un clin d’œil.

Et la vérité c’était que non, elle n’avait pas besoin de faire d’efforts pour me convaincre qu’elle en valait la peine, qu’elle n’était pas là par hasard et qu’à partir de maintenant, elle comptait. Qu’elle comptait pour lui, autant que moi, même si différemment, et qu’elle rentrait tout simplement dans l’équation de notre vie. Parce qu’à l’instant où ses bras avaient enserré les miens, où elle avait planté ses lèvres sur ma joue et avait laissé son parfum s’infiltrer dans mes narines, en laissant une trace sur tous mes vêtements, mais discrète et pourtant indélébile, j’avais compris que je ne pourrais pas la détester, et que ce qui pourrait m’arriver de pire serait au contraire de l’aimer. Elle était comme il me l’avait dépeinte, douce et spontanée, drôle et intelligente, et lucide, et vivante. Il y avait comme une aura autour d’elle, où chaque couleur voyait son éclat vivifié, où chaque sourire se décuplait en intensité, qu’importe que ce fut le sien ou celui du serveur, ou une autre cliente. Tout respirait chez elle, ses cheveux blonds, ses pommettes rosies par le froid de novembre, ses mains qui s’agitaient au rythme de la conversation, son rire qui faisait vibrer l’air même quelques secondes encore après l’avoir étouffé. Elle avançait en terrain connu sans en donner l’air, parce que son numéro de charme n’en était pas un : elle ne jouait pas à me plaire, elle me plaisait naturellement parce qu’elle l’était. Naturelle. Et, aussi évidemment que j’avais compris à douze ans que j’étais amoureux de mon meilleur ami, je compris qu’à l’instant, je venais de tomber amoureux d’elle, et que c’était simplement bien plus problématique que ça n’avait pu l’être des années auparavant.

*

- Alors, comment tu la trouves ?

Il me posa la question en connaissant la réponse, parce qu’elle était évidente. Comme leur histoire était évidente, d’ailleurs. Alors je lui donnai ce qu’il attendait : ma bénédiction.

- Elle est… super. Sincèrement, elle est géniale, je comprends pourquoi tu as craqué.

Il me sourit, comme pour dire « C’est vrai ? » et je lui répondis par un clin d’œil qui disait oui, c’est vrai. C’est vrai, elle est super et c’est vrai, vous êtes faits l’un pour l’autre ; et oui, c’est vrai, ce que tu vis, vrai de vrai. Il conserva son air béat jusqu’à ce qu’elle revienne des toilettes, et mes certitudes mises à mal, mon canon à haine enrayé, je battis en retraite sous un faux prétexte pour m’en aller. Je les saluai avec distance, un sourire triste au coin des lèvres, répétai à nouveau que j’avais été enchanté de la rencontrer avant de disparaître dans le froid mordant de la nuit parisienne. En marchant précipitamment, je n’entendis pas tout de suite sa course effrénée pour me rattraper : le cliquetis de ses talons me fit faire volte-face, et je me retrouvai nez à nez avec elle, à bout de souffle, frémissant de n’avoir même pas mis son manteau pour me courir après, alors que la fraîcheur du soir la cueillait.

- Tu es parti vite.
- Oui, désolé. J’avais quelque chose à faire aujourd’hui, j’ai décalé pour pouvoir te rencontrer mais là je suis déjà très en retard, alors…
- Alors… je comprends. J’avais peur que ce soit de ma faute, peur d’avoir dit quelque chose de mal ou je ne sais quoi, d’ailleurs.

Sa réflexion me fit sourire : décidément, elle était vraiment spéciale.

- Non, non, ne t’en fais pas, ça n’a rien à voir avec toi. Et comme je te l’ai déjà dit, je suis très heureux de te connaître, très heureux pour vous deux en fait.

Elle sembla confuse, un instant, puis secoua la tête comme pour chasser de mauvaises pensées.

- Moi aussi, j’ai été contente. Tu sais, il parle de toi tout le temps, tu es comme un frère pour lui. Tes réactions, ton avis… C’est très important pour lui, alors ça doit l’être pour moi aussi. C’est pour ça que je t’ai couru après : je ne voulais pas être la raison de ton départ précipité.
- Sois rassurée, alors.

Elle hésita encore quelques secondes.

- Bon, et bien, j’y vais. Enfin j’y retourne, sinon il va s’inquiéter.
- Vas-y. Moi aussi il faut que j’y aille. De toute façon on aura l’occasion de se revoir, n’est-ce pas ?

Elle me rendit mon sourire.

- J’y compte bien.

Puis me prit la main, se pencha sur ma joue pour y laisser un léger baiser, avant de se retourner pour s’en aller.

***

 

Quand je l’ai rencontrée, je suis tombé amoureux d’elle. Et ces moments-là, ces bises volées au rythme des « bonjour » et des « au revoir » sont devenues de plus en plus pénibles depuis cette nuit.

- Alors, tu en penses quoi ?

Je la regarde, oublie l’espace d’un instant qu’on est trois, pas deux, et détaille son sourire jusqu’à sentir mes yeux piquer et s’embuer.

- Je ne sais pas, dis-je. C’est vous qui voyez.
- Bah non, bêta. On est trois à manger, donc on est trois à décider.

Dans ma tête, une voix crie « Oui, mais vous êtes deux et je suis seul, alors… » et je l’ignore, je fais semblant de m’intéresser aux prospectus des livraisons à domicile, quid du japonais, du chinois ou de la pizza ; en désigne un au hasard, et me terre à nouveau dans mon silence. Ils se mettent finalement d’accord pour une pizza, quand je crois avoir choisi sushis, et tandis qu’il part s’isoler pour passer la commande elle me dévisage tranquillement, un air soucieux lui voilant les yeux.

- Qu’est-ce qu’il y a ?

La question n’est pas une agression, mais je me replie sous ma carapace invisible.

- Rien, pourquoi ?
- Je ne sais pas. Tu es… bizarre, depuis quelques temps. Parfois j’ai l’impression que tu m’apprécies, et d’autres fois non. C’est parce que je suis une fille, que j’ai cassé un peu votre petite routine ? Ou c’est simplement moi, peut-être, mon caractère… Je ne sais pas, c’est peut-être toi. Mais il y a quelque chose de différent, dans ton attitude, quelque chose qui n’était pas là au début.

Je souris malgré moi. Au début… au début c’était plus simple, parce qu’elle n’était qu’une option, un élément facultatif : je décidais de manger avec eux ou non, de passer du temps avec elle ou non. Mais depuis qu’elle a quasiment emménagé ici, depuis qu’ils ont franchi une à une toutes les étapes préparatoires aux grandes histoires et avec succès, de surcroît, je ne peux plus l’éviter. Et je ne peux plus prétendre. Alors je fais l’inverse : je la nargue, je la rabaisse, je me moque d’elle. Je joue et perds, parce que plutôt que de la faire fuir je la fais s’accrocher, pour comprendre, pour corriger, parce qu’elle est comme ça et que je ne parviens pas à mettre de la distance entre nous. Et j’en ai marre de la savoir si proche, et si loin à la fois, tellement loin…

- Tu t’en fais pour rien, ma belle. J’ai juste l’esprit ailleurs, en ce moment, je suis un peu préoccupé. Le boulot, la famille, tout ça. D’ailleurs je vais aller chercher les pizzas, ça me fera marcher, prendre l’air, un peu. Et puis à emporter il y en a une offerte, non ? J’ai faim.

Elle fait une moue boudeuse, n’y croit pas, ne me croit pas et elle a raison. Mais je suis plus rapide, je prends mes clés, me lève en grimaçant, les jambes ankylosées de les avoir si peu sollicitées aujourd’hui, et sors de l’appartement. Je fais trois pas, m’effondre contre le mur, rampe presque jusqu’en bas des escaliers en m’accrochant désespérément à la rambarde, traverse la cour, passe la porte de l’immeuble ; explose. Les idées, les envies, le dégoût, tout tourbillonne en moi et je m’assieds pour que stoppe ce vertige insensé. Je reste à peine une minute, ça dure des heures, et me force à allumer une cigarette pour me fournir une raison de m’asphyxier. Je passe une rue, deux rues, je l’entends courir derrière moi, comme le premier jour, ses talons résonnent, je vais plus vite ; j’accélère encore, tourne, mauvaise chemin, tant pis, je passe devant le groupe de jeunes qui me demandent une clope, deux euros, ma montre, je n’en sais rien, non, je n’ai rien, désolé. Je regarde par-dessus mon épaule, comme si j’étais traqué, en tout cas je suis suivi, je la vois, elle me voit, je me retourne, elle m’appelle, je l’ignore. J’avance, les bras en avant, je ne vois plus rien, je trébuche, elle me rattrape, je m’enfonce, elle me serre. On tombe sur les pavés, je respire son parfum, j’happe l’air comme je peux, elle me serre toujours, je ne veux plus bouger. Et je ne bouge plus.

Je pense que je me suis évanoui. Mais dix minutes plus tard, on est toujours là, moi dans ses bras, elle qui m’embrasse les cheveux et me répète à l’oreille que ça va aller, tout va aller… J’en profite quelques secondes encore, les capture, précieux trésor, puis me dégage sans violence avant de lui faire face.

- Ca va mieux, c’est bon. Merci.

Elle a gardé ma main dans la sienne, et mon cœur transperce ma poitrine à chaque battement.

- Non, ça ne va pas. Ca se voit, que ça ne va pas. Qu’est-ce qui se passe ?

Je réfléchis aux solutions de repli, n’en voit aucune. En tout cas, aucune viable à long terme. Et je suis fatigué de jouer au salaud irascible. Alors je me lance.

- Qu’est-ce qui te plaît, chez lui ?

Elle n’est pas surprise par la question, ou ne le montre pas ; elle voit même plus loin que sa formulation, et je vois dans ses yeux s‘allumer la lumière d‘évidence qui précise, s‘il le fallait encore, qu‘elle a compris. Tant pis pour mon acharnement de ces dernières semaines.

- Je ne sais pas. Il est… spécial. Différent.

Et je baisse les yeux, parce que ça ne dit rien et tout à la fois ; parce que je le sais autant qu’elle, que je suis d’accord avec elle. Il est différent. Il n’est pas moi. Et je ne suis définitivement pas lui.

Elle resserre son emprise, me broie la main dans une caresse pour m’obliger à la regarder, et quand je relève mes yeux les larmes pointent à nouveau leur petite tête aqueuse.

- Toi aussi tu es différent.

Je m’esclaffe piteusement. Pathétique.

- Non, je ne crois pas. Je ne suis pas différent. Moi, je suis comme tous les mecs, je suis jaloux. Je suis jaloux de toi, parce que tu vois plus mon meilleur ami que moi. Je suis jaloux de lui, parce qu’il a trouvé une fille belle comme jamais, adorable et intelligente, et que je fantasme sur elle depuis que je l’ai rencontrée. Je suis jaloux de celles qui arrivent à m’aimer sincèrement, et à ne pas détourner les yeux quand elles disent voir un futur avec moi. Et je suis jaloux des autres, tous les autres, qui arrivent à vivre sans se poser de questions et réussissent quand même à être heureux.

Elle sourit, se penche vers moi. M’embrasse, d’un baiser chaste mais réel, et mes lèvres s’emparent de ce moment en sachant que ce sera le dernier. Parce que dans ma tête la petite voix a tout observé, n’a rien fait pour m’arrêter mais me signale maintenant que ça suffit, ces conneries. Qu’il y a trop à perdre, et elle a raison. J’ai trop à perdre.

Elle ouvre la bouche, peut-être pour s’excuser, peut-être pour expliquer :je plaque un doigt sur la mienne, un « chut » de gamin, comme un code secret pour dire que j’ai compris, et qu’il n’y a pas besoin de parler. Je l’aide à se relever, et on marche silencieusement jusqu’à la pizzeria. Sur le chemin du retour, elle me prend le bras et je ne la repousse pas, parce qu’il n’y a pas d’ambiguïté dans son geste, simplement une tentative pour recoller les pots cassés et apprendre à aller de l’avant. Parce qu’elle existe, et moi aussi, et tant qu’il y aura ce trait d’union entre nous, mon meilleur ami devenu son petit ami, il nous faudra apprendre à composer avec. Au pied de l’immeuble, elle s’arrête et se tourne vers moi.

- Tu sais…

Je la coupe.

- Pitié, ne me sors pas un vieux truc, genre « tu en trouveras une autre, bien mieux, et ce sera merveilleux » ou une autre bêtise dans le genre. Par pitié.

Elle me fait un clin d’œil.

- Je vois qu’on a bien appris sa leçon, jeune homme, mais ce n’est pas ce que j’allais dire. Tu sais… tes yeux. Tes yeux, ils sont magnifiques. Ils sont plus beaux que les siens. De ça par exemple, tu n’as aucune raison d’être jaloux.

Elle éclate de rire, compose le code et s’engouffre derrière la porte. Je récupère les miettes, cette bouée qu’elle me lance pour m’éviter de sombrer ; lance un rapide coup d’œil au miroir dans le hall d’entrée et repère, derrière les larmes, les doutes et les fêlures, le bleu de mon iris. Et la petite voix dans ma tête de me confirmer que, une fois encore, elle n’a pas totalement tort.

I miss you more than I knew…

10 novembre 2008 par tinissou

… but I never thought it would end like this.

 

()

8 novembre 2008 par tinissou

Foutues résolutions du nouvel an !

(J’ai beaucoup travaillé. Beaucoup. Et peu dormi. Mais le blog reprend une activité normale dès demain, enjoy.)

Gemini

2 octobre 2008 par tinissou

 

 

À peine deux ans auparavant, Matthieu était sûr. Sûr de lui, sûr de son avenir, sûr de ses choix. Il savait. Il savait comme on sait les choses apprises en cours, les infos que l’on lit dans les journaux, voit dans les émissions ; de ces convictions qui n’en sont pas, quand on adhère à des pensées qui ne sont jamais que celles des autres. Mais ça, c’était il y a deux semaines.

- C’est drôle, non ? Cette vie.
Il s’arracha de ses préoccupations, juste quelques instants, juste pour remarquer le clochard qui lisait à côté de lui. Il ne mendiait pas, il ne baissait pas la tête, il ne titubait même pas, non. Il lisait.

- Pardon ?

Le vieil homme le regarda, et ses yeux étaient bleus, d’un bleu ciel sans nuages qui illuminait son visage émacié. Oh, il avait bien les traits affaissés, et cette peau mal rasée si caractéristique des hommes qui ont perdu l’habitude d’en prendre soin ; mais il était bien, enfin… pour un clochard.

- Je disais que c’était drôle, cette vie. Un jour on a tout, on croit tout avoir en tout cas, persuadé que l’on est d’avoir atteint une forme de bonheur. Quelque chose comme ça. Et du jour au lendemain, pour rien, pour tout, on est un autre. Différent. Pauvre, sans abri, sans famille ni amis, simplement différent.

Son regard s’était perdu dans le vague du trottoir où il était assis.

- Oui, c’est ça, différent, dit-il. Mais pas moins heureux, non. Pas moins heureux.

Matthieu resta pensif. Ce pouvait être un charabia d’ivrogne, mais alors d’ivrogne sain d’esprit. Ce pouvait être, aussi, la leçon de vie de quelqu’un qui avait déjà vécu la sienne. Et il opta pour cette deuxième solution.

- Oui, c’est vrai. C’est drôle, la vie.

Le clochard le regarda, mi-amusé mi-reconnaissant, surpris, sans doute, de l’attention que quelqu’un daignait enfin lui porter.

- Eh oui, soupira-t-il. Drôle de vie.

Puis, en se levant pour s’éloigner, sans plus accorder un regard à Matthieu, il ajouta :

- Une vie d’incertitudes. C’est certain.

***

 

Il venait d’avoir dix-sept ans quand il rencontra Lola. Il n’avait jamais eu de petite amie, plus par paresse qu’autre chose, trop conscient d’avoir un physique agréable pour l’ignorer mais insensible jusqu’alors, du moins le prétendait-il, aux avances de ses camarades de classe. La réalité, c’était qu’il avait peur. Peut-être. Il avait cette volonté stupide, désuète aux yeux des autres, d’attendre d’être prêt, comme s’il choisirait la personne au lieu qu’elle vienne à lui, sans n’avoir pour autant aucun critère de sélection particulier. Ne pas commencer trop tôt : ne pas faire d’erreurs. Ne pas commencer trop tard : ne pas passer pour…

Dix-sept ans c’était le bon âge selon lui, si tant est qu’il y en ait un, et cette année de terminale Lola était arrivée dans son lycée. On lui avait dit que ça n’arrivait jamais, ici, que les futurs bacheliers n’étaient admis qu’à partir de la seconde, et que jusqu’au jour du diplôme il y avait souvent des pertes – un écrémage propre aux boîtes à bac – mais jamais d’admissions. Mais elle était là. Et elle était belle… Si belle. Il s’était immédiatement proposé de lui faire découvrir l’établissement, ses structures, ses élèves. De fil en aiguille, ils avaient passé de plus en plus de temps ensemble, même après les cours, surtout après les cours, jusqu’à ce qu’il lui fasse une grande déclaration pompeuse qu’elle avait éclipsé d’un éclat de rire, avant de l’embrasser tendrement. Un premier baiser est, par la force des choses, un instant unique : celui-là avait la saveur de la délivrance – ça y était, enfin, lui aussi l’avait fait – et le goût de l’excitation, de celles, primales, qui parcourent l’échine et activent les sens. Il se sentait capable de lui dire je t’aime et de la demander en mariage dans la foulée, mais parce qu’il avait dix-sept ans et que malgré son manque d’expérience il savait qu’on ne dit pas ce genre de choses à cet âge, il s’était abstenu. Une aubaine : les filles ont peur des garçons qui s’engagent trop vite, même si elles déplorent quand ils ne le font pas du tout. Pour autant l’histoire, leur histoire, avait été très vite. Les premiers mois d’une relation sont ceux de l’exaltation, où le plus important n’est pas la personne avec qui on est en couple mais cette situation de binôme amoureux, qu’on affiche, revendique et idéalise aux yeux des autres. Ceux qui suivent sont les mois de la découverte réelle, peut-être les plus dangereux : ils impliquent plongées en apnée dans le passé de l’autre, perspectives d’avenir communes et surtout, surtout, introspections présentes. Au sixième mois, Matthieu et Lola étaient amoureux, avaient des projets et n’avaient pas peur : ils savaient. Oui, à cette époque encore, lui savait.

***

 

- J’ai un frère.

Matthieu arrêta la tasse à deux centimètres de ses lèvres puis, comme s’il s’agissait d’une annonce secondaire aux conséquences stériles, il fit mine de souffler sur un café de toute façon déjà froid.

- Ah oui ?

« Ah oui » n’est pas anecdotique. Il peut signifier tout autant « Tu m’en diras tant », « Vraiment ? » ou « Excuse-moi, je n’ai pas dû comprendre ». Il ne veut jamais simplement dire « Ah, oui ? ». La virgule brise l’entité, suppose l’acceptation puis le questionnement qui en découle. Mais on n’admet pas après six mois de relation l’existence d’un frère comme on apprendrait l’achat d’une nouvelle paire de chaussures. Dans deux petits mots, absolument anodins, il y a la naissance d’un doute : après tout, tout ce temps, que sais-je réellement de toi ?

- Oui. Jumeau. J’ai un frère jumeau.

Elle le regarda avec attention, cherchant à déceler chez lui toute trace de réaction, tout semblant d’émotion. De la colère, peut-être. Mais Matthieu resta impassible, trop perplexe pour s’affliger d’une telle révélation, si tardive. Il l’observa, s’imagina un instant ce frère qu’il ne connaissait pas, s’il ressemblait à Lola, pourquoi elle n’en avait jamais parlé : submergé par des questions qu’il n’arrivait pas à formuler, il inclina doucement la tête, lui fit ce signe imperceptible comme pour l’encourager à continuer. Alors elle lui dit. Son prénom, Chris, « pour Christophe mais il préfère Chris », avec une moue dédaigneuse qui témoignait de son scepticisme. Son physique, « juste comme moi, mais avec les cheveux courts » et ce petit rire si féminin, tout en retenue, comme pour balayer d’un éclat de potentielles tensions. Leur séparation, « pour ne pas passer le bac en même temps, au même endroit et s’étouffer, ou se comparer inutilement ». C’était donc ça, l’explication de son admission si tardive. Elle lui parlait d’un étranger qu’elle connaissait sur le bout des doigts, comme un frère et à juste titre, puisque c’était le sien. Il mémorisait, se concentrait sur l’ingurgitation de détails pour ne pas perdre pied. Puis le silence, et l’air soucieux de Lola, ses mains hésitant au-dessus de celles de Matthieu, avant de s’en emparer, de le forcer à la regarder. Et la question, évidente, attendue. Redoutée.

- Tu veux le rencontrer ?

Ils se défièrent du regard, et elle lut dans ses yeux que la question interrogeait bien plus que ce qu’elle demandait. Ça disait « Tu veux me faire confiance à nouveau, même si je t’ai caché une partie de ma vie, et qu’on continue d’avancer ensemble ? » et il n’en savait franchement rien. Parce que, pour la première fois sans doute, il n’était plus si sûr.

***

 

- Hé, Mat’ !

Il sourit en l’entendant, apprécia le moment en secret avant de se retourner. Son expression était redevenue neutre, pour que ce ne soit pas trop facile, pour qu’on ne puisse pas lire sur son visage le choix qu’il avait fait. Le deuxième choix qu’il avait fait.

***

 

Le premier remontait à deux semaines, donc. Il serra la main de Lola alors qu’ils passaient le seuil de sa maison, retint sa respiration et se répéta que c’était la bonne décision. Quand ils entrèrent dans le salon, il ne vit rien, rien sinon une vague forme étendue sur le canapé, plongé dans la contemplation d’un écran de télévision à la taille surdimensionnée. Lola jeta un dernier regard à Matthieu puis, se tournant vers l’être avachi encore inconscient de leur présence, toussa discrètement.

- Chris ? Je voudrais te présenter quelqu’un.

Le garçon releva la tête et les jambes de Matthieu flanchèrent : c’était Lola, en garçon, mais Lola quand même. Il avait les mêmes cheveux châtains, harmonieusement décoiffés dans un faux style débraillé, la même peau souple, mate, et ce bronzage rescapé des dernières vacances faisait ressortir des tâches de rousseur que Matthieu, pour les avoir observées depuis toujours sur Lola, connaissait bien. Chris se fendit d’un grand sourire, ses dents blanches, parfaitement alignées comme une invitation à l’apprécier immédiatement. Il se leva prestement, grand, bien dessiné, et franchit les quelques pas qui le séparaient de sa sœur pour l’embrasser. Puis, se tournant vers Matthieu, il lui fit un clin d’œil en lui serrant la main avant d’hésiter ; ils se regardèrent un instant, puis Chris haussa les épaules et opta finalement pour une bise sonore qu’il alla planter sur la joue de Matthieu.

- Alors, c’est toi.

Ce n’était pas une question, juste une constatation, et Matthieu sut ainsi que s’il venait d’apprendre son existence, Chris était déjà au courant du rôle qu’il jouait dans la vie de sa sœur.

- Effectivement. C’est moi.

La naïveté de sa réponse fit rire Chris, et Matthieu se détendit enfin. Chris n’était pas l’ennemi, ni un étranger : c’était le frère de Lola, et ça semblait tellement évident maintenant, comme si les voir ensemble était naturel et que Matthieu avait toujours su.

- Lo m’a tellement parlé de toi !

Lo. C’était joli, Lo. Il se sentait un peu merdeux, un peu bête d’être soudain jaloux de ce surnom et de ce qu’il représentait : l’histoire commune d’un frère et d’une sœur, une histoire qui avait largement précédé la sienne. Ce n’était pas lui qui devait accueillir Chris dans sa vie, mais l’inverse : il avait l’antécédent, la priorité et il s’acquitta de sa tâche avec brio. Sous l’œil amusé de Lola, il lui posa des dizaines de questions, certaines dont il connaissait déjà les réponses, probablement, par convenance. D’autres plus incongrues, plus personnelles aussi. Matthieu y répondait du mieux possible, se livrant tant qu’il le pouvait pour ne pas jouer l’ingrat ; s’hasardait lui aussi à quelques interrogations, et chacun d’eux remplirent les blancs durant ce qui semblait être une éternité. Ce fut Lola qui brisa le rythme, interrompant son frère pour signaler qu’elle avait son cours de piano. Elle se leva, et quand Matthieu l’imita Chris l’interrompit d’une main sur le bras.

- Tu as quelque chose à faire également, Matthieu ?

Il se tourna vers Lola, qui regarda Matthieu, pris entre deux feux. Comme elle ne disait rien, il sourit.

- Non, non, mais je pensais accompagner Lola…
- Oh.

La déception était perceptible dans la voix de Chris.

- Dans ce cas…
- Attends, Chris. Matthieu, je peux y aller seule, tu sais ? Ça vous laissera l’occasion de discuter un peu de moi. Ce qui n’est pas un mal, remarque, après ma relative absence dans vos sujets de conversation depuis tout à l’heure.

Et ce petit rire, encore. Matthieu l’analysa, se plongea dans ses yeux pour y lire une certaine gêne, ou une proposition faite sous la contrainte ; mais non. Elle l’embrassa affectueusement, ébouriffa la tête de son frère puis disparut dans l’entrée. Matthieu attendit trois, quatre secondes après avoir entendu la porte claquer avant de se rasseoir, et l’air était soudain lourd, le canapé bien moins confortable. Il n’avait plus de rempart, de garde-fou, plus rien pour se raccrocher face à ce qui l’attendait. Chris l’épia, un sourire au coin de la bouche.

- Ça te semble bizarre ? Tu as l’air embarrassé.

Puis, devant l’absence de réponse, il explosa de rire.

- Moi aussi, je le suis. C’est pour ça que je parle beaucoup, là, beaucoup pour ne rien dire.

Il rit encore.

- Et que je ris nerveusement. Aussi.

Matthieu esquissa un sourire, lui aussi, et tout à coup tout devint plus simple.

- Allez, viens, dit Chris. On va aller faire un tour, ça aura l’air moins… conventionnel.

***

 

- C’était un choix.

Matthieu le regarda, sans comprendre.

- Un choix ?
- Oui. Ce n’est pas ce que Lo t’a dit ?
- Oui. Non. Elle m’a dit que vous ne vouliez pas d’une compétition inutile et forcément néfaste entre vous, pour les études et le bac, mais je ne vois pas ça comme un choix.

Le regard de Chris se perdit dans le vide.

- Parce que ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. Ce n’est pas ça, le choix qu’on a fait.

Ils s’arrêtèrent sur un banc, dans un de ces parcs anonymes que seuls quelques initiés du quartier pouvaient connaître. Chris ramena ses genoux sous son menton, et ses cuisses se gonflèrent sous le coup de la contraction.

- Notre choix, ça a été de nous séparer. Pas pour les études, pas pour toujours mais… nous séparer.

Il plongea ses yeux gris acier dans ceux de Matthieu, qu’un frisson parcourut le long de l’échine. Il resserra son manteau, comme si c’était le froid qui avait provoqué ça.

- Tu sais, la vie de jumeaux n’est pas aussi simple, ou drôle ou intense qu’on puisse le dire. Parfois c’est juste usant. Dans nos rapports avec nos parents, nos amis, qu’on a toujours eu en commun, à l’école ou même simplement sur des opinions politiques, des loisirs ou que sais-je encore. On attend presque de jumeaux qu’ils aient une vie identique, même lorsqu’ils sont aussi différents qu’un garçon et une fille peuvent l’être. Et quand tu es jeune… quand tu es jeune c’est plaisant. C’est sécurisant. Tu n’es jamais seul, tu es toujours deux pour faire front, pour surmonter les épreuves et partager les bons moments. Mais tu grandis, on grandit tous, et ces différences imperceptibles pour les autres te sautent aux yeux. Tu n’as plus envie des mêmes choses, tu n’as plus les mêmes attentes. Et pourtant tu continues de prétendre, de donner le change, parce que c’est ça que l’on attend de toi… C’était ça que les gens attendaient de nous.

Il marqua une pause, ferma les yeux, revivant ces instants qui avaient précipité leur décision.

- Et un jour tu n’en peux plus. Tu étouffes. Tu t’étouffes, et tu étouffes l’autre ; mais parce que l’autre c’est aussi toi, un bout de toi, tu ne veux pas lui faire du mal. Alors tu t’éloignes, comme tu peux. Même si c’est aussi primaire, aussi banal que simplement changer d’école.

Il rouvrit les yeux et dévisagea à nouveau Matthieu, qui s’était perdu dans la contemplation de son visage. Chris lui décrocha un sourire charmeur, puis ferma à nouveau les yeux et doucement, comme si l’évocation de son passé lui donnait le droit à un peu de réconfort, il se laissa aller contre son épaule. Matthieu sentit son cœur s’arrêter, ses mains devenir moites, et l’espace d’un instant il envisagea de se lever et de reprendre sa marche, comme si de rien n’était. Mais il ne le fit pas : parce que cette tête, là, sur son épaule, ce visage endormi contre le sien avait stoppé le frisson qui le parcourait depuis que Lola était partie, et avait discrètement allumé un minuscule feu, quelque part dans un coin de son cœur.

Les deux semaines suivantes s’étirèrent sur ce qui sembla être des mois. Sans se concerter, ils s’étaient mis d’accord pour se revoir sans Lola, et leurs confessions étaient devenues plus fréquentes, et leurs étreintes physiques plus ambiguës. Matthieu était fasciné par ce garçon qu’il ne connaissait pas encore quelques jours auparavant, et sans s’en rendre compte il tomba amoureux de lui aussi facilement qu’il était tombé amoureux de Lola. Et parce que c’était dérangeant, et parce que c’était malhonnête il se torturait de plus en plus, sans savoir quoi faire ni où aller, dans quelle direction emmener sa vie. Jusqu’à ce fameux soir, ce dernier soir où, réunis tous les trois, il avait mis cartes sur table. Il s’attendait à voir Lola fondre en larmes, ou s’offusquer de ce que son propre frère et lui-même lui faisaient subir, il s’attendait à la voir crier, s’épuiser en incompréhension ; elle était restée impassible, et peut-être alors Matthieu avait-il pensé que ce lien indicible que l’on prête à tous les jumeaux existait réellement, parce qu’avant même qu’il ne lui dise elle savait. Ils avaient âprement discuté, tous les trois, comme s’il s’agissait d’une affaire administrative à régler et qu’un certain pragmatisme s’imposait. Mais ça n’avait rien à voir avec ça : c’était une histoire d’amour.

- Il faut que tu choisisses, Matthieu.

La situation était plus que douloureuse, et les légers tremblements dans la voix de Lola reflétaient à peine toute l’étendue de son désespoir. Chris, lui, s’excusait en larmes et les laissa là, non sans un dernier regard vers cette sœur qu’il avait trompée et déçue, et ce garçon qu’il ne pouvait plus espérer. Il avait fermé la porte du salon, avait franchi quelques mètres avant de s’effondrer, dos contre le mur, dans un déchirement de larmes et de dégoût. Quelques minutes plus tard Lola l’avait rejoint et, sans dire un mot, sans l’accabler ou le rassurer, sans l’accuser ou le disculper, elle avait passé un bras autour de ses épaules en retenant ses propres sanglots de couler.

 

Le récit est déstructuré. Ca permet d’y trouver une fin en plein milieu, par un système de mélange des temporalités, mais une fin ouverte ; sauf que j’ai également écrit une fin. Ca veut dire que j’ai fait un choix, et que vous en avez un à faire : soit l’histoire s’arrête là pour vous, sans savoir qui Matthieu a choisi ni si tout ça se termine bien, soit vous surlignez le pavé blanc en dessous pour aller au bout de cette histoire quitte, peut-être, à le regretter… :)

***

 

- Tu a choisi, alors ?

Matthieu le regarda, mettant volontairement quelques centimètres de distance entre eux deux. Chris lui sourit, faisant son maximum pour ne pas craquer, les yeux humides et les jambes flageolantes.

- Oui. Non. À vrai dire, ce n’était pas vraiment un choix. Hier soir, après ton départ, on a parlé avec Lola. Et ce qui en est sorti, c’est que je n’avais même pas de choix à faire : dans ses yeux, c’était déjà fini.

Il regarda Chris, le prit par la main.

- Viens. Il faut qu’on parle.

Ils marchèrent dans un dédale de rues, et Matthieu lui raconta : ces mois de relation, que Lola et lui n’avaient pas vécu de la même manière, et ses certitudes à lui qui n’étaient déjà plus les siennes, à elle. Son expression hier soir comme témoin de sa résignation, déjà. Et sa bénédiction silencieuse, vague, blessée mais pourtant réelle. Ils étaient arrivés devant ce banc, leur banc.

- À vrai dire, je pense qu’elle m’aurait quitté. C’était ma première relation sérieuse, ma première relation tout court d’ailleurs, et après coup je me rends compte que j’en ai certainement idéalisé la moitié. Je me suis accroché à cette idée de couple, à cette conviction que ça durerait toujours, peut-être pour n’avoir plus à penser au reste. Mais il y avait des indices, sûrement, et je n’ai pas voulu les voir.

Ils s’assirent, et Chris l’observa du coin de l’œil.

- Qu’est-ce qu’elle t’a dit, exactement ? Qu’est-ce qu’elle t’a dit d’autre ?

Matthieu lui sourit, d’un sourire un peu triste.

- Que j’étais trop sûr. Trop sûr de nous, trop sûr de moi. Que j’avais planifié notre histoire et notre couple sur la longueur, en oubliant peut-être les moments présents, et qu’elle s’était laissée embarquer là-dedans avec plaisir en pensant avoir trouvé la bonne personne pour faire des projets. Sauf que ça avait été vite, trop vite, et qu’avec le temps elle s’était rendue compte que je n’étais peut-être pas le bon, pour elle. Et qu’elle n’était peut-être pas la bonne pour moi.

Chris planta son regard dans le sien, lui passa négligemment la main dans les cheveux, et de sa voix la plus rauque il lui dit « Assurément, c’est moi la bonne » et il rit, d’un rire qui n’avait effectivement rien à voir avec celui de Lola, un rire puissant et franc dans lequel Matthieu se perdit avec soulagement. Puis Chris redevint sérieux.

- Et moi, je suis le bon ?

Et cette fois c’est Matthieu qui éclata de rire, l’enlaçant plus fort encore.

- Sincèrement ? Je ne sais pas. Je n’en sais rien.

Il l’embrassa tendrement sur le front.

- Je n’en suis pas sûr, Chris. Mais je ne suis plus sûr de rien, je ne sais plus rien. Et tu sais quoi ? Ça me va, comme ça. Parce que c’est aussi ça, la vie, je suppose : c’est fait d’incertitudes.

Les Candidats #1

24 septembre 2008 par tinissou

Un petit pas pour vous, un grand pas pour moi : voici donc un premier extrait de ce roman sur lequel je travaille tant, “Les candidats”. Plutôt que de trop en révéler et de gâcher les potentielles surprises, je ne vous livre que le postulat de départ : Max, fils unique, vient de perdre sa mère. Vivant seul avec elle depuis des années, il se réfugie derrière un détachement de circonstance pour masquer le bouleversement qu’il traverse tout en expérimentant un sentiment qui m’est cher dans mes écrits : l’abandon.

Je tâcherai de proposer régulièrement des bouts de ce que j’écris, donc, une fois par semaine idéalement. Parce que c’est le premier et que vous découvrez le “héros” et son histoire, il est évident qu’il n’aura pas le même impact qu’une nouvelle ayant un début et une fin établis. J’ai hésité d’ailleurs un temps à autoriser les commentaires sur ces extraits, difficiles à juger hors contexte, mais finalement je ne me suis jamais enfui devant les critiques et les réactions, au contraire.

(C’est fou, je tape et mes doigts s’agitent, je crois que je réalise enfin ce que cette année va représenter comme changements ^^)

Bref, quand il faut y aller… Ce qui suit correspond à la fin du tout premier chapitre.

***

“- Euh… bonsoir.

Ma voix résonne dans la nef. Elle tremble : moi aussi. J’ai préparé un discours. C’est ce que je dis d’ailleurs.

- J’ai préparé un discours. Mais… ça me semble obsolète, maintenant.

Je prends une profonde inspiration, qu’amplifie le micro à pied.

- J’ai écouté tous les intervenants. Je les ai écoutés parler de ma mère. Ils auraient pu parler de quelqu’un d’autre, ça n’aurait pas été différent : vous connaissez une femme que je n’ai jamais rencontrée. Elle était une collègue pour certains d’entre vous, un médecin pour d’autres. Elle était une amie, une confidente ou un mentor, un exemple ou simplement quelqu’un, une personne qu’on côtoie sans vraiment savoir qui elle est. Elle était peut-être proche de vous, probablement importante sinon vous ne seriez pas ici ; mais elle n’était pas Maman.

Je sens les larmes monter jusqu’à mes yeux : tante Adèle continue de trifouiller la fausse fleur de son couvre-chef. Est-ce qu’elle est réellement en train de se moucher dedans ?

- Maman s’inquiétait pour moi : pour mes études, pour mon avenir, pour ma santé. Mais ça, d’aucuns pourraient y voir une déformation professionnelle. Elle mangeait toujours les plats que je préparais, s’évertuant à les trouver bons quand je m’évertuais moi-même à les rendre moins mauvais. Elle n’a jamais compris comment marchait son téléphone portable, n’a jamais voulu apprendre d’ailleurs, et se mettait en colère contre les chats quand ils boulottaient les primevères qu’elle venait de planter. Elle croyait savoir parler anglais, et c’était la seule à qui je me retenais de corriger les fautes de langue. Elle n’a jamais remis son pantalon préféré après qu’il a perdu son bouton, car elle était incapable de coudre et j’ai hérité de ses lacunes : ce n’était pas de la paresse, c’était simplement elle. Elle savait que les choses cassées pouvaient être réparées, mais pensait que celles vouées à disparaître ne devaient pas être ramenées…

J’ouvre les vannes, laisse les souvenirs couler en gouttes limpides le long de mes joues. Tout ceci n’a vraiment ni queue ni tête, c‘en est affligeant. J’affronte tant bien que mal le regard des invités.

- … Et aujourd’hui… aujourd’hui c’est elle qui est partie. Aujourd’hui c’est moi qui ne peux pas la ramener.

C’est tout. Je sens que c’est tout. J’ai plein d’autres mots qui me viennent – je voudrais rendre l’histoire plus belle. Je voudrais la rendre plus belle, une dernière fois, pour que dans leur esprit les gens gardent réellement l’image d’une femme merveilleuse, ce qu’elle était, mais je ne peux plus. Les sons restent bloqués dans ma gorge. Je vois Bergman, et je jure lire sans ses yeux une lueur de satisfaction. Petit triomphe à peine modeste. Ca dit j’ai gagné, tu as perdu et il a raison : j’ai perdu.

Mauvais joueur, je cours dans l’allée centrale, avant que mes yeux n’explosent. Je pousse le lourd battant de la porte : septembre me happe alors que je m’enfuis.”

A new dawn

23 septembre 2008 par tinissou

C’est peut-être l’année du changement. C’est en tout cas un moment à part, aujourd’hui, un tournant sans doute pour moi, et pour ce blog, donc quelque part pour vous aussi. Pour des raisons personnelles, pour des projets professionnels, pour l’écriture avant tout, j’ai décidé cette année de prendre quelques mois pour moi, et donc de mettre entre parenthèses mes études pour un temps. Ce n’est pas irrévocable, ce n’est pas ouvert à prolongation, c’est une ellipse probablement, jusqu’à ce que je puisse passer les concours qui m’intéressent et accéder à la formation que je désire ; une école de journalisme.

En attendant je fourmille d’idées, et c’est aussi pour ça que j’ai besoin de me retrouver sans contraintes estudiantines. Il y a derrière tout ça un roman, que j’entends achever et proposer à l’édition, et une envie toujours plus grande de faire vivre ce blog. Je me rends compte billet après billet de l’importance qu’il a pour moi, entre son rôle de diffuseur, qui permet de proposer mes écrits, de motivation afin de ne jamais lâcher trop longtemps mon stylo, et de réceptacle à réactions. Les vôtres.

Voilà comment, à mon avis, cela va se passer : le blog sera mis à jour plus régulièrement, ce qui représente un risque : en ne postant que sporadiquement j’étais quasiment assuré de provoquer un minimum de commentaires, ne serait-ce que parce que ainsi, les lecteurs me rassuraient plus ou moins sur ma légitimité à me prétendre un tant soit peu écrivain. J’espère donc que cette nouvelle donne ne va pas blaser les visiteurs, que vous, derrière votre écran, n’allez pas passer pour lire l’article de la semaine, et puis repartir en silence jusqu’au prochain. Ce sont vos mots, vos émotions, vos critiques et vos encouragements qui me poussent ; pas un délire narcissique. :)

Je vais tenter aussi, dans la mesure du possible, de proposer ponctuellement des extraits du roman pour témoigner de son avancée : s’il y a bien une chose que je bénis dans le fait de tenir un blog, c’est que ses contraintes de mises à jour forcent à se mettre face à sa propre paresse. Vous aurez ainsi l’occasion de mesurer avec moi l’évolution du roman – un chantier à l’heure qu’il est – à travers quelques bribes, qui seront choisies selon leur intérêt, leur forme ou importance à mes yeux. En espérant pouvoir un jour être écrivain accompli, et donc quelque part publié, j’éviterai de gâcher trop la surprise. De toute manière si personne n’en veut une fois fini, je l’enverrai aux intéressés ! :D

Voilà, plus ou moins, ce que j’avais à dire. Je n’en reviens toujours pas de la chance que j’ai d’avoir autant de visites, autant de soutien et autant d’échos positifs autour de moi, sans n’avoir jamais rien fait pour les provoquer. Je vais essayer de faire de mon mieux, pour vous donner à lire des choses fortes, ou belles ou intéressantes, ou dures, ou tristes ou que sais-je encore : des mots qui vous donneront envie de laisser les vôtres en commentaires, et de revenir. Pour ne pas vous décevoir. Qu’on se le dise, le blog de Niels mue et si ce n’est pas – encore – dans la forme, ce sera assurément dans la fond. Alors j’espère vous faire plaisir, en me faisant plaisir.

Et ça commence dès demain. :)

Niels.